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Une proche d'un soldat malien, qui combat les rebelles, manifeste sa colère contre le président Touré. AFP PHOTO / STRINGER
Une proche d'un soldat malien, qui combat les rebelles, manifeste sa colère contre le président Touré. AFP PHOTO / STRINGER

Le Nord Mali a-t-il causé la chute du régime?

La prise du Palais présidentiel par des mutins à Bamako le 22 mars est liée à la situation de guerre au nord du pays contre la rébellion touareg.

Mise à jour du 22 mars: Coup d'Etat militaire à Bamako où des mutins ont pris contrôle du Palais présidentiel. Des militaires maliens ont annoncé le 22 mars au matin avoir mis "fin au régime incompétent" en place à Bamako, avoir dissous "toutes les institutions", suspendu "la constitution" et décrété un couvre-feu, dans une allocution à la radio-télévision nationale qu'ils occupaient depuis la veille.

Le porte-parole de ces soldats, le lieutenant Amadou Konaré, a affirmé qu'ils avaient agi pour faire face "à l'incapacité" du régime du président Amadou Toumani Touré "à gérer la crise au nord de notre pays".

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Quelque 70 militaires sans munitions ont été massacrés dans leur caserne à Aguel’hok, une localité du Nord, le 24 janvier. Les renforts qu’ils avaient demandés ne sont jamais arrivés: il n’y avait que 28 litres d’essence, affirme-t-on de source diplomatique à Bamako, dans la caserne la plus proche, située à plus de 200 km.

L’armée malienne a ensuite pris peur et déserté sa base à Menaka, une localité proche de la frontière avec le Niger. L’armée ne faisait déjà pas le poids, face à Al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi), un groupe de 600 terroristes mené par d’anciens contrebandiers algériens, reconvertis depuis 2003 dans le juteux business de la prise d’otages occidentaux et le prélèvement d’un droit de passage sur les cargaisons de drogue qui passent par le Nord Mali, sur l’une des routes reliant les cartels colombiens à leur marché européen, via l’Afrique de l’Ouest.

Force est de constater que l’armée malienne a subi une vraie déroute, avant de se remobiliser début mars dans la bataille de Tessalit, face à une rébellion touarègue qui s’est réveillée en janvier, à quatre mois de la présidentielle prévue pour le 29 avril.

Désormais, une seule question préoccupe la classe politique malienne. Comment organiser cette élection, alors que le conflit a déjà fait 172.000 personnes déplacées, selon les Nations unies, dont 90.000 réfugiés à l’étranger, en Mauritanie, au Niger et au Burkina?

Sans cessez-le-feu, de lourdes incertitudes planent sur le scrutin. Et ce, même si le président sortant, Amadou Toumani Touré (ATT), élu en 2002 et réélu en 2007 avec respectivement 64%  et 71% des voix, répète sur tous les tons que l’élection va bien se dérouler à la date prévue.

Le départ programmé du président

Alors que la rue se perd en conjectures sur les manœuvres d’ATT pour se maintenir au pouvoir – quitte à rallumer une rébellion, comme on l’en soupçonne -, dans les milieux politiques et diplomatiques, la bonne volonté du président ne fait aucun doute.

Ce chef d’Etat, sauveur de la démocratie malienne après la révolution de 1990, a bien l’intention de partir. A 63 ans, il reste l’un des rares, sur le continent, à savoir quitter le pouvoir. Pour mémoire, il avait participé au coup d’Etat contre Moussa Traoré, en 1991.

L’ancien dictateur avait réprimé dans le sang les manifestations estudiantines pour la démocratie. ATT avait donné l’exemple en menant rondement la transition démocratique, organisant une conférence nationale et ne se faisant pas prier pour quitter le pouvoir en 1992, après l’élection d’Alpha Oumar Konaré.

Ayant laissé tomber en 2001 son uniforme de commandant des parachutistes pour endosser le grand boubou de président civil, ATT a refusé en 2010 toute modification de la Constitution pour briguer un troisième mandat. Contrairement à Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire ou Abdoulaye Wade au Sénégal, le voilà prêt à quitter les moquettes rouges, les rideaux lourds et les lustres de cristal du palais présidentiel de Koulouba.

