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Des ex-rebelles touareg à Arlit le 22 janvier 2012. AFP/Boureima HAMA
Des ex-rebelles touareg à Arlit le 22 janvier 2012. AFP/Boureima HAMA

Mali: la guerre derrière un rideau de sable

Depuis plusieurs mois, une guerre sans nom entre les forces maliennes et la rébellion touareg ne cesse de s'intensifier.

Mise à jour du 1er avril 2012: Des rebelles touareg sont entrés dimanche 1er avril à la mi-journée dans la ville de Tombouctou, dernière ville du nord-est du Mali encore sous contrôle gouvernemental, ont rapporté à l'AFP des témoins.

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C'est dans une atmosphère tendue qu'Alain Juppé, le chef de la diplomatie française, s'est rendu au Mali. En visite dans le pays, le ministre a exhorté le gouvernement malien à négocier avec les rebelles, rappelant qu'aucune solution militaire n'était possible à ce conflit. Depuis plusieurs mois, l'affrontement entre les forces maliennes et la rébellion touareg portée par le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA) ne cesse de s'intensifier.

Un rideau de sable semble isoler le nord du Mali. La quasi-absence de médias sur place et d'humanitaires rend la situation difficile à cerner et multiplie les versions sur l'origine de ce conflit.

«On est dans une guerre de communication, dans une zone poudrière qui cristallise l'enjeu sécuritaire de la région, une zone stratégique, non contrôlée où se brasse une rébellion touareg, des narcotraficants, Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et quelques mines d'uranium», explique Anne Giudicelli, dirigeante du cabinet de consulting, Terrorisc.

Guerre ethnique? Génocide? Lutte populaire?

Exemple possible de cette guerre de communication, les diverses qualifications qu'a revêtu ce conflit, basé à l'origine sur des revendications territoriales et indépendantistes. En février dernier, à Alger, le secrétaire général du MNLA, Bilal Ag Cherif, a parlé de «guerre ethnique» contre les «Blancs» (les Touareg et les Arabes) à Bamako.

Cette déclaration faisait suite aux événements survenus dans la capitale malienne le 2 février dernier et qualifiés de «Jeudi noir» par une partie de la presse malienne. Pour André Bourgeot, anthropologue, directeur de recherche émérite au CNRS et spécialiste de la bande saharo-sahélienne, les propos tenus par Bilal Ag Chérif sont à mesurer:

«Il ne s'agit en aucun cas de guerre ethnique. C'est un mensonge énorme d'autant plus grave qu'il est conscient et relève de la manipulation classique. Déjà en 1990, les rebellions touareg avaient eu recours à la notion de «génocide» pour s'attirer les complaisances occidentales».

Du côté du MNLA, le porte-parole Hama Ag Sid'Ahmed s'en défend:

«Pour Bamako, il s'agit d'une guerre ethnique mais, pour le MNLA, il s'agit d'un combat, d'une lutte populaire, d'un peuple pour la reconquête d'un territoire. Bamako a maladroitement fait basculer le conflit en un affrontement entre le Nord et le Sud».

Ce glissement de discours trouverait son essence dans les rapports qu'entretient le gouvernement avec les Touareg.

«Les citoyens de ces régions ont compris largement qu'ils ne sont pas Maliens. Ils sont traités par les autorités centrales, les militaires et les citoyens des régions du Sud comme des citoyens extérieurs», souligne Hama Ag Sid'Ahmed.

Hélène Claudot-Hawad, ethnologue et directrice de recherche au CNRS, va même plus loin et qualifie de «propagande raciste» l'agissement de Bamako à l'égard des Touareg et de la rébellion. 

«Si, pour les insurgés, l’injustice est la cause du soulèvement, les États préfèrent ne voir dans ces événements (la rébellion) que la manifestation de l’anarchie et du désordre qui seraient le propre du caractère nomade. Cette réduction essentialiste des faits (ramenés à une crise psychologique sans fondement) dévoile la position d’incompréhension et de refus de dialogue des autorités», souligne la chercheuse dans son livre intitulé Touaregs: Voix solitaires sous l'horizon confisqué.  

Le MNLA aux côtés des salafistes ?

Cette épisode de violence anti-Blanc intervient après des affrontements survenus entre les forces maliennes et le MNLA à Aguelhoc (au Nord du Mali) le 18 et le 24 janvier dernier et qui ont coûté la vie à plusieurs personnes.

D'après un communiqué de la commission nationale d’enquête du mercredi 22 février sur les exactions commises dans cette ville, certains des auteurs seraient «des barbus».

«Le mode d’exécution atteste de la participation de l'Aqmi, au combat aux côtés du Mouvement national de libération de l’Azawad», ajoute le document.

Pour les autorités maliennes, cet événement tragique viendrait confirmer la thèse d'une alliance entre les Touareg et Aqmi et relancer l'hypothèse d'une guerre non plus contre des rebelles mais contre des terroristes.

Certains spécialistes affirment que les rebelles se seraient alliés à des salafistes djihadistes.

«Il s'agit au Nord du Mali, d'affrontements meurtriers contre les assaillants du MNLA, des ex de l'alliance du 23 mai et des salafistes djihadistes d'Ansar Eddin sous la direction de Iyad Ag Ghali et l'armée malienne composée de loyalistes», précise André Bourgeot.

Selon des observateurs présents sur place, un mouvement salafiste touareg nommé «Ansar Eddin» et dirigé par  Iyad Ag Ghali, ex-chef de la rébellion des années 90, aurait vu le jour.

Pour preuve, d'après Emmanuel Grégoire géographe à l'Institut de recherche et de développement (IRD), le mode d'action utilisé par les auteurs des exactions d'Aguelhoc ne correspondrait pas aux agissements habituels des Touareg.

«Ces pratiques rappellent celles du Groupe salafiste pour le salut et le combat (GSPC, groupe terroriste armé) en Algérie». 

Ce groupe aurait été à l'origine de la création d'Al-Qaïda au Maghreb islamique.

«Des Touareg auraient rejoint des salafistes formés en Libye et qui seraient revenus au Mali au moment de la chute du guide libyen Mouammar Kadhafi», ajoute le chercheur.

Pourtant, selon Anne Giudicelli, «il est très difficile d'établir un quelconque lien entre les Touareg et l'Aqmi». «C'est une zone très fluctuante, où l'on retrouve plusieurs alliances de circonstance: tribale, etc...».

Un lien entre le MNLA et Al-Qaïda au Maghreb islamique?

Reste qu'au MNLA, on nie un quelconque lien avec Al-Qaïda.

«Le MNLA ne s'est jamais compromis avec les terroristes. Il n’existe pas un mouvement djihadiste touareg sur le terrain. S’il y avait quelques "jeunes Touareg égarés" qui étaient avec l’Aqmi parce qu’ils n’avaient pas de quoi vivre, ils reconnaissent aujourd’hui leur égarement», affirme Hama Ag Sid' Ahmed.

Concernant les exactions d'Aguelhoc, même son de cloche, le porte-parole du MNLA réfute toute participation et dénonce une «bavure malienne».

«Un hélicoptère a tiré aussi bien sur la caserne que sur tout ce qui bougeait dans la ville, faisant de nombreuses victimes civiles et militaires. Pendant que l'hélicoptère arrosait tout ce qui bougeait au sol, d'autres renforts maliens tentaient d'entrer dans la ville, tirant à distance sur Aguelhoc à l'arme lourde, causant d'autres victimes».

En cause: «les pilotes maliens de ces hélicoptères, inexpérimentés qui allaient au feu pour la première fois.»

Stéphanie Plasse

Article publié le 7 mars 2012

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