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Plateau de télévision le 18 juin 2011. Reuters/Bazuki Muhammad
Plateau de télévision le 18 juin 2011. Reuters/Bazuki Muhammad

El Djazairia, la télé qui brise les tabous sur les femmes

La nouvelle chaîne algérienne se positionne à la fois sur le divertissement, la culture, et l’information. Emettant depuis la Jordanie, elle est en lice pour l'agrémentation de nouvelles télévisions privées.

C’est un studio comme une petite bonbonnière, teinté de rose et de mauve, aux formes arrondies et aux coussins moelleux. Sur les canapés, plein centre et face caméra, Bahia Rachedi. La grande comédienne, star des feuilletons télé du ramadan ces dernières années, anime «Djezeriet» («les Algériennes»), l’émission 100% féminine d’El Djazairia, nouvelle chaîne de télévision privée aux capitaux 100% algériens.

Dans ses studios d’enregistrement, dans le quartier de Télemly, à Alger, la jeune équipe s’active, épaulée par ses deux cofondateurs: Karim Kardache, ancien reporter photographe et patron de l’agence Full Media, spécialisée dans l’achat d’espaces et le media planning publicitaire, et le producteur Riad Redjdal, créateur en 2004 de Studio 7 Productions, célèbre notamment pour les émissions Saraha Raha, et Ainek Mizanek, pour l’ENTV (la télévision nationale algérienne).

Relever le niveau du paysage audiovisuel

Amis de longue date, Karim et Riad ont rêvé et porté depuis de longs mois la création de leur propre chaîne de télévision, pour relever le niveau d’un morne paysage audiovisuel algérien, dominé par une ENTV pilotée par le pouvoir.

«J’aurais toujours du respect pour la chaîne qui m’a formé, mais je veux aller de l’avant, développer mes ambitions», explique Riad Redjdal.

Le financement d’El Djazairia est entièrement constitué, pour le moment, des fonds propres des deux responsables. On ne saura pas le montant du budget de départ, mais, à entendre Karim Kardache, on comprend qu’il est conséquent:

«Le business plan est sérieux et précis et le fonds de roulement permet de payer tout le monde».

Soit un noyau, pour le moment, d’une petite quinzaine de personnes. La première année, la chaîne émettra cinq heures par jour, de 18 heures à 23 heures, et emploiera soixante personnes fixes. Elle devrait ensuite générer la création de mille cinq cents emplois directs et indirects.

Forte concurrence en vue

Emettant depuis la Jordanie et diffusée sur le très populaire satellite Nile Sat, El Djazairia est en lice pour l’agrémentation de nouvelles télévisions privées. Aucune loi spécifique n’a encore été discutée, mais le principe de l’ouverture de l’audiovisuel à la concurrence figure dans la loi organique relative à l’information, adoptée par l’Assemblée populaire nationale, le 14 décembre 2011. Les chaînes candidates devront conclure une convention avec la future autorité de régulation de l’audiovisuel. Leur autorisation d’émettre sera délivrée par les pouvoirs publics. D’ores et déjà, cette perspective bouleverse la donne.

Le journal arabophone Echorouk a lancé sa chaîne sur le satellite le 1er novembre 2011. Mais, en guise de programmes, elle ne diffuse jusqu’à présent que des images touristiques de l’Algérie sur fond de musiques traditionnelles. Quelques mois auparavant, le 25 août, le puissant groupe Haddad (infrastructures publiques, hydraulique, transport, hôtellerie…) via son groupe de presse Group Media Temps Nouveaux (Le Temps d’Algérie), avait lancé sa chaîne sur Internet, DzaïrWebTv.

Le journal El Watan a ensuite annoncé le 13 septembre son intention de postuler à la création d’une chaîne de télé. La concurrence promet d’être rude…

«El Djazairia est tolérée, nous avançons dans les interstices de ce qui est autorisé», admet Riad, évoquant un «risque calculé. De fait, le paysage est déjà ouvert, avec le satellite, Internet…»

Les candidats se bousculent

La nouvelle chaîne se positionne à la fois sur le divertissement, la culture, et l’information. Son émission phare, un «Grand journal» local dont le nom reste secret pour le moment, sera diffusée en prime time, enregistrée en public dans le studio d’un hangar de 1.680 m2 en banlieue d’Alger. L’animatrice Zahra Harkat proposera un divertissement, «Moa Zahra», «Avec la fleur». Afifa Maalem, un «Envoyé spécial» algérien avec des reporters embarqués, par exemple, avec une équipe du Samu. Travaillant entre la France et l’Algérie depuis plus de dix ans, Riad Redjdal a aussi recruté Bilal Chegra, (Beur FM, Direct 8):

«Je l’ai repéré quand il avait 19 ans, il travaille pour nous sur le concept d’un grand show…»

El Djazairia projette encore de diffuser des pièces de théâtre ou des concerts.

Les candidats se bousculent, Riad essaie de recevoir tout le monde, ou au moins de récupérer les CV des postulants en mains propres, avec un mot pour chacun.

«Le recrutement est problématique, les animateurs sont formatés pour s’exprimer en arabe classique dès que la caméra tourne, alors que nous tournons, chez nous, en arabe algérien, pour que chacun se reconnaisse.»

«Casser les tabous»

Après d’intenses semaines de tournage, un mois et demi de l’émission «Djezeriet» est dans la boîte. Riad confie être «serein».

«Il y a quelque temps j’étais très stressé, mais j’ai suivi les enregistrements, la façon dont ça prend… dans trois mois on mettra du public dans le studio

Aux côtés de Bahia Rachedi, deux jeunes chroniqueuses, une très jeune fille, voilée, et une jeune femme sans foulard, un peu sophistiquée, autour de la trentaine. Les «personnages» qu’elles représentent ont été soigneusement pensés, afin que la téléspectatrice puisse s’identifier:

«Bahia incarne la sagesse, la maturité, la crédibilité, explique Karim Kardache. Nibel Benouela la trentenaire indépendante, Racha Adli la jeune fille.»

Toutes deux sont déjà chroniqueuses sur la radio publique Alger chaîne III et ravies de participer à l’aventure de cette émission. La veille, l’équipe a enregistré un numéro sur la polygamie. En plateau, Slimane Bekhlili, célèbre réalisateur et présentateur télé, a fait son «coming-out», en larmes, racontant comment il n’avait pas pu avoir d’enfant avec sa première épouse, très aimée, avec qui il s’est mis d’accord pour prendre une deuxième femme. Sur le plateau, un ange est passé.

 «On essaie de casser les tabous», explique Nassima Ghaouli, responsable de la rédaction de «Djezeriet», fière de ce concept, «une première». A travers des débats, des entretiens avec des sociologues, des psychologues, des universitaires, et des reportages, l’équipe aborde des sujets aussi sensibles que le harcèlement sexuel ou l’adultère.

«Je suis toujours très choquée par la polygamie, confie Bahia. Par le harcèlement sous toutes ses formes, aussi; même si on est une femme de fer on ne peut pas y résister.»

L’émission se veut très pédagogique, avec les explications d’une juriste sur la procédure de divorce, ou l’évocation des MST. Appuyée par des témoignages, souvent anonymes pour les thèmes les plus délicats, l’équipe espère que «Djezeriet» permettra aux femmes de se battre, de dénoncer des situations invivables.

En attendant la loi sur l’ouverture de l’audiovisuel et un cahier des charges pour les chaînes privées, Karim Kardache se dit «sûr que nous serons les premiers à être accrédités. On sait de quoi on parle, on a une éthique, une maîtrise du métier, une vision claire et précise

Sarah Elkaïm

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Journaliste indépendante.

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