mis à jour le

Manifestation contre le coup d'Etat à Bamako, le 26 mars 2012. REUTERS
Manifestation contre le coup d'Etat à Bamako, le 26 mars 2012. REUTERS

Mali: la résistance s'organise

Le coup d'Etat du 22 mars provoque la colère d'un grand nombre de Maliens. Même si une partie de la population fait preuve d'une grande bienveillance. Reportage à Bamako.

Mise à jour du 30 mars: Les putschistes maliens ont jusqu'au lundi 2 avril pour revenir à l'ordre constitutionnel. Cet ultimatum de 72 heures a été lancé jeudi 29 mars par les Etats de la Cédéao. Si les mutins ne respectent pas le délai, ils risquent un embargo diplomatique et financier.

***

"Vous êtes tous des lâches !" Quelques jeunes entrent dans la cour de la bourse du travail de Bamako, en sueur et en colère contre ceux qui refusent d'aller manifester devant le siège de la télévision publique (ORTM), gardé par les militaires du Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l'Etat (CNRDRE).

Lundi matin, le rassemblement d'avertissement aux militaires qui ont renversé le président Amadou Toumani Touré dans la nuit du 21 au 22 mars était confus et peu suivi dans ce lieu historique de la contestation au Mali.

"Les gens ont peur de montrer leur mécontement à cause des tirs des jours précédédents," pense Fatoumata Mah Diallo, une franco-malienne arrivée de France en plein coup d'Etat. Depuis hier soir on travaille à communiquer, à envoyer des textos, à créer des groupes Facebook pour que les Maliens sortent manifester pacifiquement. Nous ne sommes par contre ces militaires. Tout ce que nous voulons c'est le retour de la démocratie parce que nos parents se sont battus pour ça. "

Certains se verraient  bien martyrs

En ce 26 mars jour de commémoration du soulèvement sanglant des Maliens contre le régime dictatorial du général Moussa Troaré en 1991, certains se verraient  bien martyrs. "Ils quittent ou on meurt !" crie un jeune entre deux hymnes national. Finalement, personne n'ira à l'ORTM.

"Ce n'est pas de la peur. Les dirigeants politiques veulent qu'on soient mieux organisés et qu'il y ait plus de mobilisation avant de marcher", témoigne Mahamadou Diallo. Au même moment dans la rue, la foule réclame la présence de caméras en voyant arriver des militaires sur des pick-up. Aussitôt hués, ils partent sous les applaudissements après que deux pierres se sont abattues sur leurs véhicules.

Déclaration condamnant le coup d'Etat

C'est à cette même bourse du travail qu'a été créé la veille le Front uni pour la sauvegarde de la démocratie et de la République (FUDR). Les principaux partis politiques en font partie. Ils ont signé le 23 mars une déclaration condamnant le coup d'Etat et demandant l'organisation d'élections.

"Rétablissement de la paix dans le nord du pays", "organisation d’élections libres et transparentes"...Des revendications similaires à celles du Mouvement Populaire du 22 mars (MP 22), autre mouvement issu du coup d'Etat, mené par le seul parti d'opposition parlementaire (trois députés), Solidarité africaine pour la démocratie et l'indépendance (SADI). Sauf qu'à la différence du FUDR le MP22 voit dans le coup d'Etat un "courageux sursaut politique et militaire".

Deux visions s'affrontent. D'un côté la classe politique aux affaires sous Amadou Toumani Touré, comptable d'un bilan peu reluisant et désireuse d'un retour sur l'échiquier politique qui l'avantageait. De l'autre le MP22 pour qui le coup d'Etat est un grand coup de balai "pour débarrasser le Mali et sa démocratie de la gangrène des généraux capitulards et de l’élite politique corrompus qui ont conduit le pays à la faillite et vers sa partition".

Une défiance largement partagée par la population, en partie rassurée par le retour des militaires dans les casernes, la fin des pillages et la réouverture partielle de l'aéroport.

