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Abdoulaye Wade durant sa campagne électorale, le 7 février 2012 à Dakar. REUTERS/Joe Penney
Abdoulaye Wade durant sa campagne électorale, le 7 février 2012 à Dakar. REUTERS/Joe Penney

Sénégal: Les trois «fils» d'Abdoulaye Wade

Le président sénégalais a deux enfants mais trois «fils», dont un qui a de bonnes chances de lui succéder après le second tour de la présidentielle.

Mise à jour du 26 mars (8h): Le nouveau président élu du Sénégal Macky Sall a affirmé dans une déclaration en français et en wolof, lue dans un hôtel de Dakar, que le grand vainqueur reste le peuple sénégalais.

Le candidat de la coalition de l’opposition Bennoo Bokk Yaakaar a rendu un vibrant hommage «aux martyrs de la démocratie» qui ont perdu leur vie en défendant la démocratie et la Constitution du Sénégal. Il a toutefois assuré qu’il sera «le président de tous les Sénégalais».

***

Trois «fils» pour un seul fauteuil présidentiel. Depuis la fin des années 2000 le débat politique sénégalais tourne autour de cette lancinante question: Qui succèdera au «Vieux», surnom affectueusement donné au président Abdoulaye Wade, officiellement 85 ans au compteur?

Le président Wade est arrivé au pouvoir à l’âge où son collègue français Jacques Chirac quittait l’Elysée après une vie politique bien remplie. Et il est actuellement un des dirigeants les plus âgés du monde.

Son âge avancé, même s’il est tempéré par une vitalité —tant physique qu’intellectuelle— exceptionnelle, nourrit logiquement toutes les rumeurs sur sa succession politique. Retour sur les destins contrastés des trois «fils».

Karim Wade, fils biologique

A 43 ans, «Karim», comme on l’appelle au Sénégal, est une des personnalités les plus controversées du pays. Depuis des années, les opposants et la presse craignent une succession de type monarchique en sa faveur, dans un pays qui fait encore figure de modèle de démocratie sur le continent.

Karim Wade n’a pourtant jamais dit officiellement qu’il voulait embrasser une carrière politique. Encore moins qu’il voulait succéder à son père, à qui il ressemble tant.

Son ascension fulgurante jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat est pourtant de nature à alimenter tous les soupçons. Nommé conseiller à la présidence peu après la victoire de Wade en 2000, il est en charge des grands travaux lancés par son père. Il est alors inconnu des Sénégalais.

Karim Wade, dont la mère est Française, va progressivement sortir de l’ombre pendant le premier mandat paternel (2000-2007).

En 2004, il est nommé président de l’Agence nationale de l’Organisation de la conférence islamique (Anoci), chargé de préparer le sommet de l’OCI de 2008 à Dakar.

Deux ans plus tard, il crée la «Génération du concret», une association que ses détracteurs présentent comme un nouveau parti politique en puissance pour accompagner ses présumées ambitions présidentielles.

2007, Wade est réélu dès le premier tour. Lors d’une conférence de presse, après sa victoire, il évoque son successeur, dont le portrait ressemble étrangement à celui de … son fils. La presse et l’opposition se déchaînent contre les Wade, père et fils.

Un an plus tard, le sommet de l’OCI se tient à Dakar malgré des problèmes d’organisation. «Karim» fait la une de la presse, mais la gestion de l’Anoci est vivement critiquée par ses détracteurs.

En 2009, élections locales au Sénégal. L’opposition craint que Karim soit élu maire de Dakar, tremplin pour le palais présidentiel. Un peu comme Jacques Chirac en France, passé de la mairie de Paris à l’Elysée. Mais pour le parti présidentiel, c’est la débâcle.

Défaite nationale et humiliation locale car Karim est battu jusque dans son propre bureau de vote à Point E, un quartier résidentiel de Dakar.

Mais deux mois plus tard, malgré cette défaite, le président Wade nomme le fiston ministre d’Etat. Ses attributions vont progressivement s’étoffer jusqu’à devenir un «Premier ministre bis», voire un «président bis», comme le souligne la presse.

Les accusations de corruption se multiplient, malgré les démentis officiels. Selon des documents révélés par Wikileaks fin 2010, l’ambassade américaine à Dakar s’inquiète: «Karim est aujourd’hui surnommé "Monsieur 15%" alors qu’au début de 2007, on l’appelait "Monsieur 10%"».

Le 26 février, il était à côté de son père, lorsque le chef de l’Etat a voté dans son quartier de Point E, sous les huées d’opposants. Jamais le président Wade n’avait reçu pareil accueil. Qui plus est devant les télévisions du monde entier. Au soir du second tour, le 25 mars, Karim saura s’il a encore un avenir politique au Sénégal.

Karim Wade, le 6 mai 2009. AFP PHOTO/ SEYLLOU Karim Wade, le 6 mai 2009. AFP PHOTO/ SEYLLOU

Idrissa Seck, fils contrarié

Homme d’affaires, maire de Thiès, à l’est de Dakar, Idrissa Seck a longtemps été considéré comme le «fils politique», le «chouchou» et successeur potentiel du chef de l’Etat.

