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Christiane Taubira lors de l’inauguration du mémorial le 25 mars 2012.  ©Stéphanie Trouillard
Christiane Taubira lors de l’inauguration du mémorial le 25 mars 2012. ©Stéphanie Trouillard

Nantes, l’ancienne cité négrière fait la paix avec son passé

Le premier port négrier de France a inauguré son mémorial de l’abolition de l’esclavage. En construisant ce lieu inédit, Nantes ose regarder en face son passé, mais alerte aussi sur les formes d’asservissement moderne.

Quand on est enfant, il y a des visites qui marquent plus que d’autres. Ce fut mon cas en 1992.

Comme de nombreux écoliers de la région nantaise, ma classe de CM1 se rendit au Château des Ducs de Bretagne de Nantes pour parcourir l’exposition des Anneaux de la Mémoire. Dans les vieilles salles moyenâgeuses, les organisateurs avaient reconstitué une cale d’un bateau négrier. Le bruit des chaînes, le roulis du bateau, l’entassement des esclaves, la quasi obscurité. Du haut de nos neuf ans, mes camarades et moi avions été particulièrement bouleversés par cette plongée dans l’histoire.

Pour la première fois, les Nantais faisaient face à un passé peu glorieux.

En un an et demi, 400.000 visiteurs prirent conscience du rôle de la ville dans le commerce triangulaire. Du début du 18ème siècle jusqu’aux environs de 1830, l’ancienne cité des Ducs de Bretagne s’enrichit et se modernisa avec les profits du trafic d’êtres humains.

Sur les 4.420 expéditions négrières françaises, 1709 prirent le départ depuis les bords de la Loire. En tout, ce sont environ 450.000 captifs noirs qui furent déportés vers les colonies d’Amérique et des Antilles par des navires nantais.

Un parcours méditatif

Vingt-ans après cette exposition qui resta longtemps gravée dans les esprits, Nantes a franchi une nouvelle étape dans son travail de mémoire.

Alors que pendant des décennies cette période sombre fut occultée de l’histoire locale, elle est désormais inscrite dans la pierre. C’est sur le quai de la Fosse, là-même où les bateaux négriers étaient affrétés et où les armateurs avaient fait construire de splendides hôtels particuliers, que le mémorial de l’abolition de l’esclavage a été érigé.

Pour y pénétrer, les visiteurs empruntent un chemin recouvert de 2000 pavés de verre. Le Saint-Paul, La Victoire, le César ou encore La Duchesse de Gramont, ces inscriptions représentent les expéditions parties de Nantes, ainsi que les noms des comptoirs négriers ou de ports d’escales fréquentés par les navires de la ville.

Après ce parcours commémoratif, le public descend ensuite quelques marches pour se rendre au cœur du mémorial. En forme de cale de navire, le passage souterrain est une immersion dans le passé. Inspiré par les Anneaux de la Mémoire, cet espace confiné rappelle l’exiguïté des bateaux négriers. Le clapotis de la Loire qui se répercute sur les murs de béton fait encore plus écho à cette histoire douloureuse.

Sur les murs, des textes de tous les continents et de tous les siècles invitent à la réflexion. Des témoignages d’anciens esclaves comme Olaudah Equiano:  

«La puanteur de la cale, pendant notre mouillage à la côte, était si intolérablement répugnante qu’il était dangereux d’y demeurer un tant soit peu, et plusieurs d’entre nous avaient été autorisés à demeurer sur le pont en quête d’air pur ; mais à présent que toute la cargaison du navire y était confinée, l’odeur devenait absolument pestilentielle».

Des appels de défenseurs des libertés, à l’image de la féministe Olympe de Gouges en 1788:

«Un commerce d’hommes ! Grand Dieu! Et la Nature ne frémit pas! S’ils sont des animaux, ne le sommes-nous pas comme eux? Et en quoi les Blancs diffèrent-ils de cette  espèce?».

Ou des discours plus contemporains de grandes figures tel l’ancien président sud-africain, Nelson Mandela:

«Je ne suis pas vraiment libre si je prive quelqu’un d’autre de sa liberté, aussi certainement que je ne suis pas libre si l’on me prive de ma liberté. L’opprimé et l’oppresseur sont tous deux dépossédés de leur humanité».

Ce parcours méditatif est pourtant loin d’avoir fait l’unanimité. Tandis que certains ont regretté une vision trop moralisatrice, d’autres auraient préféré la construction d’un vrai musée sur la question de la traite négrière.

