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Reprise de la ville de Kidal par l'armée malienne contre les Touareg, le 26 mai 2006. AFP/KAMBOU SIA
Reprise de la ville de Kidal par l'armée malienne contre les Touareg, le 26 mai 2006. AFP/KAMBOU SIA

Mali: «La junte n'a pas de stratégie»

L'anthropologue André Bourgeot, directeur de recherche émérite au CNRS, spécialiste de l'espace saharo-sahélien décrypte pour SlateAfrique les enjeux de la crise malienne après le putsch du 22 mars contre le président Amadou Toumani Touré. Interview.

Mise à jour du 9 avril 2012: Le président malien Amadou Toumani Touré, renversé le 22 mars, a démissionné dimanche, ouvrant la voie au départ des putschistes et à l'arrivée d'un président de  transition qui aura pour premier défi de pacifier le Nord aux mains des rebelles touareg et d'islamistes armés.

Un groupe dissident d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) a par ailleurs revendiqué l'enlèvement du consul d'Algérie et de six membres de sa mission jeudi à Gao, dans le nord-est du Mali, ce qui porte à 20 le nombre d'otages de jihadistes dans le Sahel.

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Slate Afrique - La junte qui a fomenté un coup d'Etat contre le président malien réclame le départ d'Amadou Toumani Touré et des élections libres au Mali. Quelle est sa légitimité?

André Bourgeot - Aucun coup d’Etat n’a de légitimité. C’est un recul assez sensible de la démocratie. Le Mali revient vingt ans en arrière. J’en profite pour souligner que nous sommes aujourd’hui le 26 mars 2012 et que le 26 mars 1991, le dictateur malien Moussa Traoré avait été lui-même renversé. Un renversement qui avait causé la mort de plus de 300 Maliens à Bamako. Aucune junte au pouvoir ne peut acquérir une légitimité.

D’autre part, au vu de ce qui se passe depuis une semaine, la junte est très isolée de la communauté internationale, de la scène politique malienne. Le seul parti qui la soutient est celui d’Oumar Mariko, leader du Sadi (Solidarité africaine pour le développement et l'indépendance), ainsi que le Haut Conseil islamique au Mali (HCIM). Mais le rapport de force va rapidement évoluer dans les heures et jours à venir.

Slate Afrique - Pourquoi ces militaires se sont retournés contre le régime?

André Bourgeot - Les arguments avancés par le capitaine Sanogo, le leader de la junte, était de dire que l’armée malienne n’avait pas les moyens suffisants pour combattre les rebelles du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), dont l’objectif est l’indépendance des régions du Nord Mali et qui conduit à une partition territoriale du pays. Ils accusaient explicitement le chef de l’Etat et une partie de l’armée de ne pas se donner les moyens nécessaires pour lutter contre le mouvement de libération. L’absence de moyens militaires matériels, mais également le manque de nourriture, font défaut aux militaires en proie aux rebelles touaregs.

L’autre reproche, c’est un défaut de communication à l’intérieur de l’armée. Ils reprochent aussi au chef de l’Etat ATT de ne pas avoir suffisamment communiqué avec la population. Selon les mutins, le chef de l’Etat n’a pas eu de volonté politique pour exercer une lutte sans merci contre les rebelles, les mouvements djihadistes et contre les narcotrafiquants.

Où sont les officiers supérieurs?

Slate Afrique - La junte bénéficie-t-elle d'un soutien dans l'opinion publique?

André Bourgeot - Il faut distinguer le soutien à la junte du soutien à la défense de la patrie. Une partie de la société civile s’est engagée financièrement pour soutenir les militaires de l'armée malienne investie dans la défense de la patrie, menacée d’une partition territoriale. Ça ne veut pas dire que c’est un soutien à la junte. La situation est compliquée. Car certains avancent comme argument leurs soutiens à la patrie et d’autres à la junte. Globalement, on ne peut pas dire que la junte jouisse d’un soutien populaire.

Slate Afrique - Bénéficie-t-elle d’un soutien des officiers de haut rang? On a l’impression d’un coup d’Etat sans officiers supérieurs. Nous assistons à une révolte de la base contre ses hauts gradés qui n’auraient pas su gérer la crise au nord du pays.

André Bourgeot - Si on se réfère à la composition de la junte: un officier subalterne, le capitaine Sanogo. Le porte-parole est un lieutenant donc encore un officier subalterne; un adjudant-chef et un caporal. Ces quatre personnes ne regroupent aucun officier supérieur. Cela illustre des clivages important au sein de l’armée, entre les officiers subalternes, les sous-officiers, les hommes de rang par rapport aux hauts gradés de l’armée (commandants, généraux, colonels). C’est un élément important. Car, cela soulève la question: Qu’est devenu ATT? Est-ce qu’il est entre les mains de la junte ou est-il protégé par les cadres de l’armée malienne composée d’officiers supérieurs, de parachutistes car ATT lui-même est issu du camp des parachutistes.

La localisation même d’ATT change la donne. Ce n’est pas un hasard si on ne sait pas où est ATT et avec qui. L’information a une fonction politique très importante. Globalement, il y a un clivage important au sein de l’armée, qui ne devient plus une armée nationale de conception républicaine.

Slate Afrique - Quelle est la stratégie politico-militaire de la junte?

