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Les ministres français et marocain des Affaires étrangères Alain Juppé et Sadd Eddine à Rabat le 9 mars 2012. AFP/ABDELHAK SENNA
Les ministres français et marocain des Affaires étrangères Alain Juppé et Sadd Eddine à Rabat le 9 mars 2012. AFP/ABDELHAK SENNA

Maroc: La chasse aux voix des «expats» français est ouverte

La course à l’Elysée s’invite dans le royaume chérifien qui compte plus de 40.000 expatriés français. A la manœuvre, Alain Juppé et Martine Aubry venus en éclaireurs à Rabat.

Le Maroc est en quelque sorte un département français à conquérir pour les candidats à l’Elysée.

Près de 40.000 expatriés français y vivent, pour la plupart des jeunes séniors qui ont choisi le soleil de Marrakech ou d’Essaouira pour y couler une retraite paisible, le pays leur offrant un confort de vie appréciable et des avantages fiscaux exceptionnels.

Un fief qui vote à gauche

Les grosses machines électorales que sont le Parti socialiste (PS) et l’Union pour un mouvement populaire (UMP) en sont conscientes. Leurs émissaires se bousculent au portillon marocain. Et pas des moindres.

Premier de cordée, Alain Juppé. En visite à Rabat, le chef de la diplomatie française a exprimé son «admiration pour le modèle marocain de réformes». Ce n’est pas un fait nouveau, la droite française soutient inconditionnellement le royaume dans tout ce qu’il entreprend «même si tout n’est pas parfait». En réalité, Juppé n’est pas uniquement venu au Maroc pour ressasser ce qu’il dit en boucle depuis qu’il s’est installé au Quai d’Orsay.

Il est venu en éclaireur pour séduire un électorat essentiel pour Sarkozy, celui des expatriés français. Sa visite vient conclure un travail de fond dans un fief qui vote traditionnellement à gauche. Un travail qui a débuté depuis des mois. En novembre 2010, la délégation marocaine de l’UMP tenait son université d’automne à l’hôtel Hyatt Regency de Casablanca.  

«Rien n’était trop beau pour mobiliser les quelque 40.000 Français enregistrés auprès des services consulaires, et quelques poids lourds de l’UMP s’étaient déplacés pour l’occasion» écrivait la lettre spécialisée Maghreb Confidentiel qui en énumérait les convives.

On avait pu y croiser Xavier Bertrand, secrétaire général du parti ; les secrétaires d’Etat Fadela Amara et Nadine Morano ; et les députés Thierry Mariani et Jean Roatta. L’ex-Premier ministre Jean-Pierre Raffarin devait même y faire une apparition. Eric Besson, natif de Marrakech n’avait pas pu assister à ce raout, mais Rachida Dati y était. Un autre natif du Maroc, Jean-Luc Martinet, qui fêtait sa première année à la tête de la délégation marocaine de l’UMP était le maître de cérémonie.

Cet homme d’affaires casablancais devait rappeler la promesse non tenue du candidat Sarkozy lors de son mandat: la gratuité de l’enseignement français à l’étranger pour les enfants d’expatriés, un thème central pour ceux qui voteront du Maroc avec celui de l’amélioration de leur couverture sociale.

La Sarkozie peut compter dans le pays sur les réseaux tissés par Christian Cambon, sénateur UMP du Val-de-Marne. Il était sur le pont pour préparer le voyage d’Alain Juppé à Rabat. Le président du groupe d'amitié France-Maroc au Palais du Luxembourg est un habitué du royaume, lui qui a remplacé Paulette Brisepierre à la tête de la tribu France-Maroc. La dame presque centenaire, avait des années durant joué ce rôle depuis sa retraite à Marrakech.

Khadija Doukali, la nouvelle figure du Sarkoland

Lors des élections législatives de juin (qui suivront la présidentielle), au cours desquelles les expats français se choisiront pour la première fois onze députés, ce qui pèsera à terme sur l’échiquier hexagonal, l'UMP sera représentée par Khadija Doukali dans la neuvième circonscription regroupant la Tunisie, l'Algérie, le Maroc, la Libye et onze pays d'Afrique. Née à El Jadida en 1962, elle est déjà secrétaire nationale de l'UMP dans le royaume. En 2007, elle avait dirigé la campagne de Nicolas Sarkozy auprès des Français vivant au Québec. En mai 2010, elle était dans l'Airbus présidentiel qui a emmené Sarkozy en Côte d'Ivoire pour l'investiture d'Alassane Ouattara.

Cette femme d'affaires dans la pêche hauturière et dans l'événementiel déclarait au Soir-Echos:

«Etant native de la 9ème circonscription qui comprend 16 pays (5 au Maghreb et 11 en Afrique de l’Ouest), je me suis portée candidate car je connais les problèmes des Français de l’étranger de cette région du monde, leurs attentes, leurs codes culturels. Je serai ainsi en mesure d’être leur relais à l’Assemblée nationale et faire que leur représentation soit pleine et entière. C’est mon vœu et ma mission»

La candidate désignée de l’UMP se dit «favorable à la gratuité de l’enseignement dans les écoles françaises à l’étranger, à une meilleure couverture médicale accessible à tous, à des maisons de retraite pour nos aînés, à un plan de sécurité pour nos concitoyens résidents dans des pays à risque, à un accompagnement pour nos entrepreneurs», des thèmes de campagne essentiels pour les Français du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest.

