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Manifestations deux jours après de la réélection de Faure Gnassingbé, à Lomé, Togo, le 26 avril 2005. REUTERS/Finbarr O'Reilly
Manifestations deux jours après de la réélection de Faure Gnassingbé, à Lomé, Togo, le 26 avril 2005. REUTERS/Finbarr O'Reilly

Pourquoi les anciens opposants deviennent des présidents pourris

Ils s’étaient battus pendant des décennies contre les pouvoirs en place et juré de faire de leurs pays des démocraties apaisées et bien gouvernées. De belles promesses, qu’ils ont tôt fait d’oublier dès qu’ils arrivent au pouvoir.

La rue a fait reculer Abdoulaye Wade. Devant l’ampleur des manifestations du 23 juin à Dakar et dans toutes les grandes agglomérations du pays, le chef de l’Etat sénégalais a décidé de retirer son projet de loi controversé.

Ironie du sort. Abdoulaye Wade avait été surnommé par la presse sénégalaise, le «président de la rue», toujours «sublimé» dès qu’il se trouvait au milieu d’une foule, maître dans l’art de captiver un auditoire à coups d’«incantations oratoires».

Concrètement, le projet de loi adopté le 16 juin 2011 en Conseil des ministres, et qui aurait du être voté par le Parlement, devait instituer un ticket présidentiel. Un président et un vice-président devaient être élus au suffrage universel. De plus, indiquait le porte-parole de la présidence, «si un ticket obtient 25% des suffrages exprimés, il remporte le scrutin dès le premier tour».

En juin 2009, Abdoulaye Wade avait déjà modifié la Loi fondamentale sénégalaise en créant la fonction de vice-président —un poste resté vacant. Il comptait lui donner un visage sans consulter le peuple sénégalais, qui le soupçonne de vouloir se faire réélire avec peu de voix pour ensuite céder le fauteuil à son fils Karim.

Les Sénégalais se sentent floués

Le Sénégal était naguère souvent cité en exemple pour sa stabilité politique et sa démocratie. C’est l’un des rares pays africains où s’est opérée, ces dernières années, une transition démocratique sans heurt. Elle a eu lieu en 2000. Et son principal bénéficiaire est justement un certain Abdoulaye Wade. Qui, après 26 ans passés dans l’opposition, a battu dans les urnes l’ancien président Abdou Diouf.

Vingt-six années qui ont permis à «Ndiobor», («lièvre», un animal réputé rusé dans le bestiaire sénégalais) comme l’avait surnommé Léopold Sédar Senghor, le premier président sénégalais, de se forger un solide statut d’opposant historique.

Abdoulaye Wade a été un opposant dur, agressif, parfois violent. Et qui a fait beaucoup de promesses. Il voulait changer le Sénégal, le démocratiser encore plus et mieux le gouverner. Son slogan de campagne, le «Sopi» («changement» en Ouolof, la principale langue du pays), est encore dans toutes les mémoires. En 2000, il a été élu dans l’euphorie et dans une liesse populaire sans précédent.

Aujourd’hui, les Sénégalais se sentent floués. Ils reconnaissent de moins en moins l’homme qui leur avait promis la lune et les avait fait tant rêver.

«Abdoulaye Wade était-il sincère quand il prônait dans l’opposition la démocratie, les droits de l’homme et la bonne gouvernance?», s’interroge Comi Toulabor, chercheur franco-togolais à l’Institut d’études politiques de Bordeaux et ancien rédacteur en chef de la revue Politique africaine.

Doudou Diène, ancien ambassadeur du Sénégal à l’Unesco et fin connaisseur de la vie politique de son pays, semble en douter:

«Abdoulaye Wade a été pendant des années membre de plusieurs gouvernements d’Abdou Diouf avant de démissionner et de se présenter comme candidat de l’opposition, ce qui le décrédibilise quelque peu comme opposant historique.»

La même question, la majorité des Ivoiriens peut également se la poser au sujet de Laurent Gbagbo. Leur ancien président a été lui aussi l’icône de l’opposition dans son pays. Et contrairement à Abdoulaye Wade, il n’a jamais fait partie d’un quelconque gouvernement de Félix Houphouët-Boigny, le premier président de la Côte d’Ivoire.

Le Front populaire ivoirien (FPI), le parti d’obédience marxiste-léniniste qu’il fonde en 1982, a été le fer de lance de la contestation du pouvoir du «père de la nation».

Docteur Laurent et Mister Gbagbo

Pendant quasiment deux décennies, Laurent Gbagbo, qui n’aura pas de mots assez durs pour dénoncer son régime, se bat pour le pluralisme politique et la démocratie en Côte d’Ivoire. Il accuse Houphouët-Boigny —non sans raison— d’être un autocrate. Traite la toute puissance du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI, alors parti unique fondé par Houphouët-Boigny) de «vaste quiproquo où chacun croit trouver son compte». Un combat qui lui vaut d’aller en prison à plusieurs reprises.

Mais dès qu’il accède à la magistrature suprême en 2002, dans des «conditions calamiteuses» comme il l’avoue lui-même, Docteur Laurent se mue en Mister Gbagbo. Sa sortie par la petite porte le 11 avril 2011, dans les conditions que l’on sait, est à l’image de la situation dans laquelle il laisse son pays après dix années passées à sa tête: désastreuse.

