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Un dessin mural du chef mouride Cheikh Ahmadou Bamba, Dakar, janvier 2012. © REUTERS/Stringer
Un dessin mural du chef mouride Cheikh Ahmadou Bamba, Dakar, janvier 2012. © REUTERS/Stringer

Sénégal: Et si les marabouts n’étaient plus des faiseurs de roi?

A l’approche du second tour de la présidentielle sénégalaise, les consignes de vote des chefs des confréries musulmanes sont très attendues. Malgré les doutes sur leur réelle efficacité.

Mise à jour du 25 mars: Les Sénégalais votent pour le second tour de l'élection présidentielle devant départager le chef de l'Etat sortant, Abdoulaye Wade, et son ex-Premier ministre Macky Sall, qui, fort du soutien de toute l'opposition, part favori. Près de 5,3 millions d'électeurs sont appelés à voter. Le scrutin se déroule dans quelque 11.900 bureaux de vote à travers tout le pays, 08H00 à 18H00 (heures locales et GMT).

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Sous la tente installée devant la maison familiale, à quelques mètres de la place de l'Obélisque, à Dakar, les convives étaient venus nombreux honorer, comme tous les 11 mars, la mémoire de Cheikh Mbacké Gaïndé Fatma, un personnage historique de la confrérie des Mourides, la confrérie musulmane la plus influente du Sénégal. À un moment des discours, un des disciples se met brusquement à donner de violents coups de tête contre un des piliers métalliques de la tente. Il finit par s’effondrer sur le sol, évanoui. La scène n’a l’air de choquer que ceux qui assistent pour la première fois à une telle cérémonie.

Si tous les mourides ne casseraient pas leur tête pour prouver leur croyance, ils sont cependant nombreux à vouer un grand culte à Serigne Touba, le fondateur du mouridisme. Son nom circule à travers tout le Sénégal, tout comme celui de ses descendants, serignes eux aussi. Mais leur influence ne s’arrête pas là.

Corps et âme 

 «Si notre chef [religieux] le décidait aujourd'hui, il pourrait nous faire tous voter pour la personne qu'il préfère, affirme Mamadou Faye Diouf, marchand sur l'avenue Lamine Gueye à Dakar. En fait, nous n'avons pas de choix propre. S'il y a avait un ndiguël (consigne en wolof, Ndlr), c'est ce que nous ferions. C'est Serigne Touba notre chef. Même s'il (l'actuel khalife général des mourides, un des descendants de Touba, Ndlr) nous disait de voter pour un perdant, nous le ferions.»

Pour le sociologue Djibril Diakhaté, le lien entre le marabout et son disciple est l’un des points forts du mouridisme:

«Originellement, le ndiguël, c'est une injonction, c'est plus fort qu'un ordre. Dans la confrérie mouride, lorsque quelqu'un s'y inscrit pour la première fois, il s'agenouille devant le marabout et lui dit “ je vous confie ma vie ici et dans l'au-delà”. A partir de ce moment-là, vous êtes sous la tutelle du marabout. C'est lui votre tuteur, ici et ailleurs. Il est donc en droit de vous donner des injonctions. Et vous, vous êtes dans une logique d'obéissance absolue à toute injonction qu'il vous donne.»

Ce qui fait des marabouts des «porteurs de voix» adulés par les hommes politiques sénégalais de tout bord.

Ainsi, les deux adversaires à la présidentielle, Abdoulaye Wade et Macky Sall, ont démarré la campagne du second tour, en allant près de la ville sainte de Touba, la Mecque du Sénégal, rendre visite au khalife général des mourides. Avant d’aller ensuite rendre hommage aux autres responsables religieux, notamment le chef du tidjanisme (autre grande confrérie) de Tivavouane.

Officiellement les deux candidats à la présidentielle cherchent des prières pour le bon déroulement de leur campagne. Mais, au Sénégal, l’opinion publique est convaincue qu'ils cherchent plutôt à décrocher le fameux ndiguël. Le politologue Babacar Justin N'Diaye a déploré cette situation, où les deux candidats «rampent comme des reptiles» devant le Serigne.

Une tradition historique

L'opération de séduction des hommes politiques à l’endroit des chefs religieux par les hommes politiques sénégalais ne date pas de Wade. Ni de son prédécesseur Abdou Diouf. Lors de l’élection de 1988, Abdou Diouf avait bénéficié du ndiguël du khalife général des mourides de l'époque. Même Léopold Sédar Senghor, le premier président (un chrétien dans un pays où environ neuf personnes sur dix sont de confession musulmane), avait bénéficié, à l’époque, du double soutien des mourides et des tidianes.

L'influence des chefs religieux remonterait à bien avant l'accession du Sénégal à l'indépendance.  