Dans cette perspective, elle sera épaulée par Hédi Belazi, son directeur de campagne. Ce Franco-Tunisien installé à Casablanca a une carte maîtresse: sa société AfricaTIC délivre des services de communication en ligne et fera sans aucun doute le buzz sur internet.  

Pour ce scrutin, elle devait affronter Elisabeth Guigou, candidate du PS. Depuis l’ex-garde des Sceaux s’est désistée. Les mauvaises langues disent que son activisme au sein de l’IPEmed, le think-tank créé par son époux Jean-Louis Guigou et financé avant la révolution tunisienne par Aziz Miled et Hédi Djilani, des hommes d'affaires tunisiens proches de Ben Ali, avait compromis ses chances. «La reine Elizabeth» comme l’avait surnommée la presse à l’aune de cette polémique a fini par quitter l’IPEmed

Pouria Amirshahi, «l’Iranien du PS» qui a choisi le Maroc

Ce sera finalement Pouria Amirshahi, un proche de Martine Aubry d’origine iranienne, qui sera candidat à l'investiture socialiste sur cette circonscription réputée «gagnable» pour la gauche. La première secrétaire du PS l’a imposé face à Faouzi Lamdaoui, un binational franco-algérien, qui était aussi sur les rangs. Ce dernier, attaché de presse et «poulain de François Hollande», avait la particularité d’être un membre éminent de la garde rapprochée du candidat socialiste à l’élection présidentielle.

«Mes choix de campagne s’organisent à partir du Maroc. Mais il faut parcourir 16 pays, avec un budget limité. Je m’appuie beaucoup sur les conseillers des Français à l’étranger dans chaque pays, comme Berangère El Anbassi au Maroc» avait déclaré Amirshahi. Et d’ajouter :  

«Qu’il s’agisse de jeunes expatriés, de résidents de longue date, de retraités ou de binationaux qui agissent des deux côtés,  toutes et tous sont dynamiques et solidaires (…) L’élection de députés pour les représenter constitue une chance formidable pour représenter aussi cette France-là, trop souvent oubliée. Je serai fier de porter leurs couleurs à l’Assemblée nationale. Je ne veux pas sombrer dans l’anti-sarkozysme primaire. Une élection ne se gagne pas sur le sectarisme. Mais les Français veulent tourner la page de 2007».

«Vous venez voir les Français, vous allez où?»

Certains conseillers des Français de l'étranger, déçus de ne pas avoir reçu l'investiture de l’UMP, devraient se présenter en candidats indépendants. Mais comme en France, la plus grande menace pour la droite au Maghreb vient cependant de la candidature socialiste d’Amirshahi. La section marocaine l'UMP l’a compris et a tout fait pour contrecarrer la visite de Martine Aubry, elle aussi venue –du 9 au 13 mars- tâter le terrain au Maroc au nom de François Hollande. A quarante-cinq jours du premier tour de la présidentielle, elle y a fait campagne «au nom de celui dont elle voulait la place», avec «enthousiasme, tout à fait naturellement, autant que si c’était ma campagne», confie-t-elle au JDD.

Toujours d’après Maghreb Confidentiel, «la délégation de l'UMP dans le royaume a prévu plusieurs rassemblements dans les dernières semaines avant le premier tour du scrutin présidentiel français. L'ancien trésorier de campagne de Nicolas Sarkozy, ex-ministre du Budget et député de l'Oise Eric Woerth est ainsi la tête d'affiche d'une réunion qui aura lieu le 23 mars à Marrakech».

L'élection présidentielle au centre de l'audience royale

Rabat, qui avait hésité a prendre langue avec François Hollande, réputé pour son tropisme algérien, estime désormais sa victoire probable au scrutin présidentiel français. A défaut de pouvoir recevoir le candidat du PS, Mohammed VI a pu s’entretenir avec Martine Aubry qu’elle connaît bien: Hassan II avait envoyé dans les années 80 son fils en stage de formation à la Commission européenne avec Jacques Delors, le père d’Aubry.

L’élection présidentielle était au centre de l’audience royale (qui n'était pas prévue au programme officiel de la visite) d’après des confidences rapportées par le JDD:

«"Vous venez voir les Français, vous allez où?" lui a demandé Mohammed VI. "Alors, les sondages sont très serrés?", s’enquiert le roi, qui avait reçu Alain Juppé, deux jours plus tôt: «Non, François Hollande est en tête, mais une élection n’est jamais jouée d’avance, nous ne croirons pas les sondages jusqu’au jour de l’élection», répond Martine Aubry. «Vous parlez beaucoup d’immigration en France?" fait remarquer le roi. «Non, c’est la droite», rétorque la socialiste». Et pour mieux tacler la droite, la première secrétaire du PS n’a pas hésité a descendre en flamme le désormais célèbre discours de Dakar du président Sarkozy.

Ali Amar

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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