Slogans hostiles au chef de la junte

La bienveillance attentiste de la population à l'égard de la junte jure avec la pluie de condamnations venues aussi bien de l'Union africaine que des pays occidentaux.  

"Le cimetière des expériences politiques africaines est rempli de transitions militaires qui ont mal tourné, écrit l'ONG International Crisis Group pour qui le putsch est une régression spectaculaire pour un des pays les plus avancés dans la région en matière  de consolidation de la démocratie électorale et de la résolution des conflits par le dialogue politique".

Après des slogans hostiles au chef de la junte, le capitaine Amadou Aya Sanogo, les manifestants de la bourse du travail se sont dispersés en début d'après-midi. Parmi eux, le fils d'un ministre arrêté - comme d'autres personnalités politiques - par le CNRDRE.

"D'après les militaires ils sont bien traités mais je me dis que si c'était le cas ils n'auraient jamais entamé une grève de la faim", rapporte-t-il, en évoquant "les cerveaux qui sont derrière ça et ont encouragé les militaires". Il compte rester mobilisé dans les prochains jours.  "Je suis obligé de m'engager, qu'est ce que j'aurais à perdre s'il arrivait quelque chose à mon père ?"

Lundi soir  le capitaine Amadou Aya Sanogo, débarrassé de son chat dans la gorge, s'est à nouveau exprimé sur l'ORTM.  

"Le CNRDE entend très vite prendre langue avec les mouvements armés présent dans le nord de notre pays. Nous les exhortons déjà à cesser les hostilités et à rejoindre dans les plus brefs délais la table des négociations. Il reste entendu que tout est négociable à l'exception de l'intégrité du territoire national et de l'unité de notre pays."

La donne militaire a changé

Une position inchangée qui trouve en face d'elle la position inchangée des rebelles indépendantistes du Mouvement national pour la libération de l'Azawad. Le MNLA a "réaffirmé l’objectif de sa lutte qui reste l’indépendance de l’AZAWAD et le poursuivra avec détermination".

La donne militaire, elle, a changé. Le MNLA a logiquement profité  de l'instabilité pour avancer ses pions.   

"Le MNLA encercle la ville de Kidal, nous souhaitons que l'armée accepte de se rendre", annonçait lundi par téléphone Mossa Ag Attaher, l'un des porte-parole du MNLA.  Il confirme qu'Ansar Dine, mouvement islamiste armé mené par un ancien rebelle, est également présent aux abords de la ville. "Nous avons pris nos distances avec Ansar Dine depuis qu'ils ont demandé l'instauration de la charia", affirme-t-il.

Une réunion extraordinaire des chefs d’Etat de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest tentera le 27 mars à Abidjan de résoudre ce casse-tête, avec comme seule bonne nouvelle à la table la transition réussie au Sénégal.

Fabien Offner

A lire aussi

Mali: Qui se cache derrière les putschistes

Le régime de Bamako pouvait-il encore tenir?

Comment les militaires ont pris le pouvoir au Mali

Aqmi: Pourquoi l'Algérie reste incontournable

Le Nord-mali a-t-il causé la chute du régime?

Tous les articles pour comprendre la crise au Mali: Dossier Coup d'Etat Mali

Fabien Offner

Fabien Offner. Journaliste français, spécialiste de l'Afrique de l'ouest. Il est basé à Bamako.

Ses derniers articles: Le retour en grâce de Moussa Traoré  Mali, la guerre aux mille inconnues  Ganda Koy, la milice anti-djihadiste 

Amadou Hawa Sanogo

Crise du Sahel

Les «experts» européens débarquent au Sahel

Les «experts» européens débarquent au Sahel

Mali

Un astrophysicien peut-il sauver le Mali?

Un astrophysicien peut-il sauver le Mali?

Amadou Toumani Touré

paroles d'expert

Au Mali, la guerre n'est pas finie

Au Mali, la guerre n'est pas finie

Nord-Mali

L'opération Serval et les risques de guérilla

L'opération Serval et les risques de guérilla

Mali

Le retour en grâce de Moussa Traoré

Le retour en grâce de Moussa Traoré