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Seringue d'héroïne mélangée à de l'eau à Zanzibar le 30 décembre 2009.  Reuters/Katrina Manson
Seringue d'héroïne mélangée à de l'eau à Zanzibar le 30 décembre 2009. Reuters/Katrina Manson

Méthamphétamine, nouvelle menace pour le continent africain

L’Afrique reste plus que jamais une importante plaque tournante de la drogue. Avec une nouveauté: le développement du trafic de méthamphétamine, une drogue chimique puissamment stimulante, très prisée en Amérique du Nord et en Asie. Eclairage de Christophe Champin, journaliste à RFI et spécialiste des questions de drogue en Afrique.

Mise à jour du 16 juillet 2012: Une Sud-Africaine a été arrêtée à l’aéroport de Lagos, au Nigeria, pour avoir caché 5,5 kg de méthamphétamines dans… des boîtes de sardines. La jeune mère de famille s’apprêtait à rejoindre Johannesburg.

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SlateAfrique - Comment la méthamphétamine a-t-elle commencé à transiter par le continent africain?

Christophe Champin (auteur de Afrique noire, poudre blanche: l'Afrique sous la coupe des cartels de la drogue, Ed André Versailles) - Le processus est le même que celui observé pour les autres drogues. Dans les années 1980, les organisations criminelles cherchaient des lieux sûrs, c'est-à-dire à l'abri des contrôles, pour acheminer l'héroïne vers l'Amérique du Nord ou l'Europe. Ils ont estimé que le continent africain, où les contrôles sont faibles et la corruption endémique, pouvait constituer l'une des voies alternatives aux circuits traditionnels d'acheminement. Les réseaux nigérians, notamment, ont commencé à jouer un rôle dans ce trafic. A la fin des années 1990 et dans le courant des années 2000, avec la hausse de la consommation de cocaïne en Europe, le même phénomène a été constaté concernant cette drogue. Même si l'Afrique n'est pas devenue la principale plaque tournante, des quantités très importantes de poudre blanche ont commencé à transiter par le continent africain. Aujourd'hui, c'est ce qui est en train de se passer avec la méthamphétamine.

SlateAfrique - En quoi la position de l'Afrique est-elle intéressante pour les trafiquants de méthamphétamine?

C.C - Aujourd'hui les plus gros consommateurs de cette drogue stimulante sont en Amérique du Nord et en Asie.Traditionnellement, le Mexique est un gros producteur, de même que certains pays asiatiques. Mais les trafiquants ont besoin de sécuriser leur filière commerciale. Faire en sorte que les lieux de production échappent le plus possible aux contrôles et que l’acheminement vers le consommateur soit sécurisé. Or, les produits précurseurs, c'est à dire ceux qui entrent dans la production de la méthamphétamine, font l'objet d'une surveillance accrue. Il s'agit par exemple de l'éphédrine et de la pseudo-éphédrine, qui sont des substances médicinales banales, mais dont le commerce est de plus en surveillé. Plusieurs pays ont même modifié leur législation pour en interdire le commerce. Pour les organisations criminelles, l'Afrique présente donc un double avantage: le contrôle du commerce de ces substances est inexistant et le continent est géographiquement bien placé pour approvisionner le marché asiatique.

SlateAfrique -Y-a-t'-il des laboratoires de production de cette drogue sur le continent africain?

C.C - Oui. Et c'est la grande nouveauté par rapport à l'héroïne et la cocaïne. Au mieux, ces drogues sont stockées, puis reconditionnées pour être acheminées en plus petites quantités vers le marché final. Pour la méthamphétamine on est clairement passé au stade suivant. Ce qui est plus facile, puisqu’il s’agit d’une drogue synthétique, chimique. Alors que les matières premières de l’héroïne et de la cocaïne, à savoir le pavot et la coca, ne sont cultivées à grande échelle que dans un nombre très réduit de pays. En 2009, un laboratoire susceptible de fabriquer des drogues synthétiques avait été découvert en Guinée-Conakry. Mais la confusion régnant, notamment sous la junte du capitaine Dadis Camara (il a dirigé la Guinée Conakry de décembre 2008 et décembre 2009), a empêché les experts internationaux d'aller au bout de leurs vérifications.

