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Préparation du ruban pour la journée mondiale de lutte contre le sida. REUTERS/Antony Njuguna
Préparation du ruban pour la journée mondiale de lutte contre le sida. REUTERS/Antony Njuguna

Sida: Comment les Camerounais luttent contre la stigmatisation?

La séropositivité reste aujourd'hui taboue au Cameroun. Alors pour lutter contre l'exclusion des malades du VIH, un centre médico-social de Yaoundé organise des groupes de paroles.

«Aujourd’hui, j’ai retenu qu’il ne fallait pas avoir peur de mourir et qu’il ne faut pas confier son secret à n’importe qui…» Marcel, 13 ans, le visage doux et rieur participe comme tous les quinze jours, à un groupe de parole au centre médico-social Ange et Eva.

Dans la petite salle d’accueil de cette modeste mais chaleureuse maison, une dizaine d’enfants du même âge sont installés autour d’une grande table en bois. Marcel, comme ses camarades, est séropositif et a connaissance de son statut sérologique.

Les échanges tournent autour de «la maladie» - dont on ne prononce que rarement le nom- et des angoisses qu’elle charrie. Ainsi cette appréhension de la mort que la psychologue leur décrit comme «cette pensée qui oppresse la poitrine et qui donne envie de pleurer quand on est seul».

Ce n’est pas la première fois que le sujet est abordé et les jeunes ont bien retenu la leçon.

«Tout le monde peut mourir même ceux qui n’ont pas la maladie» rappelle à la petite assemblée, Mélissa, tresses et robe de couleur.

«Si on prend ses remèdes à heures fixes et  qu’on mange sainement, on ne peut pas mourir» explique pour sa part Christian le trublion du groupe.

Ibrahim, facétieux, fait rire la compagnie en racontant fièrement «Toute sa classe le sait. Même la maitresse ! Et tout le monde joue avec moi».

Astrid elle, ne se laissera pas convaincre: elle a peur de finir seule, si elle se confie à ses camarades de classe.

L’ambiance est conviviale, les enfants se taquinent et l’animatrice doit faire des rappels à l’ordre réguliers. Mais entre les rires et les plaisanteries, les interrogations affleurent sur la façon «d’en parler» le mieux à ses camarades de classe ou encore sur l’attitude à adopter quand on n’a pas le moral.

De cette «maladie», il est difficile de discuter à l’école ou même en famille où la séropositivité reste largement taboue. Ces séances de groupe sont donc une libération pour ces pré-adolescents.

Marcel vient ainsi de partager avec ses camarades la façon dont il a pris connaissance de son statut sérologique il y a quatre ans, dans la salle d’attente d’un hôpital à cause du manque de discrétion d’un infirmier: 

«ça m’apporte beaucoup de choses de parler ici. A l’école, je n’ai personne à qui me confier. J’ai d’ailleurs demandé à ma mère de m’inscrire dans la même école que l’un des enfants du groupe de parole qu’on puisse discuter ensemble même à l’école.»

Depuis 2003, le centre médico-social Ange et Eva, baptisé du nom de deux petits patients décédés du Sida, dispense un appui psychologique aux familles atteintes du virus. La structure d’accueil est une réalisation de l’association KidAids qui lutte aux côtés des mères et des enfants contre la pandémie.

L’annonce du statut sérologique fait notamment l’objet d’un processus en fonction de leur âge: jeux éducatifs pour les plus jeunes qui apprennent à se familiariser avec les «microbes» et les «soldats» qui les combattent dans le corps, groupe de soutien pour ceux qui ont connaissance de leur séropositivité.

Le Sida, encore une maladie «honteuse»

Aujourd’hui, près de 409 enfants âgés de quelques mois à 19 ans fréquentent le centre qui dispense aussi des entretiens psychologiques à une cinquantaine de patients par semaine - enfants et adultes.

«La stigmatisation est encore élevée au Cameroun. Ici nous créons un environnement protecteur qui n’existe pas dans les familles, à l’hôpital, ou dans la société… La personne vivant avec le VIH est perçue comme une personne anormale, qui va mourir, qui porte une maladie honteuse» explique Patrice Désiré Ndzié, le directeur de l’association.

La «maman» de Loïck, garçon fragile d’une dizaine d’années, en sait quelque chose: elle vit depuis quatre ans avec cet enfant séropositif qui est en réalité son neveu et a du apprendre à gérer la stigmatisation au quotidien. Il y a quelques années, elle a ainsi cru indispensable de signaler aux responsables de l’école où était scolarisé Loïck sa séropositivité, ce qui lui a valu une exclusion.

