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Les femmes de Korgnegane, by c.hug, via Flickr CC
Les femmes de Korgnegane, by c.hug, via Flickr CC

RDC: pourquoi les Congolais obligent les femmes à porter le pagne

En République démocratique du Congo, les femmes se drapent de pagnes, pour éviter les insultes ou les plaisanteries grivoises de certains hommes, qui ne veulent pas les voir porter des pantalons.

8 mars 2008. Nina se promène au quartier Victoire, dans le centre de Kinshasa. Elle porte un jeans et un tee-shirt. Et ne va pas tarder à le regretter.

«Hé! T’es une tantine, toi? Non, t’es pas une tantine: t’es un tonton!», lui lancent des sheges (enfants des rues), avant de la rebaptiser «Tantine Junior», «Tantine François», «Tonton Clémentine»

Depuis cet épisode, Nina laisse ses pantalons au placard pour la Journée de la femme. Surtout, elle boude sa panoplie de jupes et de robes pour revêtir un ensemble en pagne. Le tissu roi du 8 mars.

«C'est le pagne qui fait le 8 mars, pas la femme», souligne à l'ombre d'un arbre Papi, un vendeur de noix de coco de 28 ans.

Dans les rues de la capitale la République démocratique du Congo, la plupart des fillettes sont alors en uniforme scolaire —chemise blanche et jupe bleue— mais quelques unes portent une robe en pagne. Devant le parlement, sous les regards d’officiels, dont le Premier ministre intérimaire Louis Koyagialo, les femmes fonctionnaires défilent drapées de l’étoffe spécialement imprimée à l’occasion du 8 mars. Même motif pour toutes, avec plusieurs teintes au choix.

Insultes et plaisanteries grivoises

Ailleurs, ce pagne est rare. Selon les sources, il était vendu en moyenne 25 dollars congolais —trop onéreux pour la majeure partie de la population, qui vit avec 1,25 dollar par jour. A la place, on a sorti son plus bel ensemble, ou on en a fait coudre un nouveau. Résultat, un cortège de robes et de tailleurs, et une palette de couleurs à faire rougir un arc-en-ciel. Jolie, 26 ans, a choisi une tenue orange, bleu et marron moulant ses formes généreuses:

«J’ai l’habitude de porter le pagne, mais là ça me fait du bien parce que ça tombe le jour de la fête des femmes.»

Beaucoup de Congolaises partagent son enthousiasme.

Les hommes, eux, désapprouvent souvent du regard les simples robes ou jupes, et davantage encore les pantalons. Gilbert, 29 ans, fait partie de ceux qui extériorisent. «Hé! Vous là, les femmes en pantalon, je suis déçu! Pas de pantalon aujourd’hui!» lance-t-il à l’attention de deux passantes. Ce chômeur qui «se débrouille» pour vivre s’explique:

«Quand les femmes s’habillent en pagne, ça leur donne du poids, de la valeur. Elles devraient même le porter tous les jours!»

La pression sociale a poussé Vianney, 15 ans, à porter un tailleur avec des touches roses, assorties à ses boucles d’oreille:

«J’ai vu que toutes les femmes avaient porté le pagne, j’ai fait pareil. Mais moi je porte plutôt des pantalons, et là je me sens coincée quand je marche», dit-t-elle, en montrant comment l’amplitude de ses mouvements est entravée par la coupe de son ensemble.

«J’ai grandi avec une musique de style rap et R’nB, alors j’ai une démarche de garçon, raconte Marie-Claire, une serveuse de 30 ans. Mais là, j’ai mis une robe parce que je ne veux pas qu’on m’insulte. En fait, c’est la Journée de la femme, mais c’est là qu’elles seront particulièrement déchirées moralement.»

Et de raconter qu’un de ses collègues a lancé en plaisantant qu’il ne fallait pas servir une cliente arrivée en pantalon.

Certaines font de la résistance

Regards sévères, invectives, blagues… Certains vont plus loin. Louis, un jeune taximan, raconte qu’au quartier Victoire une de ses clientes a été attaquée par des sheges: ils lui ont reproché de porter un pantalon, avant de la mettre à terre et de dérober son sac. Il indique aussi, comme d’autres Kinois, que des filles ont vu leur pantalon arraché. Cette année, mais aussi les précédentes.  

«Pour eux, si tu ne portes pas le pagne, c’est que tu n’étais pas solidaire des femmes, comme si tu ne les soutenais pas», analyse Louis.

Dans les rues, les femmes en pantalon étaient une exception. Cécile en fait partie. Son bébé emmitouflé dans une couverture, malgré la chaleur écrasante, elle souligne qu’elle porte rarement le pagne. «Ça ne me dit rien, ça ne m’intéresse pas!», lance avec dédain cette ménagère de 31 ans, dans son pantalon marron et sa chemine à carreaux. Et de fustiger les hommes qui insultent ou agressent.

«C’est anormal! Ce ne sont pas toutes les femmes qui ont les moyens d’acheter un pagne. Et puis les tailleurs coûtent cher: il faut compter entre 10 et 20 dollars la confection. Pour beaucoup, c’est trop! Ces gens-là hurlent pour hurler. S’ils connaissaient les coûts, ils seraient plus tolérants!»

Habibou Bangré, à Kinshasa

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Habibou Bangré

Habibou Bangré. Journaliste, spécialiste de l'Afrique. Elle collabore notamment avec The Root.

Ses derniers articles: Moave, la farine fortifiée qui combat l'anémie  Le Cap-Vert a soif d'eau  Les Kinois ont le blues 

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