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Ramdane Iftini devant sa librairie ©Sarah Elkaïm
Ramdane Iftini devant sa librairie ©Sarah Elkaïm

Le libraire d'Alger qui entre en résistance

Alors que les boutiques de livres se font de plus en plus rares dans la capitale algérienne, un homme a décidé de se battre. La librairie Ta page a ouvert ses portes il y a quelques mois.

Sa librairie est située à deux pas du «pont des suicidés». En plein cœur du quartier de Télemly, de l’ancien nom du boulevard, aujourd’hui «Colonel Krim Belkacem», ce fameux pont coiffe le toit d’un immeuble et offre une hauteur recherchée par les désespérés.

Ouvrir une librairie à Alger pourrait relever du suicide. Pourtant, Ramdane Iftini, le créateur de Ta Page, n’a aucunement l’intention de sauter du pont. Plutôt de continuer à dresser des ponts entre les livres et les gens.

Dans une capitale de plus de 4 millions d’habitants, dont le seul centre ne compte qu’une petite dizaine de librairies, apporter sa pierre à l’édifice n’est pas chose aisée:

Ça marche bien les ventes, en ce début d’année, Ramdane?»

C’est pas le Pérou, mais ça va… Ces derniers temps y’a rien, à part quelques livres édités ici, les derniers Nina Bouraoui, Yasmina Khadra, Anouar Ben Malek…»

Pourtant, Alger compte quelques belles maisons d’édition, dont l’emblématique Barzakh, née à l’aube du troisième millénaire, partenaire d’Actes Sud et riche d’un catalogue de 120 titres. Mais depuis une dizaine de jours, le libraire se bat avec certains de ses fournisseurs, dont il dit qu’ils «font dans le livre comme ils pourraient faire dans n’importe quoi! L’un de mes distributeurs est devenu complètement bureaucratique. Je lui envoie mon bon de commande par mail et il me répond qu’il n’y a pas le cachet! Comment veut-il que je mette mon cachet dans un mail?». Il s'énerve, pointant l’absurdité, une de plus. Comme celle qui exige de fournir un «certificat d’origine et phytosanitaire» pour importer… un livre.

«Vous avez le Seigneur des Anneaux?»

Sur les étals, des 35m2 de Ta Page, on trouve la dernière BD de Dilem, Algérie mon humour, celle de Slim, Avant, c’était mieux, des essais de Malek Chebbel, le Beau-Livre De la Numidie à l’Algérie, grandeurs et ruptures, la revue de sociologie NAQD, qui fête ses vingt ans avec un numéro spécial «Le Défi démocratique», en forme de retour sur les printemps arabes. Au sous-sol, plus vaste, le rayon enfants. Et Malek Haddad, Kateb Yacine, Assia Djebbar, côtoyant quelques livres de cuisine.

«Chawki Amari, c’est caustique, ça marche bien… Les jeunes auteurs algériens, il n’y a pas grand-chose, et ils ne vivent pas en Algérie…», soupire Ramdane.

Chez Ta Page, un roman coûte entre 500 et 1.000 dinars, certains 200. Une jeune femme entre et demande la trilogie du Seigneur des Anneaux. «Ah non, on n’a pas ça», réplique Ramdane. «Mais pourquoi? J’ai fait toutes les librairies, je suis déçue…», se lamente-t-elle.

Ramdane lève les yeux au ciel. Entre Tahar Arezki, alias Kiki, l’ancien directeur de feu l’Espace Noûn d’Alger, expérience unique de librairie-galerie-rencontres, fermée en 2010 après cinq ans d’existence, étranglée par les difficultés financières et les dysfonctionnements de la chaîne du livre, il n'est pas facile de résister.

Pourtant, les Algériens lisent. Depuis son ouverture, en juin dernier, Ta Page a trouvé sa clientèle, plutôt aisée, d’universitaires retraités, de jeunes parents. Ramdane Iftini adapte son offre, et compte l’axer sur la littérature enfantine, la prose et la poésie d’ici et d’ailleurs, quelques Beaux-Livres, quelques essais:

«Mais pas tous ces essais historiques poussiéreux, mal écrits, qui redisent les mêmes choses, ou ces mémoires de tel ou tel ancien combattant et ces "sans eux, il n’y aurait rien eu dans ce pays", qu’on connait par cœur.»

Libraire nomade

A Alger, mieux vaut avoir pignon sur rue pour faire recette dans les livres. Plantée au milieu de la très fréquentée rue Didouche Mourad, la librairie des Beaux Arts bénéficie d’un passage permanent. Un peu plus haut avant d’arriver au Sacré-Cœur, sa voisine, Les Mots, rue Victor Hugo, est aussi bien lotie. A Bab El Oued subsiste la très active et immense Chihab, également maison d’édition.

Des maisons tenues par de véritables libraires, quand d’autres préfèrent se recycler dans la papèterie, plus rentable. «Des épiciers», suggère Ramdane. D’ailleurs, les libraires ne sont pas assujettis à un registre du commerce spécifique, et pourraient «vendre des couches, du tabac, des serviettes périodiques…» Quand Ramdane a cherché un local pour Ta Page, dans l’immeuble à côté de chez lui, il n’a eu aucune difficulté: «La propriétaire, c’est la nièce de Mouloud Mammeri (NDLR: un écrivain algérien). Quand je lui ai dit que c’était pour ouvrir une librairie, elle était aux anges

Ramdane Iftini a toujours été dans les livres. Il ouvre sa première librairie à 25 ans, à Douaouda, trente kilomètres à l’ouest d’Alger. Crée Epigraphe, une maison d’édition versée dans la politique, puis «monte» en Kabylie, à Larbâa Nath Irathen, ex Fort National, «[s]a tribu». Dans ces montagnes à 30 kilomètres de Tizi Ouzou, là encore, il ouvre une librairie, en 1994. Ussan Di Tmurt (Des Jours en Kabylie), «parce que je savais que ça n’allait pas durer». Elle existe jusqu’en 1997. La librairie, la Kabylie, la résistance, la «lutte pour la République».

Ramdane Iftini, libraire nomade, dit n’avoir «aucune aptitude pour le commerce, pas la baraka», et n’en avoir aucun complexe.

«Si quelqu’un entre et me dit qu’il n’a pas d’argent, je lui donne le livre. J’aime être sur le fil du rasoir. Je n’aurais pas pu rester fonctionnaire du Ministère des finances, où j’ai été inspecteur des domaines à 21 ans. Ce qui me plaît, c’est les relations, être au milieu des livres…»

Avec Ta Page, Ramdane a créé le lieu où il voulait être à Alger. Du moment qu’il peut payer le loyer et le salaire de Fatma Zohra, libraire depuis sept ans, il est heureux.

«Avant d’ouvrir ma propre librairie, je trainais dans celles des autres, j’y avais même ma chaise! Maintenant j’ai mon lieu, c’est là où j’ai envie d’être à Alger, sinon que faire ici

Ces derniers temps, il relit Mouloud Feraoun, La Terre et le sang. Et puis, toujours pour l’accompagner, Cesare Pavese et Le Métier de vivre. «C’est votre métier, au fond… », questionne-t-on.

«Je ne suis pas encore à la fin du roman… Peut-être que je vais finir comme lui, dans une chambre d’hôtel…» 

Sarah Elkaïm

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Sarah Elkaïm

Journaliste indépendante.

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