Au sein même de la famille, personne n’a souhaité le prendre en charge quand la mère du garçonnet, elle aussi malade du Sida, ne pouvait plus prendre soin de lui. Depuis qu’un pédiatre l’a orienté vers le centre Ange et Eva, cette quadragénaire douce et souriante revit :

«Sa maman est décédée il y a un mois. Depuis le décès, Loïck est crispé et renfermé. J’ai d’abord appelé l’Eglise pour venir prier à la maison puis je me suis tournée vers le centre. Ici, ils m’ont aidé à lui parler de sa maman, a lui expliquer qu’elle ne souffait plus à présent et depuis, ça va mieux! Ce centre nous a beaucoup orienté sur cette maladie. Auparavant, on pensait que quand tu étais malade (ndlr : du sida), tu étais déjà mort, que tout le monde te rejetait… Mais maintenant, on se sent libérés»

Les enfants séropositifs ont pour l’essentiel contracté le VIH-Sida via leur mère et sont souvent confrontés au décès de cette dernière. Le deuil, la stigmatisation, ne sont que quelques-uns des nombreux traumatismes qui les guettent.

Mais pour Marie Enanga Leonga, psychologue et assistante principale d’affaires sociales, au-delà des maux, l’essentiel pour l’équipe du centre reste que les jeunes soient «observants», c’est à dire respectent à la lettre leurs prescriptions médicales :

«Si on ne veille pas à la bonne observance, les enfants peuvent finir par jeter leurs médicaments. C’est la raison primordiale pour laquelle ces enfants viennent ici. Si même les grandes personnes vivant avec le VIH ont des difficultés à être observantes, alors que dire des enfants ! Il faut vraiment, vraiment, les aider à prendre ses médicaments.»

Les fonds du Sidaction

Le centre fait également fonction de pharmacie communautaire. Dans une petite pièce située au fond de la salle d’accueil, une infirmière distribue pommades, remèdes et antibiotiques à un cout inférieur de 30% au circuit pharmaceutique classique.

Une aubaine pour les malades généralement démunis qui fréquentent le centre car si les antirétroviraux sont distribués gratuitement dans le pays depuis 2007, il n’en est pas de même pour les médicaments soignant les maladies opportunistes.

La pharmacie communautaire, le centre Ange et Eva et les autres activités de KidAids sont très largement appuyés par leur principal partenaire, le Sidaction qui collecte depuis 1994 des fonds et multiplie des actions de sensibilisation contre la pandémie. L’association française finance à hauteur de 75% les activités de l’organisme camerounais.

Une épidémie généralisée

Comme pour la plupart des Etats africains, le Cameroun fait partie des pays à épidémie généralisée, avec des prévalences importantes au niveau des groupes à risque.

Mi-mars, un rapport de l’Institut national de la statistique camerounais (INS) révélait toutefois que l’épidémie était en recul: le taux de prévalence serait passé de 5,5% en 2004 à 4,3% en 2011. L’enquête confirme également que la pandémie se féminise (+70% des nouvelles infections chez les 15-24 ans en 2010). Les femmes restent de loin la population la plus vulnérable.

Sur le terrain, les acteurs de la lutte contre le VIH préviennent: ces chiffres cachent de grandes disparités et si l’épidémie est stable sur le papier, la réalité est plus mitigée, le pays restant l’un des plus touchés de la zone avec 33 000 morts en 2010 et 50 000 nouveaux cas pour la même année (chiffres officiels).

Note positive: le Cameroun a renoué avec le financement du Fonds mondial contre le Sida après 2 années d’inélligibilité à cause d’un manque de transparence dans la gestion des fonds par le passé expliquent les experts.

Yaoundé va ainsi bénéficier d’une importante enveloppe sur 5 ans qui permettra de poursuivre la distribution gratuite des antirétroviraux. Une excellente nouvelle pour les petits patients du centre Ange et Eva et les 570 000 personnes qui vivent avec le virus du Sida à travers le pays.

Sarah Sakho

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Sarah Sakho

Sarah Sakho. Correspondante de RFI au Cameroun.

Ses derniers articles: Cameroun: la chasse aux sorcières fait rage  Sida: Comment les Camerounais luttent contre la stigmatisation?  La France a-t-elle tout fait pour retrouver Ange? 

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