En revanche, en 2011, un laboratoire de fortune de fabrication de la méthamphétamine, a été démantelé au Nigeria dans les environs de Lagos (capitale économique), avec le concours de l'Agence antidrogue américaine, la fameuse DEA (Drug enforcement administration), et un autre l'a été au début de cette année, toujours au Nigeria.

SlateAfrique - Cela veut dire que l'Afrique est devenue exportateur de cette drogue?

CC - Ces dernières affaires sont en tous cas un indice que l'Afrique- en tous cas le Nigeria - pourrait jouer ce rôle. D'autant qu'une fois produite, la méthamphétamine peut transiter par différents pays africains avant d’atteindre le marché final, notamment le Japon, la Malaisie et la Thaïlande. Ces deux dernières années, le nombre de passeurs en provenance du continent africain arrêtés en possession de méthamphétamine a fortement augmenté.

Slate Afrique - Quels sont les réseaux impliqués dans ce trafic ?

C.C - On sait avec certitude que les réseaux nigérians, déjà très actifs dans le trafic d’héroïne et de cocaïne, se sont lancés dans ce commerce. La question est de savoir s’ils ont des partenaires étrangers. Il est probable qu’il y a des contacts avec des organisations latino-américaines. Lors du démantèlement récent d’un laboratoire dans les environs de Lagos, trois Boliviens ont été arrêtés, ce qui semble confirmer cette thèse. En outre, des liens semblent exister avec des organisations asiatiques, notamment la mafia japonaise, les célèbres yakuza qui tiennent le commerce de la méthamphétamine au Japon.

SlateAfrique -Le trafic de méthamphétamine a-t-il supplanté celui de l’héroïne, de la cocaïne et de la résine de cannabis en Afrique?

CC : Non. Si vous lisez les derniers rapports de l’Organe international de contrôle des stupéfiants ou du département d’Etat américain, il vient s’ajouter aux trafics existants qui sont même en train de s’étendre. Le trafic d’héroïne en provenance de l’Afghanistan est en hausse. L’OICS estime qu’entre 40 et 45 tonnes ont été introduites en Afrique en 2009, dont une partie importante est consommée sur place, notamment en Afrique de l’Est. Pour la cocaïne même si les saisies ont baissé en volume depuis 2009, les experts pensent que cela ne signifie pas forcément une chute de la quantité de cette drogue transitant par le continent africain.

D’après eux, les trafiquants ont changé de mode opératoire en utilisant davantage les conteneurs maritimes. En 2010 et 2011, plusieurs saisies de cocaïne dans des conteneurs ont été faites au Togo, au Bénin, au Ghana et au Nigéria. Il est aussi à notre que le trafic de cocaïne ne concerne pas que l’Afrique de l’Ouest. Des saisies importantes ont été effectuées en Afrique du Sud. Et des arrestations de passeurs porteurs de poudre blanche sont signalées jusqu’en Afrique de l’Est, notamment en Ethiopie et au Kenya. Quant au trafic de résine de cannabis, il se poursuit et le Maroc, malgré une progression de l’éradication des cultures de marijuana, reste le principal fournisseur du marché européen.

Propos recueillis par Pierre Cherruau

A consulter: Afrique Drogue, le blog de Christophe Champin /

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Pierre Cherruau a publié de nombreux ouvrages, notamment Chien fantôme (Ed. Après la Lune), Nena Rastaquouère (Seuil), Togo or not Togo (Ed. Baleine), La Vacance du Petit Nicolas (Ed. Baleine) et Dakar Paris, L'Afrique à petite foulée (Ed. Calmann-Lévy).

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