Des associations exigent aussi que la municipalité aille plus loin en débaptisant des rues qui portent le nom d’armateurs négriers.

Le projet a aussi été marqué par d’importants retards et un budget qui est passé de 6,9 millions d’euros en 2010 à 7, 9 millions d’euros au total.

Un aboutissement

Mais en ce 25 mars, jour de l’inauguration officielle, l’heure n’est pas aux critiques. Le député-maire socialiste de Nantes, Jean-Marc Ayrault, préfère revenir sur l’importance d’un tel symbole pour sa ville.

«Le mémorial de l’abolition de l’esclavage n’est pas un simple monument, il marque de manière solennelle et durable le rapport que doit entretenir Nantes à son histoire de premier port négrier de France, à honorer la mémoire de ses victimes et à saluer le courage de ceux qui là-bas et ici, esclaves les premiers mais aussi abolitionnistes hommes et femmes illustres ou anonymes des continents africains, américains, du sud et du nord, européens, des Antilles et des Caraïbes qui se dressèrent, se soulevèrent et se révoltèrent », explique-t-il dans son discours.

A ses côtés, la députée de Guyane Christiane Taubira a tenu à faire le déplacement. L’ancienne ministre, qui a donné son nom à la loi de 2001 reconnaissant l’esclavage comme un crime contre l’humanité, ne cache pas sa satisfaction:

«C’est une apothéose car c’est quand même l’aboutissement de plusieurs années de combats, c’est la jonction de plusieurs synergies et initiatives, nous avons mené le combat législatif, les associations ont mené des combats de terrain dans la société civile, (…) et là, c’est le summum, parce que ce mémorial est immense, il est grandiose, il est très bien conçu, il a une dimension à la fois lyrique historique et géographique».

Des représentants de marque africains ont également été invités. Nicéphore Soglo, l’ancien président du Bénin ressort avec émotion du mémorial:

«C’est une communion car je vis ça depuis longtemps, comme si c’est quelque chose qui se passait dans ma chair».

Pour l’actuel maire de Cotonou et le président de l’alliance internationale des villes pour le devoir de mémoire et le développement, ce lieu représente aussi le fruit d’un long travail entre Afrique et Europe:

«Nous avons fait Ouidah 92 (NDLR : Le Bénin et l’Unesco ont érigé dans cette ville un monument pour la mémoire des esclaves, La Porte du non-retour) au même moment où à Nantes le député-maire inaugurait les Anneaux de la Mémoire. On s’est donné spontanément la main entre deux continents. On a continué ce combat-là. On peut dire qu’aujourd’hui c’est un jalon essentiel».

Combattre l’esclavage contemporain

En commémorant la mémoire de millions de victimes du commerce triangulaire, Nantes regarde enfin en direction de son passé. Mais le nouveau monument de la cité atlantique s’inscrit aussi dans une démarche plus contemporaine.

«C’est un appel a la méditation, à la lucidité, mais c’est surtout un appel à l’indignation et surtout un appel à l’action pour faire que le monde d’aujourd’hui soit plus juste et nous savons qu’il y a encore beaucoup de travail à faire pour lutter contre toutes les formes de racisme, d’antisémitisme de xénophobie de discrimination et d’exploitation», insiste Jean-Marc Ayrault.

Parmi les personnalités conviées à cette inauguration, l’ancien footballeur Lilian Thuram est particulièrement sensible à ce combat de chaque instant.

«Le passé permet aussi de réfléchir au présent, nous pouvons dénoncer le système économique qui avait été mis en place en prenant pour esclave des personnes qui venaient du continent africain et on peut aussi réfléchir aux injustices qui existent dans notre société notamment l’esclavage qui existe encore. Chaque génération devra faire un travail de réflexion sur la société dans laquelle elle vit, et quelle société elle veut pour demain», estime le champion du monde 1998, à l’origine d’une fondation contre le racisme.

Les futurs écoliers qui vont parcourir le mémorial seront ainsi sensibilisés à l’asservissement moderne: mariage, travail forcé, exploitation sexuelle etc...

Selon les Nations Unies, deux cent ans après l’abolition de la traite des êtres humains, 27 millions de personnes vivent toujours en situation d’esclavage à travers le monde.

Stéphanie Trouillard

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Stéphanie Trouillard. Journaliste française spécialiste du Maghreb et du Canada.

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