André Bourgeot - Il me parait évident que la junte n’a pas de stratégie. Elle vit au jour le jour. D’où le côté désordonné et anarchique de son action. Par ailleurs, le leader de la junte n’a pas beaucoup d’autorité sur ses hommes de rangs. Pour preuve, les comportements de certains militaires à Bamako qui s’en sont pris aux commerces. Le capitaine est intervenu, mais il n’a pas été suivi. Quelle autorité a-t-il réellement sur les militaires qui soutiennent son action? Il y a des incohérences importantes.

Une crise régionale à craindre

Slate Afrique - Cette junte souhaite-t-elle se maintenir au pouvoir?

André Bourgeot - Elle se cherche. Il n’y a pas de stratégie. D’une part, on est toujours dans le flou, par-delà les déclarations d’intentions du capitaine Sanogo. D’autre part, le rapport des forces politiques à l’intérieur de l’armée ne me semble pas être en faveur du capitaine Sanogo. Ça ne veut pas dire qu’il y aura une tentative de contre-coup d’Etat. Mais, notons l’isolement de la junte tant sur la plan international qu’à l’intérieur du pays. 

Slate Afrique - La communauté internationale peut-elle faire plier la junte?

André Bourgeot - Difficile à prévoir. Si les sanctions imposées par la communauté internationale s’exercent immédiatement, je ne vois pas comment la junte pourra se maintenir au pouvoir. Mais si elle ne se maintient pas au pouvoir, cela passera par une période de violence. Cela est inquiétant. Sauf si le capitaine Sanogo fait preuve d’une grande responsabilité patriotique et civique. «Je suis minoritaire, je m’en vais». Mais je ne connais pas d’exemples historiques de cette situation.

Slate Afrique - Le Mali étant l'un des pays les plus aidés d'Afrique peut-il se passer de l'aide internationale?

André Bourgeot - Le retrait des aides ne peut qu’avoir des pressions concrètes sur la junte et la population malienne, dans un contexte où la nourriture et l’essence manquent. Ce serait alors la dérive vers un processus anarchisant. Face au chaos généralisé au Mali, la communauté internationale pourrait décider d’intervenir militairement. Ce sont des hypothèses à ne pas écarter. Le chaos est pour l’instant au Nord, mais il pourrait se diffuer dans le reste du pays et dans les pays voisins. Une crise régionale est à craindre.

Slate Afrique - Les putschistes veulent-ils combattre les rebelles touaregs?

André Bourgeot - Le coup d’Etat fomenté par la junte bénéficie essentiellement au mouvement de libération de l’Azawad, dans un contexte où l’on ne voit plus la cohérence et la cohésion de l’armée malienne. On ne voit plus comment s’exerce l’autorité. Le mouvement de libération de l’Azawad progresse et encercle aujourd’hui la ville de Kidal. Ce putsch profite aux rebelles.

Il y a une série de contradictions de la part des putschistes. Ils légitiment leurs coup d’Etat en réclamant plus de moyens pour combattre la rébellion. En même temps, ils tiennent des propos apaisant en disant qu’ils veulent négocier avec les rebelles. Mais sur quelle base? On ne voit pas quelle est la stratégie du leader des mutins pour arriver à un cessez le feu. Le MNLA accepte de négocier seulement sur la base de l’indépendance de l’Azawad.

Combattre ou négocier avec la rébellion touarègue

Slate Afrique - Ce putsch n’est-il pas un constat d’échec de la politique d’ATT?

André Bourgeot - Effectivement, la grande majorité des régions du Nord était une zone de non-droit où l’Etat n’exerçait pas sa souveraineté. Est-ce qu’il y avait une volonté politique du chef de l’Etat et de la classe politique malienne de régler la situation dans les régions du Nord Mali? C’est une question soulevée par une partie de la population. C’est aussi le discours utilisé par la junte pour légitimer son action. Sauf que le coup d’Etat ne correspond pas aux impératifs du moment et conduit à un recul de la démocratie.

Slate Afrique - La chute de Mouammar Kadhafi a-t-elle exacerbé la crise dans le Sahel et au Mali?

André Bourgeot - Incontestablement, la situation qui prévaut au Mali est l’une des conséquences importante de l’intervention militaire franco-britannique puis celle de l’Otan en Libye, à l’issue de la résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations unies, dont l’objectif était de détruire la Jamahiriya. Maintenant, on est dans les conséquences de cette situation. Quand le rapport de force était à l’avantage des rebelles libyens, les arsenaux militaires ont inondé l’ensemble du territoire libyen. Une partie importante des combattants qui composent les rebelles de l’Azawad viennent de Libye.  

Slate Afrique - L’autre acteur de la déstabilisation au Mali: Aqmi?

André Bourgeot - L’objectif premier des rebelles du MNLA, c’était de combattre l’Etat malien et non les djihadistes d’Aqmi. Ce qui a renforcé la position des djihadistes dans la région. L’Etat malien n’a pas eu lui aussi une politique ferme contre les djihadistes. Est-ce qu’on peut en déduire qu’il y a une collusion entre l’Etat et les djihadistes? On ne peut pas le dire. On passe d’une zone de non-droit à une «zone de tous les droits» bafoués au Nord Mali. Tout mouvement djihadiste au Sahara entretient des liens avec les narcotrafiquants, les trafiquants d’armes et les trafics humains. Tout cela s’enchevêtre.

 Propos recueillis par Nadera Bouazza

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Nadéra Bouazza

Nadéra Bouazza. Journaliste à Slate Afrique

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