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Manifestation d'étudiants à Alger, 2 mai 2011. REUTERS/Zohra Bensemra
Manifestation d'étudiants à Alger, 2 mai 2011. REUTERS/Zohra Bensemra

Pourquoi l'Algérie est vaccinée contre le printemps arabe

Face à la contagion révolutionnaire, le régime algérien brandit la menace du chaos islamiste pour refuser toute démocratisation. Une théorie qui s'appuie sur le traumatisme de la décennie noire des années 1990.

«Des amis hôteliers m’appellent de la Tunisie pour me demander s’il y a des opportunités d’investir en Algérie!» nous explique un homme d’affaires oranais, patron d’une future chaine d’hôtels à l’ouest du pays.

La raison? «Ils, c'est-à-dire les barbus, sont partout, vont imposer la charia. Les gens ne veulent plus travailler et les touristes ne reviennent pas». Cela se passe dans la Tunisie de Ghannouchi selon cet Algérien sceptique, fervent adepte de la théorie du contre-exemple.

Du coup, entre une Egypte salafiste, un Maroc convertit et une Tunisie repentit, l’Algérie a le beau rôle par défaut: celui d’un pays où les islamistes n’ont pas encore le pouvoir, où ils ont été domestiqués, vaincus militairement et réduits à la gentillesse pour ne pas disparaitre dans les maquis.

L’Algérie pays démocrate par défaut? Dernier bastion arabe des dictatures utiles et nécessaires et même éclairées? Territoire-barrage entre la théocratie et la république? On est poussé à le croire pour mieux comprendre la dernière illusion algérienne. Un rush imaginaire des hôteliers tunisiens vers ce pays où on emprisonne les mangeurs du Ramadan mais où Rached Ghannouchi [le leader islamiste tunisien d'Ennahda] n’est pas l'Ayatollah des lieux? Possible.

Du coup, après l’euphorie du printemps arabe, l'Algérie offre le fantasme d’une caserne mieux gérée dans une région où les mosquées et les salafistes marchent sur la lune en bombant le torse.

Un remake de la victoire des islamistes

Perçu comme une étrange exception dans un monde en arabe en «Bouazizisation révolutionnaire», le pays a fini par incarner un foyer malsain de lucidité postrévolutionnaire pour certains: là, disent certains algériens, on a au moins compris ; il ne sert à rien de se révolter si les islamistes finissent par en profiter et voler le printemps.

Le Bouazizi algérien a déjà fait sa bonne action au début des années 90. A l’époque, pendant que le monde arabe regardait en zappant comme le font les Algériens aujourd’hui avec Al Jazeera et ses clips d’horreur, on avait déjà le casting: les islamistes du FIS en conquête, des militaires avocats de la sauvegarde de la république comme Tantaoui&Cie en Egypte, des laïcs indécis entre la démocratie pour tous et le barrage au fascistes comme en Tunisie et un peuple qui allait être massacré.

Le président algérien de cette époque, Chadli Benjedid, avait été «dégagé» par les militaires cachés derrières les émeutiers d’Octobre 88, les islamistes avaient gagné des élections, les militaires sont intervenus, du terrorisme et de l’anti-terrorisme en naquirent et beaucoup en moururent, c'est-à-dire plus de 200.000 morts, officiellement.

Pas de quoi tenter le remake donc. «L’Algérie a déjà payé» a répété avec insistance le régime dès le début du printemps arabe. A l’époque, il y avait un sérieux risque de contagion avec les deux voisins de l’est, la Tunisie et la Libye.

Aujourd’hui il y a une bonne opportunité pour vendre une valeur de prudence. «La décennie noire? C’est le reste du monde arabe qui risque de la vivre» résumera un politologue lors d’une discussion privée. De quoi provoquer le délice d’une sinistre revanche, car les Algériens le répètent souvent entre eux:

«Où étaient ces fameux frères arabes lorsqu’on se faisait égorger? A leur tour maintenant.» 

La doctrine officielle est donc «nous savons où cela mène» et la conviction du peuple était «nous avons déjà vécu ça», c'est ce que le ministre des Affaires étrangères algériennes a vendu à l’Assemblée Française dans sa mission explicatrice il y a quelques semaines.

On a le résumé de l’exception algérienne si mystérieuse pour les étrangers qui ne comprennent pas comment un peuple qui subit la dictature depuis longtemps, la revendique aujourd’hui comme une ceinture de sécurité.

