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Des Camerounais de Cologne, lors d'une soirée de leur association. © Cécile Leclerc, tous droits réservés.
Des Camerounais de Cologne, lors d'une soirée de leur association. © Cécile Leclerc, tous droits réservés.

Ich bin ein Kameruner

15.000 Camerounais sont installés en Allemagne, partagés entre la nostalgie de leur pays d’origine et les vertus qu’ils trouvent au modèle allemand.

Un samedi matin comme un autre. Dans la banlieue de Cologne, dans l'Ouest de l’Allemagne, la pelouse du terrain de foot est gelée. Le thermomètre est proche de zéro. «Là-bas, tu transpires de chaud quand tu joues au foot. Ici, tu transpires de froid», lance un joueur. Là- bas, c'est au Cameroun, à plusieurs milliers de kilomètres. Malgré le climat, ils sont une quinzaine de joueurs venus ce matin. Ils sont en short et portent des maillots de foot de grands clubs internationaux, mais aussi du FC Cologne. Tous sont membres de l'Association des Camerounais du Rhin (ACR). L'objectif : être prêts pour la compétition annuelle du Challenge camerounais, où ils affronteront d'autres clubs d'expatriés Camerounais qui vivent en Allemagne. Les Lions indomptables de Cologne arrivent au compte-gouttes. Mais on est en Allemagne, pas question de transiger avec la discipline. Passé 11heures, chaque joueur doit payer 50 centimes. Et interdit de jouer après 11h30. Yves est aujourd'hui sur le banc de touche à cause d'une blessure. En Allemagne depuis seulement deux mois, ce jeune originaire de Douala, la capitale économique du Cameroun, est venu encourager ses amis:

«Quitter son pays pour un autre, c'est difficile. On est seul au début, on ne connaît personne. Tous les samedis, on se retrouve entre Camerounais, ça nous permet de nous relaxer, de nous détendre après le stress de la semaine. Et on s'épaule.»

A Cologne, soirée festive des Camerounais. © Cécile Leclerc, tous droits réservés.  

Emigration étudiante

 Yves est étudiant en marketing à l'université de Cologne. Il a choisi l'Allemagne pour des raisons pratiques: son frère habite déjà ici. Et Yves ne voulait pas aller étudier en France, «comme tout le monde». Comme lui, ils sont 5.500 Camerounais à faire leurs études en Allemagne. Un chiffre qui a quasiment quadruplé en l'espace d'une décennie et qui est en perpétuelle augmentation. Le Cameroun est en tête, si l'on excepte le Maroc, et si l'on ne compte que les pays africains d'origine. Bien entendu, les Camerounais restent à la 9e place, loin derrière les Européens de l'Est, les Chinois et les Russes.

Jeff vit depuis huit ans à Cologne. Aujourd'hui responsable commercial pour une entreprise américaine, il est venu en Allemagne pour les études:

«C'était le fruit du hasard. Ma première destination était le Japon, j'avais une place à la faculté de Kyoto. Et puis, à la dernière minute, j'ai opté pour l'Allemagne, car j'ai de la famille qui vit ici.»

Outre le regroupement familial, les Camerounais avancent l'argument du contenu des études. La France, c'est pour les sciences humaines ; l'Allemagne, pour les sciences dures: l'électromécanique, les mathématiques, l'ingénierie, la technologie, la biologie. Jeff en est convaincu:

«En Afrique, on a ce mythe du Made in Germany: l'Allemagne, c'est solide, c'est costaud, c'est de la qualité et c'est resté dans la tête des Camerounais. Le choix de l'Allemagne se fait au niveau des études.»

Un mythe ancré dans les têtes...et qui remonte à la colonisation.

 Le poids de l'Histoire 

 Jeff pense que l'Allemagne est resté, pour les Camerounais, un pays d’émigration de choix, « malgré ou grâce à l'histoire de la colonisation.» Mouhamadou, originaire de Ngaoundéré, dans la partie nord du Cameroun, et venu  étudier le journalisme en Allemagne, est certain que le passé joue un rôle dans le choix des étudiants:

«Les colons allemands ont laissé un meilleur souvenir que les colons français et anglais. Le train, les voies de chemin de fer, le téléphone, les routes: les Allemands ont construit des infrastructures chez nous. Aujourd'hui encore, ils nous financent bien avec l'aide au développement. Alors on se tourne peut-être plus facilement vers l'Allemagne.»

Non à la France malgré la proximité linguistique, et oui à l'Allemagne, envers et contre tout: un choix pour certains, mais surtout une question de facilité pour d'autres. Hervé, l'actuel président de l'Association des Camerounais du Rhin, a, lui, comparé les frais de dossiers pour l'obtention d'un visa étudiant entre l'Ambassade de France (aujourd'hui 65.000 francs CFA, soit 91 euros) et celle d'Allemagne (40.000 francs CFA, soit 61 euros) —des frais qui restent élevés. De plus, il faut tenir compte de la provision demandée à chaque personne venant poursuivre ses études en Allemagne (659 euros par mois): ne peut pas venir étudier en Europe qui veut. Les Camerounais qui vivent en Allemagne sont originaires des grandes villes comme Yaoundé, la capitale, et Douala, mais aussi du pays bamiléké, dans l’ouest du Cameroun, à l'instar d'Hervé, qui remercie l'Allemagne de lui avoir laissé une «chance»:

«L'Allemagne fait des efforts pour favoriser la venue de Camerounais. Il y a aussi moins de queue qu'au consulat français. Du coup, on se dit que c'est possible de surmonter l'obstacle de la langue.»

