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Macky Sall à Dakar le 29 février 2012. REUTERS/ Youssef Boudlal
Macky Sall à Dakar le 29 février 2012. REUTERS/ Youssef Boudlal

Quand la France décorait Macky Sall

Macky Sall a reçu le grade de Grand Officier de la Légion d’honneur française le 25 mars 2008, une année décisive qui a marqué sa rupture avec Abdoulaye Wade. Quatre ans plus tard, jour pour jour, il devenait le quatrième président du Sénégal.

Le secrétaire général de la Francophonie et ancien président sénégalais Abdou Diouf a estimé le 30 mars que son pays était "un exemple pour tout l'espace francophone et pour tout le continent africain" après la réussite de l'élection présidentielle.

Etonnante coïncidence de l’Histoire. Quatre ans jour pour jour avant son plébiscite avec plus de 65% des voix au second tour de la présidentielle au Sénégal, Macky Sall recevait dans les jardins de la résidence de l’ambassadeur de France à Dakar le grade de Grand Officier de la Légion d’honneur. 

Grande rupture avec le clan Wade

Retour en arrière sur une année 2008 qui fut celle de la grande rupture avec le clan Wade, père et fils.

Le 25 mars 2008, en pleine guerre avec le camp Wade, c’est l’ambassadeur  de France, l’écrivain Jean-Christophe Rufin, qui remet cette haute distinction.

Selon le discours écrit du diplomate français, la décision en revient au président Jacques Chirac, sur proposition du Premier ministre Dominique de Villepin. Elle date du 23 avril 2007, soit deux mois après la réélection de Wade. Mais surtout au lendemain du premier tour de la présidentielle française. Il s’agit donc d’une des toutes dernières décisions du président Chirac, auquel va succéder Nicolas Sarkozy.

Comme le souligne l’ambassadeur Rufin, « il est toujours délicat de décorer un homme politique » car on peut « être soupçonné de vouloir favoriser tel ou tel ». « Je souhaiterai m’élever en faux contre toute interprétation hasardeuse », lance-t-il.

Et Rufin de préciser : « Ceux qui prétendraient que la France veut s’immiscer dans la politique intérieure sénégalaise en vous remettant cette distinction se trompent lourdement. Les temps ont changé ».

Il enfonce ensuite le clou : «La France respecte le Sénégal comme un Etat souverain et n’entend interférer en rien, ni avec ses institutions, ni avec sa vie politique qui ne regarde que son peuple ».

En pleine guerre avec … le chef de l’Etat sénégalais

Mais pourquoi autant de précautions de la part du diplomate français? L’ambassadeur Rufin sait qu’il avance en terrain miné. Le récipiendaire de la Légion d’honneur est en pleine guerre avec … le chef de l’Etat sénégalais. Excusez du peu.

Tout s’est joué en octobre 2007. Macky Sall, alors président de l’Assemblée nationale, convoque devant le parlement Karim Wade, fils du chef de l’Etat alors en pleine ascension politique, pour qu’il s’explique sur sa gestion de l’ANOCI, l’agence en charge de l’organisation du sommet de l’OCI (organisation de la conférence islamique).

Mais quelle mouche a donc piqué le placide Macky, se demandent les observateurs. Visage rond, verbe rare, geste posé, il est l’antithèse de son mentor, le bouillant et hyperactif octogénaire Abdoulaye Wade.

Conseiller à la présidence dès l’alternance historique de 2000, plusieurs fois ministre, puis Premier ministre (2004-2007), il est l’un des artisans de la réélection de Wade dès le premier tour au printemps 2007.

Mais sa trajectoire  « en route vers le sommet »  agace. Il apparaît comme le dauphin du « Vieux » et cela en irrite certains. Il n’est pas reconduit à la Primature et se console avec le perchoir de l’Assemblée.

Macky Sall se venge en convoquant le fils Wade

Mis de côté, il se venge en convoquant le fils Wade. Et c’est le clash avec la présidence, qui exige qu’il démissionne de tous ses mandats. Les mois qui suivent voient le PDS (Parti démocratique sénégalais) se déchirer entre les pro et les anti-Macky, les pro et les anti-Karim.

En ce 25 mars 2008, Macky Sall résiste toujours, refuse de démissionner de ses mandats comme l’exige le camp Wade. En novembre 2008, le technocrate sage qui avait fait carrière dans l’ombre de son mentor, prends enfin son destin en main et «tue» politiquement le père.

Il démissionne de tous ses mandats, claque la porte du parti présidentiel, fonde son propre mouvement et entre en «résistance républicaine».

On comprend mieux pourquoi l’ambassadeur de France a voulu déminer le terrain, en se gardant de toute emphase lyrique dans son discours. D’autant plus, que les relations entre Jean-Christophe Rufin, arrivé en poste l’été 2007, et la présidence sénégalaise tournent progressivement au vinaigre en cette année 2008.

L’écrivain à succès file la métaphore

Dans son discours du 25 mars 2008, l’ambassadeur de France trace d’abord un portrait très juste du récipiendaire, « un homme discret, mystérieux ». «Pour vos proches, vous restez entouré d’une forme de secret qui n’est peut-être que la marque d’une réserve personnelle».

L’écrivain à succès file ensuite la métaphore: «Votre formation initiale présente une certaine parenté avec votre caractère. Vous êtes un géologue spécialisé des questions minières. On peut penser en effet que vous êtes solides comme des rochers que vous avez étudiés, plein de richesses souterraines comme en recèle le sous-sol et que vous tirez votre énergie de ces profondeurs… »

Mais pourquoi la Légion d’honneur à Macky Sall? L’ambassadeur Rufin explique que la France rend ainsi hommage à une «carrière toute entière consacrée au service de l’Etat, à vos qualités d’intégrité, de compétence et de loyauté».

Mais le diplomate, qui sait manier la plume, ajoute aussitôt : «Cette décoration récompense un parcours et non pas une ambition».

A la fin de son discours, ce 25 mars 2008, l’ambassadeur Rufin rend hommage aux qualités «humaines, qualités de loyauté mais aussi de conviction» de macky Sall.

«Vous avez montré votre profond attachement à la démocratie et placé la valeur du devoir au-dessus de tout », le qualifiant de « démocrate, d’homme de dialogue et de paix».

Macky Sall lui répond sans surprise: «C’est un grand moment dans ma vie». Il souligne aussitôt que «La France a fait honneur au président Abdoulaye Wade et à la nation sénégalaise».

Et d’ajouter aussitôt une petite phrase, qui n’a rien perdu de sa saveur quatre ans plus tard, à l’heure où l’ «apprenti» va s’asseoir dans le fauteuil de son «maître»: « Avoir rencontré Abdoulaye Wade et avoir reçu une bonne éducation ont été une chance pour moi ».

Adrien Hart

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Adrien Hart

Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

Ses derniers articles: L'Afrique qui marche est anglophone  Le Sénégal a du pain sur la planche  Mali: Paris et Washington, pas d'accord 

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