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Des soldats de l'armée nationale de la Cyrénaïque lors d'une parade militaire, à Benghazi, le 3 mars 2012.REUTERS/Esam Al-Fetori
Des soldats de l'armée nationale de la Cyrénaïque lors d'une parade militaire, à Benghazi, le 3 mars 2012.REUTERS/Esam Al-Fetori

La Libye au bord de la partition

Un an à peine après le début de la révolte contre le régime de feu Mouammar Kadhafi, la Libye risque la balkanisation.

Mise à jour du 10 mars 2012: Des milliers de personnes ont manifesté le 9 mars pour protester contre le fédéralisme à Tripoli et Benghazi où une personne est morte et des dizaines d'autres blessées dans des incendies, selon des sources médicales et des journalistes de l'AFP.

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Mais où va la Libye? Alors que ce pays a disparu de la scène médiatique occidentale – sa situation n’est guère abordée dans la campagne pour l’élection présidentielle française – il semble bien prendre le chemin d’une remise en cause profonde de sa cohésion.

Mardi 6 mars, les tribus et milices de l’est libyen réunies pour le Congrès du peuple de Cyrénaïque (CPC) à Benghazi ont ainsi décidé de proclamer l’autonomie de leur région. Une initiative unilatérale qui fait désormais peser le risque de partition voire de balkanisation de la Libye un an à peine après le début de la révolte contre le régime de feu Mouammar Kadhafi.

Pour mémoire, c’est de Benghazi qu’est partie cette rébellion ce qui confère une valeur plus que symbolique à la décision du CPC.

Il faut aussi se souvenir que le scénario d’une partition a été présent dès les premiers affrontements entre les insurgés et les forces de l’ex-Guide de la Jamahiriya. A l’époque, et alors que les rebelles ne disposaient pas encore du soutien militaire de l’Otan, de nombreux experts pensaient que Kadhafi garderait le contrôle de la Tripolitaine (Ouest) et du Fezzan (sud) tandis que ses adversaires conforteraient leur emprise sur la Cyrénaïque.

Une Libye fédérale?

Aujourd’hui, alors que l’ancien régime est tombé et que Mouammar Kadhafi n’est plus, la situation est quelque peu différente.

Alors que les tribus et milices de l’Est veulent leur autonomie et avancent l’idée d’une Libye fédérale, le Conseil national de transition (CNT), l’instance supérieure qui a dirigé la rébellion, s’oppose durement à cette initiative.

Installé à Tripoli, le CNT a même menacé de recourir à la force pour empêcher l’autonomie de l’Est.

«Nous n’avons pas fait la révolution pour que la Libye soit divisée. La solution fédérale n’est pas à l’ordre du jour. Nous sommes un seul et même peuple qui doit vivre dans un seul et même pays», confie à Slate Afrique un proche de Moustapha Abdeljalil, le président du CNT.

Incapable de désarmer les milices

De fait, pour les nouvelles autorités libyennes, il y a urgence à empêcher une telle autonomie car elle pourrait donner des idées aux tribus du sud – dont certaines sont restées plus ou moins fidèles à Kadhafi – ou aux tribus berbères de l’Ouest.

«Les tribus de l’Est viennent d’ouvrir la boîte de Pandore. C’est la conséquence de la faiblesse d’un CNT qui n’est même pas capable de se faire respecter à Tripoli», confie un diplomate maghrébin.

Incapable de désarmer milices et tribus qui font la loi au quotidien, peu audible sur la scène intérieure et très en retard dans son programme de transition politique (des élections sont prévues en juin mais personne en Libye n’est certain de leur tenue), le CNT se voit donc défier par ceux qui furent l’un des moteurs de la rébellion contre Kadhafi.

Et la situation est d’autant plus délicate pour ce Conseil que la Cyrénaïque concentre à elle seule les 4/5 des ressources pétrolières et gazières du pays.

«Si l’Est devient autonome, comment se fera la répartition des recettes pétrolières? Qui, de Tripoli ou de Benghazi, délivrera les permis de prospection? Cette affaire d’autonomie est aussi un gros enjeu financier», explique un homme d’affaires libyen pour qui les tribus de l’Est sont «déterminées à aller jusqu’au bout.»

Pour un autre spécialiste de la Libye, la grande erreur du CNT a été de ne pas traiter la question de la nature du nouvel Etat libyen durant la guerre.

 «Il aurait fallu prendre les devants et exclure toute idée de fédéralisme», explique-t-il.

Que va donc faire le CNT? Ses menaces musclées à l’égard des tribus de Cyrénaïque risquent fort de le mener à une impasse.

En effet, on imagine bien le caractère délicat de sa position, notamment à l’égard de l’Occident, s’il venait à déclencher une action armée contre cette même Benghazi que Kadhafi voulait mettre au pas…

Mais, dans le même temps, le pouvoir central libyen ne peut admettre une proclamation unilatérale d’autonomie qui pourrait bien être le signe-avant coureur d’une sécession de la Cyrénaïque. Reste la négociation.

Dans cette optique, le CNT devra faire plus que des promesses à des tribus et des milices de l’est libyen qui exigent que leur région sorte du sous-développement dans lequel l’avait cantonné le régime précédent.

Interrogés par les télévisions arabes, les différents porte-paroles du CNT ne cessent de parler de lâ-markaziya, c'est-à-dire de décentralisation.

Un concept qui reste encore vague aux yeux d’une jeunesse qui a pris les armes contre Kadhafi et qui n’hésitera pas à engager l’épreuve de force avec le pouvoir central de Tripoli.

Akram Belkaïd

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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