La Côte d’Ivoire n’a jamais été aussi divisée. Les haines ethniques se sont exacerbées. Son économie, la première de l’Union économique et monétaire des états de l’Afrique de l’Ouest (Uémoa) est au bord de l’apoplexie. Les Ivoiriens se sont terriblement appauvris. Les droits de l’homme dont il devait être le champion? Ils n’ont jamais été autant malmenés. Quant à la corruption, elle n’a pas reculé. Bien au contraire.

En mars 2009, les pages de la presse ivoirienne, dans sa grande majorité, fourmillaient de révélations sur de graves malversations, détournements et fraudes à grande échelle dans les télécommunications. Un secteur pourtant censé être régulé par l’Etat. En 2008, des poursuites avaient été lancées contre les «barons» de la filière café-cacao, le plus gros pourvoyeur de devises du pays. Leur procès n’a jamais eu lieu.

Pire, interrogé à la télévision nationale sur l’enrichissement soudain des dignitaires de son régime, Laurent Gbagbo a répondu tout de go:

«La roue tourne. Il y avait des gens qui n’avaient rien et qui sont devenus brusquement riches. C’est pareil aujourd’hui. Mais il n’y a pas que mes proches qui volent».

La lutte contre la corruption était aussi le cheval de bataille de Frédérick Chiluba, président de la Zambie de 1991 à 2001 et décédé le 18 juin dernier à l’âge de 66 ans. Jeune conducteur de bus et employé agricole devenu dirigeant syndical et opposant historique, il a remporté l’élection présidentielle en 1991 en faisant campagne pour le multipartisme et contre la gestion économique de Kenneth Kaunda, le père de l’indépendance, qui dirigeait le pays depuis 27 ans.

En mai 2007, la Haute Cour de Londres a gelé les avoirs de Chiluba à Londres après l’avoir déclaré coupable de conspiration avec des conseillers pour le détournement de 46 millions de dollars (31,8 millions d’euros) de fonds publics. La Zambie avait intenté une action à Londres car les fonds détournés y étaient blanchis dans deux sociétés passant par des comptes bancaires de la capitale britannique.

Absence de contre-pouvoirs

Trahir les idéaux pour lesquels on s’est battu quand on était opposant n’est pas une spécificité africaine, tempère Comi Toulabor. Et de citer l’exemple de François Mitterrand en France:

«Il avait promis de rompre avec la politique africaine de ses prédécesseurs, mais il n’en a rien été. Il voulait également en finir avec le capitalisme. Non seulement il y a renoncé très vite, mais il a fait de Bernard Tapie, l’incarnation la plus vulgaire du fric facile et mal gagné, un ministre de la République.»

Pour Comi Toulabor, le phénomène est plus accentué dans les pays africains parce qu’il n’y existe pas de véritable contre-pouvoir. «Les institutions censées jouer ce rôle —le Parlement, la Cour constitutionnelle, la Cour des Comptes…— sont soit inexistantes, soit trop faibles, soit totalement inféodées au pouvoir. De sorte que, l’ivresse du pouvoir aidant, les opposants, dès qu’ils goûtent à ses délices, ont tôt fait d’oublier leurs belles promesses.»

«Il est très important dans une démocratie que les institutions soient fortes. Comme il est tout aussi important qu’il y ait un équilibre dans la force des institutions. Pour cela, nous devons nous inspirer de l’exemple des Etats-Unis, avec une justice et un parlement totalement indépendants et forts», renchérit Doudou Diène.

Cette «ivresse du pouvoir», Gilchrist Olympio, longtemps leader charismatique de l’opposition togolaise n’a même pas pu en jouir. Après plus de quatre décennies à combattre la dictature sanglante du général Gnassingbé Eyadéma, il a rallié avec armes et bagages en mai 2010, le nouveau régime dirigé par le fils de ce dernier, Faure Gnassingbé. Au grand dam d’une partie de ses troupes.

Autant de retournements de veste qui ternissent durablement le blason de ces «héros». A moins qu’Alpha Condé qui, il y a sept mois, a été «démocratiquement» élu président de la Guinée-Conakry après avoir passé près de 40 ans dans l’opposition, ne le redore quelque peu.

Mais certaines nouvelles du pays de Sékou Touré, son premier président, laissent perplexes. Tout en reconnaissant que son gouvernement a créé «une nouvelle dynamique de progrès dans le pays», une coalition d’ONG locales guinéennes dénonce ses «dérives autoritaires».

La morale de l’histoire, c’est Doudou Diène qui la tire:

«Le statut d’opposant historique ne garantit pas une équité et une gestion démocratique du pouvoir. En politique, la notion d’éthique me paraît essentielle. Une éthique qui doit être analysée au travers de paramètres bien précis. Comme par exemple la manière dont un opposant gère son propre mouvement politique.»

Valentin Hodonou

 

A lire aussi: Manuel à l’usage des opposants qui veulent devenir de bons présidents

Valentin Hodonou

Valentin Hodonou. Journaliste béninois. Spécialiste de l'Afrique.

Ses derniers articles: Ce que l'élection de Hollande va changer  Pourquoi l’Afrique de l’Ouest est mal partie  Pourquoi le Niger a été épargné par une rébellion 

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