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Un habitant ramasse ses affaires après l'explosion à Brazzaville le 5 mars 2012 Reuters/Stringer
Un habitant ramasse ses affaires après l'explosion à Brazzaville le 5 mars 2012 Reuters/Stringer

Congo: Brazzaville, une tragédie annoncée

Les armes de guerre ont de nouveau parlé en République du Congo. Un pays dont l'histoire est l’une des plus violentes de l’Afrique depuis l’indépendance, rappelle l'écrivain Emmanuel Dongala.

Mise à jour du 1er avril 2012: Les explosions dans un dépôt de munitions le 4 mars à Brazzaville ont fait au moins 282 morts, après la découverte de nouveaux corps lors des opérations de déminage du site, selon un bilan actualisé le 31 mars par le président de la Commission d'évaluation du sinistre.

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Il n’est pas nécessaire de refaire le bilan des explosions du 4 mars 2012 dans un dépôt de munitions à Mpila, un quartier de Brazzaville, puisque la presse a bien couvert l’événement. Il est quand même bon de rappeler que ces explosions ont été si puissantes que l’onde de choc a été ressentie jusqu’à Kinshasa de l’autre côté du fleuve Congo.

Des centaines de maisons et d’immeubles ont été rasés ou endommagés. Les chiffres de 220 morts, 2.300 blessés et 14.000 sans abris, avancés par le gouvernement sont certainement en dessous de la réalité et les infrastructures sanitaires du pays déjà médiocres en temps normal ont été rapidement débordées.

A cause des traumas psychologiques subis par les survivants, en particulier ces milliers d’enfants qui, un bon matin, se retrouvent soudain orphelins, les semaines et les mois qui viennent seront très difficiles. Et comme nous sommes en saison de pluies, il faudra s’attendre à des épidémies de maladies diarrhéiques et à une recrudescence du paludisme, deux fléaux endémiques.

Même pendant les pires moments des différents conflits armés que ce malheureux pays a subis depuis son indépendance, jamais on n’avait connu telle catastrophe.

Une histoire violente

Il faut se souvenir que l’histoire de ce petit pays d’un peu plus de 3 millions d’habitants est l’une des plus violentes de l’Afrique depuis l’indépendance: des dizaines de coups d’état réels ou imaginaires suivis de répressions sanglantes où les vainqueurs n’ont pas hésité à montrer en spectacle les cadavres des vaincus, deux présidents assassinés ou exécutés sommairement, des centaines de disparitions, des milices, des guerres civiles à répétition dont la pire a commencé un matin de juin 1997 et s’est terminée par la victoire des hommes qui exercent le pouvoir aujourd’hui.

Tout compte fait, la tragédie de ce dimanche 4 mars 2012 est dans la continuité de la manière avec laquelle le régime actuel de Brazzaville est arrivé au pouvoir. Il ne faut pas s’y tromper, malgré les signes extérieurs de la démocratie derrière lesquels il se camoufle —multipartisme, élections, assemblée nationale— c'est un régime dont la colonne vertébrale est militaro-policier, la direction bonapartiste et le comportement autiste. Imbus de l’arrogance du vainqueur, ses dirigeants estiment que le pouvoir leur est dévolu et qu’ils n’ont de compte à rendre à personne.

Le pouvoir par les armes

Convaincus qu’ils ne perdront jamais le pouvoir par les urnes car ils savent comment ne pas perdre des élections, il ne leur reste que la peur de le perdre par la force des baïonnettes. Alors ils vivent dans l’insécurité permanente, nourrie par la psychose du complot et du coup d’état. Voire, ils vivent de cette insécurité qu’ils distillent, suggèrent ou alimentent, pour mieux apparaître comme les seuls à pouvoir la juguler.

Quand on aura compris cela, la réponse  à la question que tout le monde se pose, «Pourquoi installer en si grande quantité, dans un même espace et dans un quartier populaire  des explosifs, des munitions, des obus, des missiles» devient évidente.

La présence de ces armes dans leur fief, à portée de main, les rassurent. Elle leur donne un sentiment de sécurité et d’invincibilité, renforcé par la présence de la résidence privée du chef de l’état dans le quartier; quartier d’où il est  parti à la reconquête du pouvoir lorsqu’il fut «dérangé dans son sommeil» par les chars de monsieur Lissouba.