Directeur de la campagne présidentielle du candidat Wade en 2000, il est un des artisans de l’alternance historique, saluée par la communauté internationale, après quatre décennies de pouvoir socialiste.

Il devient ministre d’Etat, directeur de cabinet du président Wade avant d’être propulsé Premier ministre (2002-2004). Rien ne semblait pouvoir arrêter «Idy». Mais les nuages vont rapidement obscurcir l’horizon politique du dauphin présumé.

La justice s’intéresse à la gestion des «chantiers de Thiès», des grands travaux menés dans la ville dont il est le maire. Et le 23 juillet 2005, coup de théâtre, il est emprisonné à la prison centrale de Dakar. C’est la descente aux enfers.

Soupçonné de malversations, il reste sept mois derrière les barreaux. Libéré en février 2006, il défie Wade à la présidentielle de 2007 et décroche une très respectable 2ème place, avec près de 15% des voix, devançant même le socialiste Ousmane Tanor Dieng.

Mais son image est brouillée. Juste avant le scrutin, ses nombreuses visites au palais présidentiel inquiètent l’opposition. Le chef de l’Etat affirme même, sans être démenti, qu’«Idy» a réintégré le parti présidentiel.

En 2009, il bénéficie d’un non-lieu dans l’affaire des Chantiers de Thiès. Mais son positionnement politique reste flou même si ses critiques du camp présidentiel se font de plus en plus vives. Sa réputation de «girouette» lui colle à la peau.

Et le 26 février, c’est la douche froide. «Idy» n’arrive qu’en cinquième position, avec 8% des suffrages. Dans le département de Thiès, supposé être son fief, il arrive certes largement en tête, mais n’arrive pas à passer la barre fatidique des 50%. Et dans la région stratégique de Dakar, il n’arrive qu’en sixième position, avec un petit 8,75% des voix.

A 52 ans, «Idy» n’a sûrement pas abandonné toutes ambitions présidentielles. Mais en attendant 2017, il a appelé à voter Macky Sall, ancien Premier ministre comme lui, ex-dauphin de «Gorgui» comme lui.

Idrissa Seck à Dakar le 23 février 2007. REUTERS/Finbarr O'ReillyIdrissa Seck à Dakar le 23 février 2007. REUTERS/Finbarr O'Reilly

Macky Sall, fils émancipé

Dans la course au palais présidentiel, si «Idy» est le lièvre, «Macky» peut faire figure de tortue. Cet ingénieur de 50 ans n’a pas le caractère impétueux du maire de Thiès. Il trace sa route avec application, à défaut de brio. Et pour l’instant, cela lui réussit plutôt bien.

Ex-homme de confiance du président Wade, il entre au gouvernement en 2001 comme ministre des Mines. Deux ans plus tard, il passe à l’Intérieur. Avant d’être nommé Premier ministre de 2004 à 2007. Parcours sans faute. En bon géologue, «Macky» creuse son trou, sans faire trop de bruit.

En 2007, il est directeur de campagne du président Wade. Il prend de plus en plus d’importance, est de plus en plus visible. Trop peut-être. Après la réélection de son mentor, il n’est pas reconduit à la Primature et décroche comme lot de consolation, la présidence de l’Assemblée nationale.

En 2008, «Karim» est en pleine ascension politique. Macky Sall réalise son premier «coup», il convoque le fils Wade devant les députés pour qu’il s’explique sur les accusations de malversations à l’Anoci. Sans en avoir averti le chef de l’Etat.  

Coup de tonnerre. Le camp Wade fleure le piège. Les débats à l’assemblée se font très souvent en wolof, une langue que «Karim» est loin de maîtriser comme son père. La convocation du fiston est annulée. La disgrâce du dauphin commence.

Le poste de numéro 2 du parti présidentiel, qu’il occupe, est supprimé. Le camp Wade lui demande de démissionner du perchoir. Il le fait en novembre 2008 mais entre aussitôt en «résistance républicaine» en formant son parti, l’Alliance pour la République (APR).

Il rejoint l’opposition, soigne ses relations avec les bailleurs de fonds. Se pose comme le candidat le plus sérieux à la succession du «Vieux». Lors des élections locales, première bonne surprise, son parti réussit une implantation véritablement nationale, contrairement à celui d’Idrissa Seck.

Face à l’hyperactif Wade, Macky semble austère. Mais comme son ex-mentor, il sait qu’une élection se gagne sur le terrain. Il multiplie les déplacements en province, ne s’affiche guère avec les ultras anti-Wade qui exigent un report de la présidentielle et appellent le peuple à descendre dans la rue.

Il creuse son sillon, dans le Sénégal de l’intérieur, loin des caméras braquées sur les manifestations anti-Wade de Dakar. Et n’est pas surpris le 26 février d’apprendre que l’élève a mis en ballotage son ancien maître.

Mais «Macky» est-il si différent de Wade, se demande ses détracteurs. S’il remporte le second tour, ne serait-ce pas la victoire d’un «fils» de Wade? La continuation du Wadisme sans Abdoulaye ni Karim?

Conférence de presse de Macky Sall à Dakar le 4 février 2012. AFP/SEYLLOUConférence de presse de Macky Sall à Dakar le 4 février 2012. AFP/SEYLLOU

Adrien Hart

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Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

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