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La prise de contrôle de la radio nationale par les militaire, Bamako, 22 mars 2012. © REUTERS/Stringer
La prise de contrôle de la radio nationale par les militaire, Bamako, 22 mars 2012. © REUTERS/Stringer

Mali: Qui se cache derrière les putschistes?

Après le coup de force du 22 mars, la confusion règne à Bamako quant au sort du président déchu, et des soutiens dont jouissent les militaires.

Mise à jour du 25 mars: De plus en plus isolés à l'étranger comme au Mali, les auteurs du putsch contre le président Amadou Toumani Touré ont tenté, le 24 mars, de mettre fin à la dangereuse incertitude dans le pays et de garder le contrôle de la situation face à une possible contre-offensive loyaliste.

Installé dans son quartier général de la caserne de Kati, près de Bamako, le chef de la junte, le capitaine Amadou Sanogo a eu samedi une série d'entretiens, notamment avec l'ambassadeur de France Christin Rouyer, a rapporté dans la soirée la télévision publique ORTM, sous contrôle des mutins.

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Les pillages ont révélé le vrai visage de la nouvelle junte au pouvoir: des hommes prêts à tout voler sur leur passage. Les meilleurs véhicules sont arrachés à leurs propriétaires dans la rue, les marchandises pillées dans les magasins, de même que l’essence dans les stations service.

Selon un diplomate ouest-africain en poste à Bamako, la situation est délétère à Bamako, «où il n’y a pas d’Etat et où les soldats ont même volé des voitures aux personnels de l’ambassade d’Espagne et des Pays-Bas.».  

Le prix du litre de carburant a commencé à flamber, aggravant une crise inattendue, dans un pays encore sous le choc. Les Maliens se remettent à peine de leur surprise qu’il va leur falloir résoudre de gros problèmes de déplacements et de transport au quotidien.

Les premiers discours de la junte ne sont guère rassurants, même si le capitaine Amadou Sanogo, un illustre inconnu, promet de ne pas «s'éterniser au pouvoir». Fils d’un médecin de Ségou, ce sous-officier aura 40 ans en mai prochain. Il déclare vouloir «réformer l’Etat» mais affirme sans complexe n’avoir jamais voté de sa vie. A l’entendre, on peut se demander s’il a réalisé qu’il est lui-même l’auteur d’un putsch…

«La rencontre de mercredi [21 mars] à Kati avec le ministre de la Défense a mal tourné, a expliqué Amadou Sanago. Ils (les hommes de rangs, Ndlr) ont pris les armes et les munitions pour se défendre eux-mêmes, ce n’était plus la voie du dialogue. Quand un militaire veut s’imposer par la voie des armes, c’est inimaginable. Alors je me suis dit avec un collègue, pourquoi ne pas profiter? (…) Trop c’est trop. J’ai profité de la situation et voilà où j’en suis.»

Le souvenir de Dadis Camara

Le capitaine continue de revendiquer de meilleures conditions de travail pour les soldats, alors qu’il est désormais à la tête de l’Etat… «Nous sommes venus exiger de bonnes conditions de vie, de traitement, de salaire».

Son intervention rappelle plus, pour l'instant, le niveau d'un Moussa Dadis Camara, en Guinée, que celui de putschistes plus éclairés, comme Blaise Compaoré au Burkina Faso ou jadis, au Mali, Amadou Toumani Touré.

Pour mémoire, Moussa Dadis Camara avait promis de rendre le pouvoir aux civils après la mort de Lansana Conté, pour ensuite y prendre goût et vouloir se présenter à la présidentielle. La société civile et l’opposition avaient manifesté, et la catastrophe s’était produite le 28 septembre 2009: 150 manifestants ont été tués par l’armée au stade de Conakry, des chefs de partis politiques tabassés, et une centaine de femmes violées par la soldatesque.