 L'allemand —une langue difficile à apprivoiser, mais nécessaire si l'on veut s'intégrer. Lors des soirées de l'ACR, on parle d'ailleurs majoritairement français mais aussi anglais et allemand. Certains couples sont mixtes, des amis des conjoints allemands sont présents, et les enfants conversent aisément dans la langue locale. Autour d'un plat camerounais, le ndolé, et d'une bière allemande, Anne confie qu'elle n'avait d'autre choix que d'apprendre la langue:

«Mes trois enfants ont grandi ici, et je dois parler l'allemand pour aider ma fille à faire ses devoirs. Et puis, pour aller chez l'avocat, le médecin, pour s'intégrer, il faut se forcer à parler l'allemand.»

L'intégration grâce aux enfants, au travail ou... au football. Hervé se remémore ses premières passes de ballon en Thuringe, dans l’est de l’Allemagne.

«Pour moi, le foot a été mon moyen d'intégration. Je me suis vite fait accepter, et je pense que c'est à nous, Camerounais, de faire des efforts. Si nous restons dans notre coin, les Allemands ne vont pas venir vers nous.»

L'équipe de football de l'ACR. © ACR, tous droits réservés.

Mais Hervé précise tout de même:

«Mais c'est vrai que c'est bizarre parfois d'être le seul noir entouré de blancs. J'ai quelquefois l'impression d'être jugé.»

Intégration difficile

 La peur de l'autre. Pas toujours évident de s'intégrer dans la société allemande. «L'Allemand est très méfiant, pas très ouvert à ce qui vient d'ailleurs», commente Jeff, pourtant mariée à une Colonaise. Lucien, la quarantaine, pense même que sa fille, née en Allemagne d'une mère autrichienne et d'un père camerounais, devra toujours se battre en raison de la couleur de sa peau. Et pourtant, elle est Allemande: de nationalité et de culture. Depuis treize ans en Allemagne, Lucien ne rêve plus que d'une chose: émigrer au Canada avec sa famille. Là-bas, il en est sûr, on lui permettra d'évoluer dans une boîte. Alors qu'il stagne dans son groupe de consulting à Cologne:

«Ici, tu as un niveau, tu cales, tu ne peux pas aller plus loin. On ne te laisse pas ta chance.»

 Malgré tout, Lucien se dit attaché à l'Allemagne:

«Ce qui me plaît ici, c'est la discipline, l'ordre. Si quelqu'un te dit qu'il vient à 9heures, il sera là à 9heures pile. Ça permet de faire avancer les choses.»

 Identités mutiples

 C'est un peu le revers la médaille: l'Allemand est certes froid au premier abord, il est aussi discipliné et rigoureux. L'un ne va pas sans l'autre et les Camerounais affirment aimer aussi le sens allemand de l'organisation. Ils sont nombreux à rester après leurs études et à trouver un travail. Au total, plus de 15.000 Camerounais vivraient en Allemagne. Un chiffre qui ne prend pas en compte les naturalisations, comme celle d'Hervé. Après douze ans, d’abord en Thuringe puis en Rhénanie, il se sent mi-Camerounais, mi-Allemand:

«Je me sens chez moi, ici, à Cologne. Quand je suis au Cameroun, c'est vrai qu'il y a la famille, mais l'Allemagne me manque. J'aime la cuisine camerounaise, mais j'adore aussi les plats allemands: les Kartoffelsalat, les salades de pommes de terre, et les Wurst, les saucisses.»

La plupart des ressortissants camerounais veillent à retourner au «pays», au moins une fois tous les deux ans. Un voyage qui les replonge au cœur de leur culture d'origine. Anne se remémore, le sourire aux lèvres:

«Lorsque j'ai amené mon fils de dix ans l'an dernier à Yaoundé, il était stupéfait qu'il n'y ait pas d'eau chaude. Je leur cuisine souvent des plats camerounais à la maison pour leur rappeler leur culture, mais ma fille n'aime pas les arrêtes de poisson, elle est habituée à la nourriture allemande.»

Le mari d'Anne est Camerounais anglophone, elle est Camerounaise francophone et leurs trois enfants sont Allemands. Une famille multilingue et multiculturelle, qui, un jour, retournera s'installer au Cameroun, affirme Anne. C'est aussi le vœu d'Yves, le jeune étudiant en marketing.

«A mon arrivée ici, je pensais que la langue serait l'obstacle numéro un, mais en fait, ça a été plutôt le climat. Mais je commence à m'habituer et j’aime bien le froid. Lorsque je retournerai au Cameroun, après mes études, j'aimerais finalement ramener le climat de l'Allemagne à Douala.»

Un rêve difficile à réaliser. Faute de pouvoir exporter le climat, Yves pourra toujours monter son restaurant de «deutsche Küche », cuisine allemande, à Douala. Après tout, il parle déjà en «frallemand».

Cécile Leclerc

 

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Cécile Leclerc

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