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Nadir Bouhmouch, en plein tournage à Rabat, Maroc, 2011. © Tous droits réservés.
Nadir Bouhmouch, en plein tournage à Rabat, Maroc, 2011. © Tous droits réservés.

Maroc: Nadir Bouhmouch, la bête noire des dirigeants

Réalisateur de My Makhzen & Me, Nadir Bouhmouch dénonce dans son œuvre, la "corruption des «élites».

Etudiant en cinéma dans une université américaine, Nadir Bouhmouch a consacré son premier film au Mouvement du 20 février au Maroc. Immergé dans les manifestations, ce jeune réalisateur rend hommage aux protestataires et dénonce l’emprise du Makhzen (l’élite dirigeante) sur son pays.

Eté 2011. Comme chaque dimanche depuis des semaines, des centaines de membres du Mouvement du 20 février se rassemblent dans les rues de Rabat, la capitale marocaine. Sous un soleil de plomb, ils expriment inlassablement leur colère à l’égard du Makhzen, l’élite dirigeante du royaume. Armé d’un mégaphone, un jeune harangue la foule : « Le Makhzen doit partir ! Ecoutez la voix du peuple ! Le Maroc est notre terre libre ! ». A ses côtés, un autre protestataire brandit une pancarte de revendications : « Liberté, justice sociale, pain et dignité ! ». Au milieu des manifestants, Nadir Bouhmouch capte cette histoire en marche. Caméra en main, il immortalise dans My Makhzen & Me la révolte de ses concitoyens qui ne veulent pas se taire. 

Le déclic

Avec son air de skateur et son bandana dans les cheveux, ce jeune Marocain de 21 ans aurait très bien pu choisir de passer ses vacances à la plage. Loin de l’agitation de la rue, il se serait seulement consacré à sa grande passion, le surf. Mais une simple mésaventure à l’aéroport a changé le cours de sa vie et sa conception du pays. Un an auparavant, de retour des Etats-Unis, après un semestre à l’université de San Diego où il étudie le cinéma, Nadir est confronté pour la première fois à la bureaucratie marocaine.

Sa caméra est confisquée. Pendant trois semaines, il doit se battre contre les autorités pour essayer de la récupérer.  

«J’ai réalisé combien le système avait des problèmes et que je devais faire quelque chose à propos de ça. Et la seule chose que je sais faire, ce sont des films. C’est pour ça que j’ai voulu faire quelque chose sur le Centre cinématographique marocain, que je voyais comme l’un des rouages de la censure. Et puis j’ai réalisé, quand les manifestations ont commencé neuf mois plus tard, que je devais attaquer la source du problème qui est le Makhzen en lui-même et pas une plus petite institution», explique-t-il par téléphone depuis la Californie, où il poursuit son cursus.

Né dans une famille aisée, ce fils d’un chef d’entreprise dans la construction aurait pu fermer les yeux et continuer sa vie tranquille à l’étranger.  Pourquoi dénoncer un système alors qu’il fait lui-même partie des plus nantis?  

«Mon domaine d’études a beaucoup à voir avec la liberté d’expression. Si je fais des films dans le futur, je veux être capable de dire tout ce que je veux et faire ce que je veux avec. Je ne veux pas être limité dans ce que je fais en tant que Marocain», se justifie-t-il avec conviction.

«L’autre raison, c’est que mes parents viennent d’un milieu assez pauvre. Mon père a réussi à s’en sortir, il est devenu aisé après une longue période. La plupart des personnes de notre famille élargie sont toujours dans la misère. J’ai grandi en voyant leur condition de vie et je pensais que c’était normal. Plus tard, j’ai réalisé que c’était mal », poursuit Nadir.  

