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La chanteuse Malia ©Gregor Hohenberg
La chanteuse Malia ©Gregor Hohenberg

Malia, l'orchidée métisse du Malawi

Née en Afrique puis élevée en Angleterre, Malia compte déjà quatre disques à son actif. Sur son dernier album Black Orchid, elle reprend des titres de la légende américaine Nina Simone. Un hommage à cette chanteuse exceptionnelle, mais aussi à la combattante des Droits civiques.

«My skin is black, my arms are long; My hair is woolly, my back is strong; Strong enough to take the pain, inflicted again and again». (Ma peau est noire, mes bras sont allongés. Mes cheveux sont frisés, mon dos est fort. Assez fort pour supporter la douleur, infligée encore et encore.)

La même intensité, la même colère contenue, la même sensualité. Quarante-six ans après l’écriture de ses paroles par Nina Simone, Malia se réapproprie avec passion le titre Four Women. En décidant d’interpréter 13 morceaux de la grande prêtresse de la soul, décédée en 2003, la chanteuse originaire du Malawi s’est lancé un défi de taille. Mais malgré tout le poids de la légende, Malia y voit juste du plaisir. 

«Je n’ai pas peur, car ce sont des chansons incroyables. Les paroles sont intemporelles. Il faudrait être vraiment mauvais pour les faire sonner de façon horrible.(…) Pour moi, elle est ma déesse et je suis son disciple», raconte avec un grand sourire, la jeune femme, confortablement installée dans le canapé d’un hôtel parisien.

Bien plus qu’un simple hommage, l’artiste se sent connectée avec celle qu’elle aime à décrire comme une «orchidée noire»:

«Quand j’ai commencé à chanter, j’étais très influencée par des gens comme Nina Simone, Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan, mais je pense que c’est celle avec laquelle je répondais le plus. Peut-être parce qu’elle était encore vivante, et qu’elle était plus accessible que d’autres. Elle semblait aussi avoir un impact plus important sur moi, elle avait une profondeur qui dépassait la musique, la politique ou encore les femmes.»

Dans les années 60, Nina Simone fût en effet une militante active de la cause des Noirs américains et de la lutte pour les Droits civiques. Un combat non-violent qui touche encore aujourd’hui Malia:

«Je ne viens pas des États-Unis, mais je comprends toute la souffrance qui découle de l’oppression, de cette douleur profonde, d’être incapable de se lever, et de ne pas se faire tuer. Elle a fait beaucoup, mais elle était encore au-delà de ça, elle n’avait pas de couleurs, ni de race. Elle parlait directement au cœur de beaucoup de personnes

Dans les yeux doux et à la fois si déterminés de l’interprète de jazz, on retrouve la force de son aînée. Une beauté brute et sans fard qu’elles partagent, mais aussi une histoire commune. Même si les deux chanteuses n’ont pas vécu sur les mêmes continents ni à la même période, elles ont fait face à la même intolérance.

Ni noire, ni blanche

Malia est née au Malawi. Coquette, elle refuse de dire son âge, mais raconte sans tabou son enfance dans ce petit pays d’Afrique australe. Son père, un Britannique a fait la connaissance de sa mère au détour d’un marché.

«Il travaillait comme ingénieur, et elle était une jeune fille du Malawi, vendant des patates douces. C’est l’histoire de leur rencontre. Il achetait de la nourriture et c’était une jolie fille. Ils ont terminé ensemble. C’était déjà très progressif à cette époque. Je ne peux que leur rendre hommage pour ça. Je pense que c’était très difficile pour eux. Cette relation qu’ils avaient devait être entachée d’incompréhension et de souffrances, mais cela a tenu», explique-t-elle avec émotion et une grande fierté.

Le Malawi de l’époque venait tout juste d’obtenir son indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni (1964). Dans la société, le racisme était toujours très présent:

«Les Noirs, moi inclus, étaient discriminés. Mais nous ne pensions pas que ce n’était pas naturel, pour nous c’était normal. (…) Je me rendais juste compte, que je n’étais ni noire ni blanche, j’étais de races mélangées, cela signifiait quelque chose d’autre. Je me rendais compte que ma mère était noire et qu’elle était traité d’une manière différente que mon père. Tu grandis avec cela et tu sais qu’il y a quelque chose qui n’est pas juste, mais quand tu es enfant, tu ne sais pas comment l’articuler.»

