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La famille d'Amina El Filali lors d'une conférence de presse, Rabat, mars 2012. © Stringer/Reuters
La famille d'Amina El Filali lors d'une conférence de presse, Rabat, mars 2012. © Stringer/Reuters

Maroc: les islamistes veulent enterrer l’affaire Amina El Filali

Le gouvernement islamiste marocain semble peu pressé d'abroger la législation du Code pénal qui a poussé au suicide l'adolescente mariée de force à son violeur.

Au Maroc, le suicide d’Amina El Filali, la jeune marocaine de 16 ans qui a dû épouser son violeur, a provoqué une onde de choc sans précédent. Un choc accentué par un contexte politique tendu, où les craintes de voir le gouvernement dirigé par des islamistes imposer un rigorisme religieux et social provoquent des polémiques à répétition.  

L’adolescente s’est donné la mort le 10 mars 2012, en ingurgitant de la mort-aux-rats, face à son désespoir d’avoir dû épouser son violeur, un conjoint violent de dix ans son aîné, dans l'unique but de sauver un semblant d’honneur familial. Tradition et carcan social oblige, cette solution prévue par la loi marocaine en cas de viol est souvent acceptée par les familles pour éviter la honte et le déshonneur. L’article 475 du code pénal stipule:  

«Quiconque, sans violences, menaces ou fraudes, enlève ou détourne, ou tente d'enlever ou de détourner, un mineur de moins de dix-huit ans, est puni de l'emprisonnement d'un à cinq ans et d'une amende de 200 à 500 dirhams (entre 18 et 45 euros, Ndlr). Lorsqu'une mineure nubile ainsi enlevée ou détournée a épousé son ravisseur, celui-ci ne peut être poursuivi que sur la plainte des personnes ayant qualité pour demander l'annulation du mariage et ne peut être condamné qu'après que cette annulation du mariage a été prononcée.»

Les contradictions de la société

Dans cet esprit, le mariage d’Amina devait donc permettre de «sauver l’honneur» de sa famille et éviter que son agresseur accomplisse ses cinq ans de prison. Au Maroc, perdre sa virginité avant le mariage est toujours largement considéré comme grave, quel qu’en soit la raison. Le père de la victime, Lahcen El Filali, présent à un premier sit-in à Larache où vivait Amina, a d’ailleurs déclaré à l’AFP:

«Je ne voulais pas aller avec eux chez le juge pour les marier. Mais ma femme m’y a obligé. Elle m’a dit qu’il fallait le faire pour que les gens arrêtent de se moquer de nous, pour faire taire la honte.»

L’affaire Amina El Filali est révélatrice des contradictions d'une société à la fois traditionnaliste, et souvent peu éduquée, et son aspiration à la modernité: la nouvelle Constitution, adoptée en juillet 2012, qui prévoit l'égalité des sexes et bannit «toute discrimination» est loin de refléter la réalité sociale du pays. D’ailleurs, le législateur marocain a insidieusement conditionné cette égalité par une conformité aux préceptes religieux qui se traduit dans de nombreux domaines comme celui de l’héritage où la femme marocaine n’obtient que la moitié de la part d’un homme.

Sans nul doute, la parole libérée par le printemps arabe, et plus particulièrement au Maroc par le mouvement du 20 février, a joué un rôle catalyseur dans la mobilisation sans précédent que connaît cette affaire dans les milieux féministes, laïcs et de défense des droits de l’Homme.

Mobilisation tous azimuts

Il y a eu, d’abord, ce communiqué prémonitoire du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI). A l’occasion de la célébration, le 8 mars, de la Journée de la femme, ce mouvement avait choisi de dénoncer la loi en question. Deux jours plus tard, Amina El Filali se donnait la mort, comme s’il fallait un martyr pour secouer les consciences pétries de tradition et de religiosité.

Le MALI s’insurgeait contre «l’appareil judiciaire marocain, ses magistrats, ainsi que le législateur, qui voient la femme victime de viol comme une "anomalie sociale" qu’il convient de "racheter" par le mariage. La sauvegarde de l’hypocrisie sociale est donc plus importante aux yeux du législateur que le crime en soi».

Pis encore, expliquait le MALI, lorsqu’une femme est violée, elle doit être en mesure de le prouver. «Que faisais-tu avec cet homme?», «Comment étais-tu habillée?», «Etais-tu vierge ou pas?» sont des questions qui peuvent lui être posées pendant un interrogatoire. L’agresseur peut ainsi se retourner contre la victime en affirmant qu’il l’a payée pour avoir des relations sexuelles avec elle. Une femme violée peut donc se retrouver sur le banc des accusés et purger une peine de prison pour relation sexuelle hors mariage, voire de prostitution.