«Le colonisateur français a eu d'abord à utiliser les armes pour s'installer. Il y a eu des combats entre l'armée coloniale et les royaumes du Walo, du Djolof, du Ndiambour, du Sime, du Saloum… Après la victoire des colons, ceux-ci ont voulu imposer que les colonisés se départissent de leurs traditions. C'est à ce moment-là que les confréries se sont installées, en se présentant comme des boucliers. L'objectif était de préserver la religion musulmane. Dès lors, tous les chefs confrériques au Sénégal ont mobilisé leurs communautés pour faire face aux menées déstabilisatrices sur le plan culturel de l'Occident. A partir d'un certain moment, le colonisateur a compris que pour mener à bien son entreprise, il fallait mener une sorte de pacte avec ces chefs», fait savoir le Pr. Djibril Diakhaté.

Cette bonne entente se serait poursuivie pendant toute l’administration coloniale. Les chefs religieux obtenaient, en retour, certains privilèges comme des exonérations d’impôt. Une pratique que les politiciens du Sénégal indépendant ont perpétuée.

Le président décomplexé

Ce jeu de rôles a pris une autre dimension depuis l'arrivée au pouvoir, en 2000, d'Abdoulaye Wade. Lequel Wade a signifié plusieurs fois, publiquement, son appartenance au mouridisme. Lors du Magal (le pèlerinage annuel des mourides) de 2010, un de ses ministres, Bécaye Diop, n'a-t-il pas déclaré que «c'est à Touba que les choses [sérieuses] se passent», mettant de côté les villes saintes des autres confréries? Wade, lui-même, lors du Magal 2012, a enfoncé le clou, en affirmant qu'il ne pouvait mettre Touba au même niveau que les autres villes saintes... Il y a peu, dans la presse, Wade était qualifié de «fervent talibé mouride». En visite chez un chef mouride, Abdoulaye Wade a rappelé à son hôte devant les caméras de télévision son engagement de longue date, et sollicité le «soutien» des talibés. Clairement, il sollicitait un ndiguël.

Mais pourquoi un tel intérêt vis-à-vis de l'électorat mouride, pourtant moins nombreux que les adeptes de la confrérie tidjane?

«La communauté tidjane est fragmentée, explique le sociologue Diakhaté, et les orientations ne sont pas les mêmes. Tout ceci est très différent des mourides, où vous avez une seule voix portée par le khalife. Si le Khalife dit une chose, tout le monde le fait.»

Seulement, ces jours-ci, des tensions sont apparues au sein de la grande famille mouride. Début mars, Cheikh Bétio Tioune, un disciple mouride très célèbre dans le pays, a annoncé, lors d’un rassemblement retransmis par la télévision, avoir fait un rêve que Wade recevait un ndiguël de la part du khalife général de la confrérie, Serigne Saliou Mbacké. Ce qui n’a pas manqué de provoquer des remous à Touba, la ville sainte des mourides, où des représentants du khalife se sont empressés de se désolidariser du «rêve» de leur condisciple. «Serigne Saliou n’a jamais donné de consigne de vote», a-t-on relativisé à Touba, peut-être, pour calmer les tensions naissantes.

Liberté de conscience

À ces tensions, s’ajoutent des critiques, au sein même de la communauté des mourides, au sujet de la corruption. Serigne Fallou Dieng, du Cercle des intellectuels soufis, a fustigé «la régression morale» de certains chefs religieux:  

«Il est triste de constater à quel point Wade a réussi à les corrompre. Il leur distribue des millions de francs CFA à tort et à travers.»

Un peu comme pour illustrer ces travers, le journal Le Quotidien affirme, dans son édition du 20 mars, que «de janvier à mars, Abdoulaye Wade, le président de la République a complètement épuisé les fonds politiques qui lui ont été alloués et [qu'il] a dépensé 60% des crédits de fonctionnement sur le budget 2012 de la présidence de la République.»

Si cela concerne aussi de nombreuses autres catégories, les responsables religieux restent aux yeux des politiques des «partenaires» de choix, la grande majorité des Sénégalais vénérant au moins un serigne.

Moussa Hann, un jeune quincaillier vivant à Dakar, est catégorique:  

«Quoique me demandera mon cheikh, je le ferai sans rechercher le moindre intérêt.»

De fait, quelques serignes mourides semblent  avoir déjà donné leur ndiguël. Mais à l'ère du règne des (nombreux) petits-fils de Serigne Touba, où chacun jouit du morceau de pouvoir rattaché à la taille de son effectif de talibés, il s'agit dans certains cas de mini-ndiguëls. Car, de l'avis général, le seul ndiguël qui prévaut serait celui de l'actuel khalife général des mourides, Sidy Mokhtar Mbacké, le deuxième petit-fils de Touba à régner sur la communauté mouride. Or, jusqu'à présent, il n'a adoubé aucun candidat, préférant conseiller aux candidats d'œuvrer au bien-être du pays. Pour l’heure, l’on ne saurait dire s’il s’agit d’une simple prudence ou de la prise de conscience du vent de changement qui souffle dans le pays.

Bassirou Seck, papetier dakarois, le dit sans ambages:  

«Je n'attends pas de mon marabout qu'il me dise pour qui voter. Mon serigne, je l'écoute en matière de religion, afin qu'il me mène vers Dieu. Au moment du vote, c'est moi qui choisis qui je veux.» 

Moctar Kane

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Moctar Kane. Journaliste spécialiste de l'Afrique.

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