Ce n’est que lorsqu’elle quitte à l’adolescence son pays natal pour l’Angleterre avec toute sa famille, que Malia prend véritablement conscience de cette inégalité:

«Au Malawi nous vivions sous un gouvernement totalitaire. On apprenait ce qu’on voulait bien nous apprendre. Il y avait beaucoup de censure. Je ne connaissais pas l’esclavage car on ne me l’avait pas enseigné à l’école

Des années plus tard, elle se rappelle encore d’un épisode qui l’a particulièrement marquée à son arrivée à Londres. Alors qu’elle fait la queue dans un grand magasin, elle est blessée par l’attitude de sa mère qui s’écarte devant les Blancs:

«Elle n’arrêtait pas de laisser passer les gens. Je lui ai demandé ce qui se passait. Mais elle ne comprenait pas. J’étais vraiment en colère et j’ai essayé de lui expliquer que ce n’était pas ce qu’il fallait faire. Je pense que maintenant elle comprend plus. Mais pour sa génération, cela reste en toi.»

De Londres à New York jusqu’à Paris

Dans le petit appartement familial, la jeune fille se documente aussi sur l’histoire des Noirs grâce aux grandes figures de la soul qu’elle découvre:

«J’aimais aller dans des boutiques de musique, comme sur Kings Road, trouver de vieux albums. C’est devenu un hobby. J’étais fascinée par ces déesses. Écouter Billie Holiday chanter Strange Fruit, c’était comme rencontrer un extraterrestre, c’était tellement différent pour moi, je n’avais jamais rien entendu de tel

De répétitions dans les garages de ses amis à des premiers concerts dans des bars ou des restaurants, Malia commence peu à peu à envisager de suivre la trace de ses idoles. Sûre de son talent, elle décide de tenter l’aventure américaine.

«Je suis allé à New York car je voulais être une grande star, mais j’étais vraiment très naïve. Je demandais aux gens si je pouvais jouer avec eux, si je pouvais rencontrer des musiciens. J’allais à plein de concerts. C’était sympa, mais cela m’a aussi donné un coup de pied au cul, ce n’est pas juste parce que tu veux être une chanteuse que tu deviens une professionnelle. Tu dois passer par certaines étapes. C’était une bonne leçon pour moi», se souvient-elle dans un grand éclat de rire.

Ce séjour va pourtant changer sa vie. Dans une boutique où elle travaille, elle entend un morceau de la Française Liane Foly:

«C’était jazz et soul, et elle a une voix tellement incroyable. Quand je suis revenue en Angleterre, j’ai contacté son label, Virgin, et j’ai demandé à avoir le numéro d’André Manoukian (NDLR : le producteur de Liane Foly). J’ai réussi à le contacter par son manager, je lui ai envoyé mes démos et il a aimé. Je suis allée à Paris et nous avons commencé à travailler.»

Devenue la protégée de l’auteur-compositeur français, elle enregistre avec lui son premier album, Yellow Daffodils, puis deux autres disques Echoes of Dreams et Young Bones.

La lumière du Malawi

Désormais installée à Zurich en Suisse, Malia se félicite d’avoir toujours suivi son instinct. Même si elle avoue que son pays d’origine lui manque, elle ne regrette pas d’avoir eu la chance de partir pour l’Europe:

«La personne que je suis devenue, n’aurait jamais pu faire ce qu’elle a fait au Malawi. Je n’aurais pas pu devenir une chanteuse, ni en vivre, ni connaître toute la joie que j’en ai retiré. Si j’étais restée au Malawi, ma vie aurait été totalement différente, je me serai mariée beaucoup plus tôt, j’aurais eu des enfants. Cela aurait pu être une bonne vie, mais je suis reconnaissante d’avoir pu aller en Angleterre car cela m’a donné une éducation.»

L’artiste anglo-malawienne est rentrée plusieurs fois chez elle, mais ces séjours sont souvent douloureux.

«Ce n’est plus le Malawi que j’ai connu, il y a beaucoup de pauvreté, de maladies, beaucoup d’orphelins. C’est accablant. À de nombreux points de vue, c’est pire. La population doit faire face à plus de problèmes comme le sida. A l’époque, nous n’avions pas entendu parler de cela», explique émue, la chanteuse.

Mais cette tristesse laisse bien vite la place à un nouveau sourire. Comme dans les morceaux pourtant sombres de Nina Simone, Malia en retire une rage de vivre. Terriblement optimiste, l’artiste préfère conclure en insistant sur la richesse de la terre de ses ancêtres: 

«C’est un pays vraiment très beau, avec des lacs magnifiques, je n’ai jamais rencontré des gens comme ca, ils sont tellement merveilleux. Ils rigolent. Ils ont cette lumière. Ma vie n’est pas terminée, j’espère y retourner.»

En concert le 28 mars, au New Morning à Paris.

Stéphanie Trouillard

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Stéphanie Trouillard

Stéphanie Trouillard. Journaliste française spécialiste du Maghreb et du Canada.

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