La clef est dans la peur de mourir encore une deuxième fois avant de pouvoir vivre au moins une fois.

L'anti-printemps arabe algérien

Explication: la stratégie globale du cas algérien, depuis un an, est donc de désarmer les islamistes, de les désosser, les soumettre puis de les inviter à entrer dans le jeu de simulation de la démocratie spécifique. On ne jette pas les islamistes à la mer, mais on nage avec eux.

En Algérie, depuis trois mois, le régime a agréé une dizaine de partis pour mieux noyer le multipartisme, interdit qu’on utilise le mot «islamiste» dans sa télé et en parle comme d’une partie saine et nationale du nationalisme anti-printemps arabe.

Par ailleurs, on ne jette pas les démocrates vers l’exil mais on leur impose d’accepter le deal de «trop de démocratie» mène vers la théocratie.

Enfin, on ne pousse pas les Bouazizi à s’immoler mais on leur donne des charrettes de légumes gratuits (tellement que le FMI a appelé l’Algérie à modérer ses dépenses «politiques») et on rappelle sans cesse que la Révolution c’est le chaos plus l’Otan.

Puis on organise des élections avec des observateurs étrangers, des slogans «si vous ne votez pas c’est la recolonisation à la libyenne» et un rappel des valeurs de la guerre de Libération.

Les images du chaos libyen, ceux du faux consensus marocain et de la lente iranisation de la Tunisie ont donc fait leurs effets: les Algériens, beaucoup, parlent aujourd’hui du «printemps arabe» comme d’une menace, pas comme d’une révolution possible pour se libérer.

Le printemps arabe ne se mange pas mais mange ses meneurs, selon un proverbe imaginaire.

La réussite: c’est surtout celle du régime. «Sans moi, vous vous mangerez entre vous» dit le régime à l’oreille inquiète de son peuple de service en Algérie, depuis des mois.

Dans un étrange renversement de rôle, la menace d’instabilité et de chaos n’est pas un message adressé par la dictature utile aux Occidentaux du nord, mais surtout aux indigènes locaux inquiétés par les contre-exemples voisins.

L'Algérie a raison, elle a la solution

Un an après la fuite de Ben Ali, l’exemple algérien est donc agréé: pas de révolution, pas de printemps arabe mais, en contrepartie, pas de désordre, pas de chaos, pas de guerre civile, pas d’intervention étrangère, pas d’éclatement fédéral du pays, pas de salafistes ni d’Emirats.

C’est ce qu’on appelle, en Algérie, la solution algérienne: une série de cercles concentriques dantesques avec au milieu le peuple inquiet, entouré par des islamistes stabilisateurs, eux-mêmes entourés de militaires vigilants, à leur tour surveillés par les «Services», chapeautés, à moitié, par un président civil, partisan d’une «exception constructive» avec un clin d’œil pour ses services au Sahel et son gaz à bon prix.

C’est ce que a salué Hillary Clinton en visite de bénédiction à Alger il y a récemment: plus de démocratie, plus de société civile, plus de libéralisme, dispensent de plus de révolution et de printemps arabe.

Avec une sécurité des approvisionnements gaziers, un statut avancé de partenaire dans la lutte anti-terroriste au Sahel et ailleurs, et une lutte plus sérieuse contre l’immigration clandestine, l’Algérie et son régime sont exempts de printemps arabe.

Et dans les villages du pays, là où Internet n’a pas amené la bonne parole et où les images du chaos libyen et syrien ont joué le rôle de contrepoids aux enthousiasmes, Facebook n’est pas Prophète et l’avis est un peu général: le printemps arabe est une illusion. Il ne sert à rien. Ou seulement aux islamistes.  

Pour une fois, on regarde la décennie noire et ses milliers de vies perdues se jouer ailleurs, derrière l’écran, et pas chez soi. Malsaine et savoureuse revanche du régime qui était bien seul durant les années 90 entre ses Ben Laden(s) pas encore aviateurs et la pression internationale. «Voyez: chez nous, on n’a pas besoin de printemps arabe. On est en été» dit le régime.

L’arnaque est grosse cependant. En un an, presque rien n’a été fait de ce qui a été promis. L’état d’urgence a un autre prénom, la TV est toujours unique, le multipartisme est de façade, les élections sont déjà douteuses et le droit de manifester n’est pas acquis. La seule victoire du régime est celle de la psychologie: «j’avais raison, malgré mes raisons!».

Kamel Daoud

Lire notre dossier Algérie: cinquante ans d'indépendance

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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