1994 fut l’année de la fin du parti unique et du début de la «démocratisation» du pays. Ce fut aussi le début d’une quasi-décennie de conflits armés dont les blessures saignent encore. La paix que le régime actuel se targue d’avoir installée est en réalité une paix basée sur un postulat qui tient du non-dit, intériorisé par une population lassée et échaudée: «si nous perdons le pouvoir, la guerre reprendra».

Nous sommes les 99%

On comprend dès lors que le Congo actuel vit politiquement sur deux registres comportementaux quasi-névrotiques: d’un côté celui des 1% qui dirigent et vivent dans l’obsession de perdre le pouvoir (et les privilèges y afférents), de l’autre celui des 99% de la population qui eux vivent dans la hantise d’une reprise des conflits.

La tragédie du 4 mars a révélé la collusion dramatique de ces deux aspects. Dès les premières explosions, la population a aussitôt pensé à une reprise de la guerre et ses réflexes pavloviens immédiatement retrouvés l’ont jetée sur la route dans la panique générale.  

La réaction a été toute autre pour les dirigeants. Lorsque le ministre de la Défense est apparu à l’écran flanqué du ministre de l’Intérieur, son premier réflexe a été de dire que le régime n’était pas menacé, que ce n’était ni un coup d’état ni une mutinerie, que le bon peuple se rassure, tout était sous contrôle... Ce n’est qu’ensuite qu’il est passé au bilan qu’on attend d’un ministre en pareilles circonstances. Pour lui, ce n’était qu’un petit «incident » (sic), il y avait deux ou trois blessés, mais pas de morts (sic).

Il a tout de même présenté ses excuses à la population pour ce petit «désagrément» (sic) en assurant que les experts étaient déjà sur les lieux. Bref, tout allait bien!

Un quart d’heure avant cette intervention, mon neveu présent à l’hôpital militaire où il avait acheminé des blessés m’avait dit au téléphone avoir vu des dizaines et de dizaines de corps arriver à la morgue de l’hôpital. Non seulement le ministre n’était pas allé sur les lieux mais il n’était pas au courant! Faut-il parler d’irresponsabilité ou d’incompétence?

Les Congolais sont fatigués

Court-circuit ou incendie criminelle, ce qui s’est passé ce 4 mars à Brazzaville est inexcusable, impardonnable. Il n’y a pas pire échec pour un Etat que de ne pas assurer la sécurité de ses citoyens. Surtout si cet Etat a à sa tête un général d’armée censé connaître mieux que quiconque les conditions de sécurité qui régissent un dépôt de munitions et l’irresponsabilité de l’implanter en plein quartier populaire.

La population du Congo Brazzaville est un peuple meurtri, fatigué, avec le sentiment justifié d’être pris en otage par des dirigeants qui non seulement se révèlent incapables d’assurer sa sécurité mais sont aussi la principale cause de ses malheurs.

Face à elle —et contre elle se tient un régime qui vit de dénis, dans une perpétuelle fuite en avant en surfant sur les problèmes réels qui continueront de plomber la vie politique du pays tant qu’ils ne seront pas affrontés courageusement.

Réduit à néant

La mort du président Marien Ngouabi, l’exécution du président Massamba-Débat accusé du meurtre de ce dernier, celle du cardinal Biayenda, les enfants disparus au Beach de Brazzaville, l’incendie de la maison de Bruno Ossebi, le crash d’un avion sur Pointe Noire avec son cortège de morts et j’en passe… Autant d’évènements non élucidés qui pèsent de façon oppressante sur la vie politique congolaise. 

Rien ne résume mieux la frustration et le désespoir de cette population que ces propos, recueillis par l’AFP, de Benigno Abel Elenga, un commerçant retraité qui avait construit en 1967 dans le quartier des maisons et vivait de ses locations:

«Je suis ruiné. On est réduit à néant. En 1997, on avait promis des dédommagements qui n'étaient pas venus. Je n'y crois plus. Je vais retourner dans la Cuvette au moins là, avec une pirogue et un hameçon, je pourrai manger du poisson».

Emmanuel Dongala

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 Emmanuel Dongala est écrivain et professeur.  Son dernier roman, « Photo de groupe au bord du fleuve » (Actes Sud 2010 , vient d’obtenir le Prix Kourouma 2011.

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