Aujourd’hui, après le MALI, plusieurs ONG marocaines, qui luttent pour la défense des droits des femmes, manifestent pour exiger l’abrogation de la loi sur le viol, qui, comme d’autres dispositions légales misogynes, a survécu à la Moudawana, le Code de la femme et de la famille adopté en 2004 et censé être l’un des plus avant-gardistes du monde musulman.

«Pour Amina et les autres victimes de l’article 475», «Amina martyre», «La loi m'a tuer», «Mettons fin au mariage des mineures», pouvait-on lire sur les pancartes et les banderoles tenues par près de 200 militantes de plusieurs associations féminines, rassemblées le 17 mars sous la houlette de la Fédération de la ligue démocratique des droits des femmes devant le parlement à Rabat pour demander l’abrogation de cette loi discriminatoire.

«Nous sommes des Amina!», «Halte aux violences contre les femmes !», «Abrogez la loi !» scandaient les sympathisantes de ces associations, qui ont notamment répondu à l'appel de Woman-Shoufouch, un groupe et réseau social anti-harcèlement.

Amina, icône malgré elle

La presse marocaine a aussi abondamment relayé l’affaire. «C'est la loi, une règle sociale absurde, grotesque, que celle qui veut remédier à un mal, le viol, par un autre encore plus répugnant, les épousailles avec le violeur (...) Qui punissons-nous au final, la victime ou le bourreau?» questionnait, par exemple, le journal arabophone Assabah dans un long éditorial.

«Au delà de l'aspect législatif, c'est une affaire de mœurs, de perception de la femme-objet qui perdure, du manque d'éducation à proprement parler et d'éducation sexuelle notamment» a estimé pour sa part le quotidien L'Économiste.

Sur le Net, des dizaines d’articles sur les blogs, les forums et autant de pages sur les réseaux sociaux ont été dédiées au débat à l’image du webzine Exceptionnelles qui publie les photos et les déclarations des féministes outragées par les atermoiements de l’Etat et de sa justice sur cette question.

C’est aussi à l’international que l’affaire fait grand bruit, tant le Maroc cultive une image progressiste. Mais cette image est  battue en brèche avec la médiatisation du calvaire d’Amina El Filali. Un compte sur Twitter, ouvert le 17 mars, est dédié à sa mémoire. @RipAmina (repose en paix, Amina) au profil terrible:  

«Je suis une charmante fille de 16 ans, qui cherche un gentil pervers ou violeur de préférence pour mariage et plus si affinité.»

Une pétition sur le site international d'activisme Avaaz recueille aussi une infinité de signatures (déjà plus de 500.000). Dans sa revue des blogs, le site Atlantico relève qu’Ibn Kafka, un juriste marocain aux analyses toujours pertinentes a publié sur son blog  «une explication érudite de cette loi, qui descendrait du droit de l'Ancien régime français, "le rapt de séduction", réservée à l'époque aux jeunes amoureux voulant se marier sans le consentement parental».  En Tunisie, en Egypte, le sort d'Amina a aussi mobilisé les blogueuses.  

«Egyptian Chronicles a découvert à quel point l'article de loi qui a conduit à la mort d'Amina était intégré à la vie courante» rapporte Atlantico. 

La volte-face du gouvernement

Fait rarissime, en raison de l'émotion suscitée, le gouvernement a largement consacré ses récentes réunions à l'examen de l’affaire. «Cette fille a été violée deux fois, la dernière, quand elle a été mariée», a déclaré le porte-parole du gouvernement, l’islamiste Mustapha El Khelfi, avant d’ajouter:

«Il faut étudier d’une manière approfondie cette situation avec la possibilité d’aggraver les peines dans le cadre d’une réforme de l’article du code pénal. Nous ne pouvons pas ignorer ce drame».

L’unique femme ministre du gouvernement d’Abdelilah Benkirane, et également membre du parti islamiste PJD, Bassima Hakkaoui, chargée de la Solidarité, de la Femme et de la Famille, a reconnu sur la chaîne de télévision 2M que cette loi était un «vrai problème» et qu’il faudrait organiser un «débat [pour la] réformer». «C'est un cri de la société» a lancé, toujours sur la chaîne publique, Nouzha Skalli, qui occupait le même ministère dans le précédent gouvernement.

