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Claude Guéant à Toulouse le 22 mars 2012. Reuters/Jean-Paul Pelissier
Claude Guéant à Toulouse le 22 mars 2012. Reuters/Jean-Paul Pelissier

Vu d'Algérie: «terrorisme et islam», non à l'amalgame!

La traque et l'élimination surmédiatisée d'un jeune Français musulman présumé tueur djihadiste fait craindre une dérive xénophobe. La communauté musulmane risque d'en faire les frais dans la campagne présidentielle française, s'inquiète la presse algérienne.

Mise à jour du 27 mars 2012: Le père de Mohamed Merah, le tueur en série abattu le 22 mars à Toulouse, a décidé de faire inhumer son fils en Algérie, a affirmé le 26 mars à l'AFP Mohamed Benalel Merah, qui a également déclaré vouloir porter plainte contre la France "pour avoir  tué" son fils.

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«L’extrémisme frappe en France», titre le quotidien algérien La Liberté avant de rappeler le triste bilan des trois fusillades dans le sud-ouest de l'Hexagone: 7 assassinats perpétrés le 11,15 et 19 mars à Toulouse et à Montauban. Le présumé tueur en série de Toulouse et Montauban a été identifié: Mohammed Merah, un jeune Français d’origine algérienne âgé de 24 ans. Il était retranché depuis plus de 30 heures dans un appartement dans un quartier résidentiel de la ville rose. Il est mort ce jeudi 22 mars.

Tenir plus de 30 heures avec la même actualité nécessite des variations dans le ton et le choix des mots. Nous passons donc du «jeune homme de nationalité française» au «salafiste djihadiste» en passant par «le terroriste» ou «l’islamiste». Mohammed Merah est également présenté comme un délinquant arrêté à plusieurs reprises pour des petits larcins. Il aurait par ailleurs effectué des séjours en Afghanistan et au Pakistan en 2010. C’est un «Moudjahid», martèlent les médias français. Un mot qui a le don de faire peur, même quand on ne sait pas ce qu’il veut dire. Moudjahid, un combattant (de Dieu ndlr).

Une communauté mise à l'index

Le profil de Mohammed Merah correspondrait à celui d’un homme tombé dans les griffes du salafisme djihadiste, une branche minoritaire du salafisme. L’information tourne en boucle. Une spirale de la peur et de la psychose s’enclenche. Mais personne ne sait quand elle va s’arrêter.

De l’autre côté de la Méditerranée, on suit l’affaire de très près et on s’inquiète des possibles répercussions sur la communauté musulmane et sur le cours de l’élection présidentielle française.

«La communauté musulmane s'attend à être mise à l'index: Le tueur de Toulouse est un jeune Français d'origine algérienne», écrit l’éditorialiste du quotidien d’Oran.

Cette affaire risque de conforter le climat délétère français et d’accentuer la stigmatisation de la communauté musulmane en France, commente-t-il. Nos voisins algériens avaient déjà suivi avec stupeur les débats sur l’identité nationale, les immigrés et la viande halal qui ne cessent de hanter le débat français.

Récupérations politiques

La dérive de ce jeune «Français d’origine algérienne» sera donc récupérée. Sarkozy et Marine Le Pen pourraient en profiter, écrit Salem Ferdi du quotidien d’Oran.
Pour l’éditorialiste algérien, les discours appelant à ne pas faire d’amalgames demeurent des paroles vaines.

Les Franco-musulmans s'attendent clairement à être montrés du doigt après l'identification du tueur. Pessimiste, l’éditorialiste. Il ajoute que l’enterrement des trois militaires d’origine maghrébine n’y fera rien. Toutes les images n’ont pas le même impact sur l’inconscient collectif.

Même cri d’alarme dans l’édito du quotidien El Watan: «Terrorrisme et islam en France: non à l’amalgame». L’éditorialiste prévient: «Gare à l’amalgame!»

«L’islamisme intégriste, dont a souffert —et souffre encore l’Algérie— ces vingt dernières années, vient d’offrir un précieux cadeau aux extrémistes de droite pour humilier davantage les immigrés et les Français issus de l’immigration», ajoute avec amertume et regret l’éditorialiste.

En Algérie, on essaie déjà de déterminer ceux qui pourraient tirer profit de cette affaire. Ce sont les candidats de droite, Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen. Celle qui a fait campagne sur le registre de l’islamophobie, déclarait à demi-mot le 21 mars: je vous l’avez bien dit!  

«Des groupes politico-religieux se développent face à un certain laxisme. Il faut maintenant mener cette guerre contre des groupes politico-religieux fondamentalistes qui tuent nos enfants chrétiens, nos jeunes hommes chrétiens, nos jeunes hommes musulmans et les enfants juifs, il y a deux jours», a déclaré Marine Le Pen, la candidate du FN. Une déclaration reprise et commentée par différents médias algériens.L’éditorialiste d’El Watan sent une once d’euphorie dans les propos de la candidate frontiste. Le ton est donné.

L'affaire qui fait basculer la campagne présidentielle?

Pour de nombreux quotidiens algériens, la posture de Nicolas Sarkozy ne sera certainement pas sans conséquence. Il apparait comme le président qui rassemble, «le protecteur de la nation».

«Le dénouement de l'affaire, par une reddition ou par une intervention armée, peut être déjà comptabilisé au profit du président sortant qui joue sur le registre de l'unité nationale et de l'homme qui incarne «l'Etat protecteur», oberve le quotidien d'Oran

Et pendant ce temps, les autres candidats font profil bas.

Le quotidien el Watan dénonce également une opinion publique manipulée et saturée. Après plusieurs jours de tapage médiatique, le quotidien algérien pointe du doigt la couverture de ces trois fusillades. Une couverture inégale? Pourquoi la mort des trois soldats n’avait pas touchée la République?

«L’opinion française est manipulée. Un sport dans lequel Nicolas Sarkozy est passé maître», ajoute le quotidien.

«L’histoire dira que le sort de la campagne présidentielle française s’est peut-être joué dans ce drame», surrenchérit l'un des correspondants d'El Watan en France.

Même crainte pour le Courrier d’Algérie, qui redoute une campagne de tous les excès.

Nadéra Bouazza

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Nadéra Bouazza

Nadéra Bouazza. Journaliste à Slate Afrique

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