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Des Algériens prennent leur café sous une inscription appelant à voter pour l'indépendance à Alger le 17 juin 1962. AFP/FARENC
Des Algériens prennent leur café sous une inscription appelant à voter pour l'indépendance à Alger le 17 juin 1962. AFP/FARENC

Algérie: les Accords d'Evian, «une histoire de vieux»

Le chroniqueur Kamel Daoud explique pourquoi les accords d'Evian ont moins d'intérêt pour les Algériens d'aujourd'hui que les accords Schengen.

D’abord «c’est entre qui et qui?». «Une histoire de vieux», a titré un journal algérien. Je ne le dis pas à voix haute aux étrangers et aux Français qui sont les moins étrangers des étrangers, mais je n’ai aucune idée de ces accords. Il y a eu une autre guerre après la guerre et un autre cessez-le-feu et un autre referendum sur la Réconciliation nationale. A l’époque, comme aujourd’hui, je n’étais pas encore né et je ne sais pas si je vais naître un jour. A l’école, on n'en touchait pas un mot car on devait parler de ceux qui savaient se battre, pas de ceux qui négociaient.

Les gens trop instruits sont encore mal vus chez nous: même quand ils négocient l’Indépendance. Du coup, il y a une tradition de guerre chez nous, pas de livres. Et puis l’indépendance devait être née, officiellement d’une guerre, pas d’un accord et d’un referendum. La mémoire est l’écho d’un coup de feu, pas un récit. Ensuite, ces accords n'étaient qu'un détail: on avait gagné la guerre, ne restaient que les réglages de notaires. Quand à moi, la France ne m’a pas colonisé et les libérateurs ne m’ont pas libéré. Les accords, c’est entre eux et eux. Moi, je n’ai rien signé. Et surtout pas entre moi et les miens.

Ensuite, à quoi ça sert?

C’est pour que les choses soient claires entre colons et colonisés. Sauf que ce n’est pas clair entre moi et les décolonisateurs. Les mêmes questions de l’époque se posent pour moi: à qui appartient le pétrole? A qui appartient le Sahara? Qu’est-ce la nationalisation? Si la France ne peut pas venir chez nous, est-ce que je peux aller chez elle? En quotas ou en traitement de faveurs? Ce qui manque, ce sont de nouvelles négociations, entre moi et les décolonisateurs de mon pays.

De nouveaux accords. il y a des choses qui ne sont pas claires, des droits de peuples à peine audibles. L’indépendance doit être refaite, pas repeinte. Donc, pour moi, c’est caduque: cela ne sert à rien de signer une indépendance quand on n’a pas l’indépendance alimentaire et qu’on importe jusqu’aux instruments de musique de son hymne national. Je ne veux pas refaire la guerre, mais la paix, elle, doit être refaite. Je l’ai lu dans un journal: on a eu la libération, pas la liberté.   

Ensuite, c’est quoi au juste?

Car on ne m’a rien dit. Ni à l’école, ni ailleurs. Je ne connais pas les signataires pour être sincère. Cela s’est passé dans une autre vie avant ma vie. J’essaye et je fais des efforts mais cela ne donne rien: à peine des noms de rues. Krim Belkacem? Non. Saad Dahlab? Non plus. Bentoubal? Je crois que c’est ancien Moudjahid non? Seddik Benyahia? Il est du Rassemblement national démocratique (RND) [le parti du pouvoir] je crois. Reda Malek? Celui-là je l’ai vu dans les journaux. Ahmed Francis? Il est français? Ensuite qu’est-ce qu’ils ont signé?

Le cessez-le-feu? Oui mais apparemment juste pour un après-midi. Car le feu flambe encore. Il y a encore des gens qui meurent ici ou qui s’immolent. L’OAS [L'Organisation Armée Secrète voulait garder l'Algérie française] est devenue le GSPC [Groupe salafiste pour la prédication et le combat, une organisation islamique armée d'Algérie devenue Al-Qaida au Maghreb Islamique (Aqmi)]. Les colonisés sont encore colonisés et très colonisables. Et les colons? Partout Monsieur Francis. Il y a eut 200.000 morts dans les années 1990, trente ans après Evian. Et les accords d’Evian? On a eu les accords de Sant’ Egidio [du 13 janvier 1995, réunion des partis d'opposition algériens à Rome pour trouver une solution négociée à la terreur en Algérie]. Elle est curieuse l’histoire de ce pays: elle se passe de remake en remake. De cessez-le-feu en cessez-le-feu. Se transmet entre morts et vétérans.

Ensuite il y a la France

Pour moi, elle est derrière la mer, pas derrière les morts. C’est un peu la Suède mais mieux traduit. Une Hollande, mais avec de nombreux cousins à moi. C’est donc le Danemark, mais où j’ai une descendance. J’aime ce jeu de mots qui amusait ma grand-mère: «nos descendants les Gaulois» en regardant les immigrés revenir en été. Ensuite, ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas le même pays que celui de mes aînés: pour eux, il y avaient eux et le reste du monde qui était la France, immense, grande comme De Gaulle, parlant pour tous. Pour moi, la France est un quartier de l’Europe, une adresse entre dix, un lieu de transit, pas de revanche.

Mon histoire avec elle commence au guichet du Consulat, pas en 1830. Bien sur je ne dis pas ça à tout le monde, car cela me plonge dans le malaise. C’est comme si mangeais l’un de mes ancêtres, sauf que moi je veux seulement vivre, pas me battre. La guerre est finie, mais le pays veut encore des martyrs. La guerre est perdue mais la France veut encore gagner du temps, d’autrefois. C’est une affaire de vieux teigneux, ici et là-bas. Moi, je veux faire des courses, pas des stèles, ni des lois.

Les accords Schengen

Là je connais. C’est ce que je pourrais signer entre moi et la France. Et pas seulement elle. Schengen est un pays vaste et gratuit que je veux parcourir et m’approprier. C’est une femme aussi quand on prononce ce nom très vite en regardant la mer. Un pays derrière la mer et l’effort. C’est comme Sidi Fredj vu par les premiers colons français à l’époque de mes ancêtres. C’est une terre sans maîtres avec des peuples faibles et fatigués qui meurent en douceur. C’est des marécages à assécher et des orangers à planter et des mosquées à ériger. Quand je lis dans le journal le mot «Schengen» j’ai le cœur qui s’inquiète: je sais que c’est aussi des frontières, des procédures en plus, des papiers et des quotas.

Je sais presque tout sur Schengen: où cela commence, où cela finit et comment glisser entre les formulaires. C’est ce que j’écoute dans les télés et chaque fois que l’on prononce ce nom, c’est comme un lourd portique géant qui grince, en s’ouvrant ou en se refermant encore plus. Schengen est donc une femme, une possibilité d’espace, un toboggan qui va d’Alicante à Stockholm, une seconde vie avant la vie. Ça a plus de sens que les accords d’Evian, je suis triste pour les morts en le disant d’ailleurs. Mais les accords Schengen sont une affaire personnelle pour moi. Pas les accords d’Evian. Les morts ne voyagent pas et n’ont pas besoin d’un visa ou d’une autre vie. Moi, si. Mon fantasme caché: assécher la Méditerranée pour la parcourir à pied. Un cessez-l’eau est-il possible?

Kamel Daoud

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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