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Le président sortant Nicolas Sarkozy à Nice le 9 mars 2012. AFP/CLAUDE PARIS/AFP POOL
Le président sortant Nicolas Sarkozy à Nice le 9 mars 2012. AFP/CLAUDE PARIS/AFP POOL

Algérie: «Je ne veux ni refaire la guerre, ni partir en France»

Dieu! Pourquoi chez nous les morts ne veulent pas mourir?

«Pourquoi tant de passé et si peu de présent? Depuis que je suis né, il en est ainsi: l'histoire de mon pays est un monstre vociférant qui tue les vivants et ravive les morts. A la fin, j'en suis fatigué: je n'aime ni les colonisateurs, ni les décolonisateurs. Les deux ne veulent pas mourir pour que moi je repose, vivant, en paix.

La France? Je n'y ai mis les pieds que deux fois dans ma vie; encore moins, l'Algérie: j'attends d'y arriver enfin avec mes enfants. Enfant, j'ai dessiné, jusqu'à la nausée, des chaînes brisées au-dessus de volcans en colère, je connaissais la Kalachnikov avant la fleur, il suffisait de me désigner du doigt pour m'entendre chanter l'hymne national et tout n'était que torticolis tourné vers le passé à m'en tordre le cou et ce fut fait. J'en suis désarticulé à vie: ma tête ballote et mes jambes sont une indépendance brinquebalant dans des chaussures chinoises.

La décolonisation s'éternise

Dieu! Pourquoi chez nous les morts ne veulent pas mourir? Pourquoi, même né longtemps après la guerre, j'y participe tous les jours à mon insu et sans que je le veuille. Ce que je veux? C'est le présent vigilant. L'ample présence au monde découpé en couple par mes deux poumons. Quelque chose qui me soit contemporain et avec quoi je coïncide de toute ma taille et de mes bras et de la force puissante de mon inspiration. Bien sûr que je dis merci aux martyrs, mais je veux dire, surtout, bienvenue aux nouveau-nés. Et c'est la peur qui m'habite: j'ai peur que la décolonisation dure plus longtemps que la colonisation et que j'en meure avant de profiter d'un moment nu et d'un don paisible qui ne me parlent pas de la guerre.

Les martyrs? Je les ai détestés longtemps: tout le monde se prenait pour eux et dès que j'ai appris à parler, ils parlaient déjà à ma place. Ce n'est que plus tard que je me suis réconcilié avec leurs cimetières et que j'ai appris à converser avec eux directement, sans passer par des factotums. Que de déceptions et de découvertes alors! La première est que l'histoire nationale est une entreprise individuelle pour chaque Algérien. Chaque Algérien est dans l'obligation de remonter le temps tout seul et de découvrir l'histoire de son pays dans la solitude tant il y a des menteurs et des vendeurs de buissons ardents.

Le poids étouffant de l'histoire

Chaque Algérien possède sa propre copie du journal intime de son propre pays. A la fin, j'ai fini par comprendre que l'Histoire a été peut-être belle, mais cela n'a pas changé grand-chose: je déteste encore et toujours le passé tant tout le monde veut me le voler pendant que je dors ou que je respire. Les martyrs sont trop lourds à porter pour mon mince corps. J'en suis fatigué. S'ils sont morts pour m'offrir la vie, pourquoi dois-je la refuser en leurs noms?

De tout temps, j'ai ressenti l'étouffement quand on me parlait de la Révolution. C'était comme si on me reprochait d'être vivant alors que les meilleurs sont morts et comme si je devais dire merci jusqu'à la centième génération et comme si j'étais le traître d'une guerre qui a eu lieu bien avant ma naissance. A la fin, je veux moi aussi fuir: cette terre étouffe sous le poids inversé de ses morts et tous ses nouveau-nés naissent avec l'ardoise injuste d'une dette à payer de toute une vie d'écrasement.

«Je veux juste respirer»

Et c'est à chaque fois, la même histoire: à chaque fois que je me dis enfin un peu de présent volé à trop de passé, je m'y retrouve coincé entre un Français qui ne veut pas partir et un ancien moudjahid qui ne veut pas se la fermer et un enquêteur qui a retrouvé de nouveaux ossements. Que m'importe un nouveau «qui tue qui?» qui remonte le passé ou les aveux d'un ancien combattant devenu vieux meuble de la Nation ou les jacassements tristes de quelques vignerons déracinés?

Moi, j'ai les pieds bruns, les mains blanches, ma balle est un ballon et ma terre est à refaire et ma langue est pétrie par ma mère et j'ai l'âge de ma respiration pas celui de la révolution. Alors par Dieu, arrêtez! Je veux juste respirer, voyager et me sentir vivant sans que cela soit une dette à payer. Je ne veux pas refaire la guerre mais seulement des enfants. Je ne veux voir le retour ni de la France, ni des martyrs, ni de la guerre, ni de la même histoire.
Je veux seulement voir revenir les meilleurs moments de chaque vie. Je veux ressentir l'immense amplitude du vivant et rendre la vie plus incandescente par mon intime vigilance. Je ne demande ni des excuses, ni des explications, ni de nouveaux témoignages».

Kamel Daoud

Chronique parue dans le quotidien d'Oran

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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