«La loi considère la mineure violée comme une criminelle bien qu'elle soit victime de la violence», a-t-elle fustigé, regrettant «l'absence de protection en faveur des mineurs. (...) Il faut réformer le code pénal afin de l'adapter à la nouvelle Constitution qui interdit la violence contre les femmes et assure l'égalité des sexes».

En 2011 au Maroc, une femme sur six avouait avoir été recemment l'objet de violences, rapporte l’AFP, même s’il est difficile d’obtenir des statistiques fiables de la part des autorités marocaines.

Le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), un organisme étatique adoubé par le Palais, a lui aussi dénoncé le fameux article 475. Dans son communiqué, le conseil insiste pour que «cette disposition —et toutes les autres dispositions— contraires à la dignité humaine, à la Constitution, à la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard de la femme ainsi qu'à la Convention sur les droits de l'enfant, soient abrogées».

En réalité, après ces quelques timides déclarations des islamistes au gouvernement dont l’objectif était manifestement de désamorcer la contestation par une promesse de débat, ils se sont ressaisis et relancé la polémique de plus belle:

«L’article 475 du code pénal ne risque pas d'être abrogé, du jour au lendemain, sous la pression de l’opinion publique internationale. Parfois le mariage de la violée à son violeur ne lui porte pas un réel préjudice», a lancé la même Bassima Hakkaoui au site Yabiladi.

Ce qui n'a pas manqué de provoquer indignation et colère de l’opinion publique. La ministre qui porte le voile est réputée pour ses positions anti-libérales, notamment sur l’avortement ou plus généralement sur les libertés individuelles.

Le gouvernement qui avait fini par promettre du bout des lèvres un réexamen de ce texte aurait-il depuis changé de fusil d’épaule? Comme en 2008 lorsqu’un premier projet de réforme de l’article contesté n’avait pas abouti, les associations de femmes redoutent, qu’une fois de plus, le projet soit enterré.

Langue de bois sur l'affaire

Des signes avant-coureurs le laisse à penser. Après avoir été entendu par la police, l’époux violeur a été remis en liberté.

Mais c’est surtout l’incroyable sortie du ministère de la justice, lui aussi dirigé par une des figures du parti islamiste PJD qui inquiète le plus. Il remet en cause la thèse du viol lui-même alors qu’un procès et un jugement l’avaient formellement établi.

Mustapha Ramid, ministre islamiste de la justice a déclaré par le biais d'un communiqué, que «la jeune Amina entretenait une relation hors mariage avec l'homme qui l'a plus tard épousée, relation durant laquelle elle a perdu sa virginité». Une conférence de presse avec l’époux violeur est même envisagée pour soutenir cette version que la télévision publique marocaine met désormais en avant: dans ses comptes rendus, la TVM n’utilise pas le terme de «viol»…

Pourtant, alors encore âgée de 15 ans, en 2011, Amina El Filali est accostée dans la rue par Mustafa, un membre de sa famille âgé de 25 ans. Elle est violée sous la menace d’un couteau. L’adolescente mineure avait alors porté plainte. C’est la version du procès encore soutenue par la famille de la victime.

«La sortie controversée du ministre de la justice, Mustapha Ramid, n'est pas le meilleur gage d'une révision des textes de loi», commente le site Actu-Maroc, qui fait remarquer que l'UNICEF, l’organisme des Nations-Unis en charge de l’enfance, appelle le  Maroc à l'application de la Convention des droits de l'enfant, estimant que «le cas de la jeune Amina est aujourd'hui révélateur des dysfonctionnements dans le système de protection de l'enfant au Maroc qui doivent être pris sérieusement en considération».

«Des faits accablants, révoltants dans le Maroc du 21e siècle. C’est un sentiment généralisé chez des milliers de personnes qui ont décidé de briser le silence et d’appeler à la réforme d’une loi qui permet de donner en offrande la victime à son bourreau», commente la chroniqueuse de la Radio Aswat en réaction à la volte-face du gouvernement. Le cas d'Amina Filali est arrivé jusqu'au Parlement européen. Des experts et des eurodéputés ont tiré à boulets rouges sur le code pénal marocain, notamment l’article 475, jugé très rétrograde.

Le Maroc n'est pas le seul pays au monde dans cette situation. Au Maghreb, la Tunisie et l'Algérie, sont sujets aux mêmes pratiques. L’affaire a pris une telle ampleur qu’elle est parfois comparée à celle de Bouazizi. Sera-t-elle suffisante pour libérer la femme marocaine des préjugés sexistes inscrits dans la loi? C’est toute la question.

Ali Amar

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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