Manifestant avant d’être réalisateur

Alors que, début 2011, en Tunisie, en Egypte, ou en Libye, le printemps arabe secoue les régimes, le jeune Marocain assiste aussi depuis les Etats-Unis au réveil de son peuple. Le Mouvement du 20 février ou M20 organise de nombreuses manifestations pour revendiquer plus de démocratie, d’égalité sociale et la fin de la corruption. Nadir contacte les organisateurs et réussit à se faire accepter parmi eux, lors de son retour dans le royaume. Acquis à leur cause, il devient l’un des leurs pendant deux mois:  

«Dans mon film, Je suis un manifestant avant d’être un réalisateur. Le documentaire est tourné à partir du point de vue d’un militant. C’est pour ça que quand les gens me demandent pourquoi je n’ai pas tourné le point de vue de l’autre coté, je leur réponds que je ne veux pas le faire, on peut le voir à la télévision, il est partout 

Sa démarche n’est pourtant pas sans danger. Les tournages au Maroc sont soumis à autorisation. Pour déjouer les autorités, le jeune cinéaste utilise donc une caméra miniature:  

«Si j’en avais eu une plus grosse, j’aurais été arrêté ou ma caméra aurait été confisquée sans aucun doute. Même ma petite caméra a été remarqué une fois et on m’a suivi jusqu’à ma voiture.»

 Arrestations arbitraires, tabassages de protestataires par les policiers, immolations de manifestants. Comme dans les autres soulèvements populaires au Maghreb, la violence des autorités est bien réelle. A l’aide d’images récupérées sur YouTube ou de ses propres enregistrements, Nadir a voulu la dénoncer:  

«Les révolutions ont été conduites par ces images très fortes de forces de sécurité qui attaquent des gens qu’ils sont censés protéger. Je voulais montrer des images similaires au Maroc pour que les gens puissent sentir qu’ils devaient faire quelque chose, qu’ils devaient se sentir choqués  par l’attitude des forces de l’ordre.»

Créer un précédent

Dans My Makhzen & Me, le réalisateur donne la parole à des membres du Mouvement du 20 février, mais aussi à de simples Marocains. Un vendeur d’un marché décrit sans tabou ses difficiles conditions de vie, mais dès qu’il s’agit de parler de politique, il se taît subitement.

«C’est de la peur, mais c’est aussi beaucoup de propagande. Beaucoup de gens pensent sincèrement que notre système est bon parce qu’ils n’ont rien vu d’autre. Il n’y a pas de débat à la télévision d’Etat, toutes les chaînes sont contrôlées par l’Etat. Cela vient aussi de l’éducation, si les gens sont moins éduqués, ils vont prendre tout ce qu’on leur dit comme la vérité et ne vont pas l’analyser», explique Nadir.

Nadir Bouhmouch (en casquette) lors d'une manifestation à Rabat © Tous droits réservés.

Un an après, la situation n’a pas vraiment changé. Une nouvelle constitution a été adoptée, des législatives anticipées ont été organisées, mais les dirigeants en place autour du roi Mohammed VI sont toujours bien là. Le Mouvement du 20 février n’a pas réussi à faire plier le régime, mais pour le documentariste, la victoire est ailleurs:  

«Ce qu’ils ont réussi à faire, c’est à créer un précédent. Ils ont placé la barre très haut en critiquant le Palais afin que les gens puissent s’exprimer plus facilement. C’est une grande avancée. (…) Cela donne de l’espoir. Cela fait de la rue un outil politique qui peut être utilisé encore et encore.»  

Plus motivé que jamais, Nadir ne compte pas s’arrêter à ce premier film. Son diplôme en poche, il espère continuer à mélanger cinéma et activisme politique. Même à des milliers kilomètres de chez lui, le Maroc est toujours dans son esprit. Son objectif est inchangé : faire tomber l’élite dirigeante.  

«J’ai appelé ma compagnie de production "Sea urchin" (oursin), car quand j’étais au lycée, je faisais plein de clips de surfs et les oursins m’agaçaient, car je me blessais à cause d’eux. C’est ce que je veux être pour le Makhzen, cette piqûre dans le cul qui lui rappelle qu’il doit rendre des comptes», conclut-il en rigolant, mais avec une grande détermination.

Stéphanie Trouillard


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Stéphanie Trouillard

Stéphanie Trouillard. Journaliste française spécialiste du Maghreb et du Canada.

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