Mais en Guinée, Moussa Dadis Camara n’était que la façade d'une junte qui comprenait des aînés mieux formés, comme les généraux Toto Camara et Sékouba Konaté. Selon nos sources, les putschistes maliens ne seraient pas soutenus par l’Etat-major et ne contrôlent pas l’essentiel de l’équipement militaire du pays, déployé dans le Nord. Pour l'instant, les putschistes ne font que semer le trouble dans les esprits: qui les contrôle vraiment, se demande-t-on à Bamako —à supposer qu'ils soient un tant soit peu contrôlés?

Beaucoup doutant à la fois de leur timing —à 45 jours des élections— et de leur agenda, les rumeurs les plus folles circulent. La rue va jusqu’à prêter à ATT un tour particulièrement machiavélique: avoir mis en scène son propre départ pour mieux garder le pouvoir. Selon certaines sources, ATT serait en fait sur le pied de guerre, entouré par un carré de fidèles, des hommes de la garde présidentielle et des parachustistes. Il ne se trouverait pas à l’ambassade des Etats-Unis, comme des rumeurs l’ont d’abord suggéré, mais dans un camp de parachutistes situé sur la route qui va de Bamako à la frontière guinéenne. Une autre rumeur l’a un temps donné aux mains des mutins…

Les putschistes sont-ils manipulés par de grandes puissances elles aussi exaspérées par la gestion calamiteuse de la crise du Nord? Il est notoire que Christian Rouyer, l’actuel ambassadeur de France au Mali, ancien préfet du Jura et de l’Aube, ne s’entendait pas avec ATT. Dans une lettre ouverte du 14 février, le diplomate a demandé à ce que cessent toutes les rumeurs sur le rôle de la France dans la rébellion touarègue et la politique malienne.

«Comment croire un seul instant que la France puisse s’associer à une entreprise qui compromettrait le processus électoral, à trois mois des élections, alors que des candidats de valeur se sont déjà déclarés?», questionnait Christian Rouyer.

L'affront subi dans le Nord

ATT, de son côté, a refusé de signer le pacte migratoire avec la France, de même toute présence militaire française directe sur le sol malien —malgré la présence de six otages français aux mains d’al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi). En décembre, lors d’une concertation sur les crises au Sahel, Christian Rouyer ne se gênait pas pour dire le fond de sa pensée:

«J’ai entendu que l’Etat n’a pas joué son rôle. En fait, la classe politique n’a pas joué son rôle! Combien de débats à l’Assemblée nationale sur le Nord-Mali? Combien même de questions orales? (…) La classe politique a démissionné au nom d’un consensus de façade qui lui a fait perdre tout esprit critique

En fait, la mutinerie de la troupe est partie de deux chocs majeurs: le massacre de 70 militaires maliens le 24 janvier à Aguelhok, une localité du Nord, et la chute de Tessalit aux mains des rebelles touaregs, le 12 mars. La réponse du pouvoir, qui n’a pas dit toute la vérité, loin s’en faut, sur ces deux évènements majeurs, a fait beaucoup de mécontents.

Sentant la tension monter, Amadou Toumani Touré a accordé un peu trop tard, le 14 mars, un entretien au Figaro. Il dénonçait, plus d’un mois après les faits, le massacre d’Aguelhok et le silence de la communauté internationale —éludant sa propre responsabilité, puisque les soldats tués n’avaient pas de munition et n’ont pas reçu de renforts.

Le Mali, premier pays touché par les conséquences de la crise libyenne, inquiète beaucoup dans la sous-région. Considéré comme l’un des pays les plus stables d’Afrique de l’Ouest, le Mali plonge dans une crise aussi grave que celles récemment traversées par la Guinée et la Côte d’Ivoire. Y aura-t-il l’habituel effet de vases communicants avec la rebellion touarègue au Niger, qui pourrait elle aussi se rallumer? Doit-on s’attendre à un retournement de situation avec reprise en mains de l’armée par les officiers déployés dans le Nord? Autant de questions qui restent sans réponses.

Sabine Cessou

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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