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Princess Erika © Aldo Soares, tous droits réservés.
Princess Erika © Aldo Soares, tous droits réservés.

Princess Erika chante sans trop de bla-bla

L'artiste franco-camerounaise renoue avec la chanson et évoque l'actualité politique du continent, alors que son nouveau single arrive dans les bacs.

Les quadragénaires, en France, se souviennent de Princess Erika pour sa bonne humeur et Trop de bla-bla, son grand tube de 1988. Les plus jeunes la connaissent mieux comme actrice, jouant depuis 2006 dans la série Camping Paradis, diffusée sur la chaîne de télévision française TF1. L'artiste, 46 ans, renoue cette année avec la chanson. Son dernier single, On s’en va, a déjà été lancé sur Internet, avant de tomber dans les bacs des disquaires en septembre 2011. La chansonnette, formatée comme un petit tube d’été, paraît bien plus légère que tous les sujets qui préoccupent Erika Dobong’na, alias Princess Erika.

Fille d’un bafia (l’ethnie de son père) et petite-fille d’un chef traditionnel bassa (une autre ethnie du Cameroun, par sa mère), elle a choisi, à la scène, de porter la marque de l’aristocratie tribale du Cameroun. La «princesse», à la ville, se décrit comme une Française d’origine africaine. L’Afrique? «C’est mon continent, dit-elle, même si je n’y vis pas. J’ai besoin de ses forces vives». Le Cameroun? «Je n’y suis pas allée très souvent, mais ma famille est de là-bas», se borne-t-elle à constater.

Enfance en bord de Seine

Née à Paris comme ses trois soeurs, sa relation avec le pays de ses parents est restée distante. Elle n’est pas retournée au Cameroun depuis 2004, mais prend régulièrement des nouvelles de la famille —et notamment des cousines qui passent leurs journées à surfer sur Internet dans les cyber-cafés, faute de perspectives. Elle ne se fait pas prier pour raconter son histoire familiale. Son père, arrivé en  France en 1959 pour étudier, y est ensuite resté pour des raisons politiques. Il a beaucoup milité, «en tant que proche du Parti communiste». Il a arrêté la médecine pour faire de la sociologie, et rencontré à la cité universitaire d’Antony une compatriote qui allait devenir sa femme. «Une fille brillante» selon Erika, la première à avoir eu son bac à 18 ans au Cameroun, étudiante en anthropologie et en ethnologie, à l’époque maoïste.

Autant dire que les soeurs Dobong’na ont beaucoup entendu parler de politique à la maison. Erika a grandi avec l’idée que «le pays était occupé» et que son premier président, Ahmadou Ahidjo, n’était qu’un «imposteur», allié objectif de l’ancienne puissance coloniale française. Son père était un grand admirateur de Thomas Sankara, un révolutionnaire burkinabè anti-impérialiste et panafricaniste, arrivé au pouvoir en 1983 à la faveur d’un putsch et assassiné en 1987.

Opinions politiques affirmées

Après dix ans passés dans le groupe de communication Publicis, le père de Princess Erika a commencé à faire des allers-retours au Cameroun, après l’arrivée de Paul Biya au pouvoir, en 1982. Il a notamment oeuvré à la fondation de la Sitabac, une société de production de tabac, avec l'industriel James Onobiono, alors proche de Biya, aujourd’hui l’un des plus grands patrons du Cameroun. Au bout d’une dizaine d’années, «la vie fastueuse qu’offre l’Afrique à ses élites ne lui a pas convenu», explique Princess Erika dans une ellipse, pour mieux zapper les sujets qui fâchent, la corruption endémique au Cameroun ou encore les dérives du régime de Paul Biya. «L’opposition n’a jamais été très forte au Cameroun», dit-elle, et elle se demande sans aller plus loin ce que Paul Biya «laissera de son passage».

Elle-même reconnaît qu’elle pourrait très bien vivre comme une reine à Douala, la capitale économique du Cameroun, mais elle se dit trop attachée à la France —son «petit confort» à Montreuil et surtout, la «liberté d’expression». Elle n’en reste pas moins connectée au continent. La rebelle rasta visite des forums Internet pour suivre l’actualité africaine. Elle attend aujourd’hui «la prise du pouvoir par les jeunes en Afrique et la rupture avec l’Occident». Et se souvient encore de la dévaluation du franc CFA imposée par Paris en janvier 1994 aux pays de la zone franc, la petite criminalité née de cet «asservissement», avec des gens livrés au racket pour survivre, dans un Cameroun devenu «encore plus survolté qu’en Jamaïque».

Elle en est persuadée:

«On peut s’opposer, en dehors de ce qui est décidé pour nous, affirme-t-elle. Les sursauts africains comme ceux qui se sont produits au Sénégal, pays jeune et très conscient, nous le montrent». Le Gabon, «un pays mort et endormi, s’est réveillé suite au printemps arabe, note-t-elle. L’opposant Mba Obame s’est déclaré élu suite aux évènements en Egypte.»

Ce qu’elle perçoit comme un traitement différent des présidents africains par l’Occident la fait sortir de ses gongs:

«Blaise Compaoré est réélu avec 80% et il vient faire la leçon à Laurent Gbagbo? Et Kadhafi, ce n’est pas Moubarak. Il a aidé les Africains pendant des années…»

Africaine, mais pas trop

Etre d’origine africaine ne lui paraît pas vraiment déterminant dans sa musique. Plus jeune, elle s’est nourrie à la pop, la soul, le reggae, le highlife et l’afrobeat —cités dans cet ordre. Son amie Sally Nyolo, une autre chanteuse camerounaise, ex-membre des Zap Mama, aime retourner au pays pour enregistrer les rythmes des pygmées dans la forêt. Mais ce n’est pas le truc de Princess Erika, qui fait plutôt des protest songs sur du reggae, une musique qu’elle identifie à une attitude de révolte.  

La chanteuse-actrice trouve les institutions et le regard de l’autre toujours chargés de racisme en France:

«Je suis devenue Française après la majorité et j’ai eu affaire à beaucoup de suspicion. C’était le parcours du combattant, comme si on venait prendre quelque chose alors qu’il faudrait plutôt se poser la question de savoir pourquoi les Africains se retrouvent ici».

Elle a bien pensé vivre au Mali, un moment. Mais elle a finalement trouvé périlleux de monter des affaires en Afrique, où il lui semble «compliqué de ne pas se faire racketter».

Sabine Cessou

 

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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