«ATT aurait souhaité quitter ses fonctions à l’issue d’un scrutin paisible, dans une sorte de statu quo, affirme un diplomate en poste à Bamako, mais c’est un pays en guerre qu’il va laisser».

Sous le feu des critiques

Le président est plus critiqué que jamais, chez lui, pour son incapacité à restaurer la sécurité dans le Nord. Une vaste zone de non-droit contrôlée à la fois par Aqmi et la rébellion du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Ce dernier affiche une revendication indépendantiste radicale, qui va plus loin que de simples désirs d’autonomie. La rébellion, qui compterait deux à trois milliers d’hommes, se bat aussi, désormais, à armes presque égales avec l’armée.

Elle est en effet soutenue par d’anciens rebelles touaregs devenus, dans les années 1990 et 2000, des soldats de l’armée libyenne. En Libye, un pays qui compte aussi une importante communauté touarègue, ils étaient appréciés par le régime du colonel Mouammar Kadhafi pour leurs talents guerriers. Après la chute de Kadhafi, des colonnes estimées par les autorités maliennes à un millier d’hommes sont arrivées au Mali via l’Algérie, en novembre, avec armes lourdes et liasses de billets.

La rébellion, très vite, s’est réactivée. Les Touaregs qui avaient intégré l’armée et la gendarmerie après les accords de paix de 1991 ont déserté, certains pour fuir à l’étranger par peur de représailles, d’autres pour rejoindre la rébellion, par loyauté.

«Un Touareg est Touareg avant d’être Malien», explique un diplomate ouest-africain en poste à Bamako.

Dans la capitale, où courent les plus folles rumeurs, certains soupçonnent la France et la Mauritanie de soutenir le MNLA, vu comme un bon moyen de lutter contre Aqmi. C’est à Paris, en effet, que se trouvent les porte-parole politiques du MNLA, tandis que la Mauritanie, le seul pays de la sous-région vraiment déterminé à lutter contre Aqmi, ne négligerait aucun moyen de venir à bout des islamistes.

Des liens Touaregs-Aqmi

Or, rien n’est simple au Nord Mali: les Touaregs collaborent avec Aqmi. Un groupe terroriste bien vu par les populations locales, affirme l’expert malien Adam Thiam, «parce qu’Aqmi distribue des médicaments à des gens qui n’ont jamais vu de cachets de leur vie, et paye sans discuter plusieurs fois le prix normal du mouton...»

Le massacre des 70 militaires d’Aguel’hok, d’abord imputé par l’Etat malien au MNLA, porterait de sources concordantes la marque d’Aqmi. Des témoins oculaires ont observé des barbus dans la ville, et leur mode opératoire ne laisse guère de doute sur l’identité des vrais auteurs du massacre: les militaires ont été tués d’une balle dans la nuque ou égorgés, après avoir eu les mains attachées.

Le discours d’ATT après ce carnage sans précédent a ajouté à la colère. Le président, jugé trop consensuel et accusé de ne pas dire la vérité sur la situation dans le Nord, a été confronté à deux jours d’émeutes, les 2 et 3 février, à Bamako et dans les villes abritant des garnisons, Kayes, Ségou et Kati.

Les mères et les veuves des soldats tués sont allées manifester jusqu’aux portes du palais présidentiel, où ATT les a reçues, quitte à se faire traiter de «rebelle» par les manifestantes. Une chasse au Touareg s’est déclarée à Bamako et Kati pendant deux jours – contraignant Zakyatou Oualet Halatine, une ancienne ministre d’origine touarègue à prendre la fuite vers Nouakchott, en Mauritanie, après le pillage de sa maison à Kati.

Plus aucun Touareg n’est en vue dans la capitale, où le ressentiment est manifeste, contre ceux qu’on appelle de manière générique «les rebelles». Pour une partie de l’opinion malienne, le Nord, c’est «le sable», un autre pays, le désert, où il ne paraît pas si grave que les élections ne puissent pas se dérouler normalement.

Sabine Cessou à Bamako

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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