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Entraînement de l'équipe féminine d'Iran le 11 avril 2011.  Reuters/Caren Firouz
Entraînement de l'équipe féminine d'Iran le 11 avril 2011. Reuters/Caren Firouz

Le football en hijab continue à faire débat

Les instances mondiales du football ont pris une décision lourde de conséquences pour l’émancipation des femmes. La fédération française de football a répliqué par une interdiction, pour marquer son désaccord.

Mise à jour du 27 juillet: Le voile islamique sera autorisé aux Jeux olympiques de Londres. 

«A partir du moment où les instances du football ou de l’athlétisme l’autorisent, le CIO n’a rien à redire. Son argument, c’est que le voile n’est pas un signe religieux, mais culturel», rappelle dans le quotidien Libération l'historien Patrick Clastres, inquiet d'une possible multiplication des revendications religieuses dans les années à venir.  

***

L’affaire avait atteint un point critique en juin 2011: on avait alors interdit à l’équipe iranienne féminine de football de disputer un match de qualification aux Jeux Olympiques, match qui devait avoir lieu en Jordanie. La disqualification d’une équipe entière, à quelques minutes d’un match international de première importance, a rouvert un débat sur les relations qu’entretiennent hijab, sport, et politique internationale. Mais aujourd’hui, le vent du changement semble souffler dans l’autre direction. Des militants, des athlètes et des sympathisants (musulmans ou non) semblent avoir répondu à toutes les objections de la Fédération international de Football Association (FIFA) —qui gère et développe le football dans le monde.

Exclusion des femmes musulmanes

Lorsqu’on a interdit à l’équipe nationale d’Iran de participer aux compétitions internationales, et ce avant un match clé des qualifications aux Jeux Olympiques, le président Mahmoud Ahmadinejad a laissé éclater sa colère, qualifiant la décision d’«inhumaine» avant de traiter les instances dirigeantes de la FIFA de dictateurs, sans sembler prendre la mesure de l’ironie d’une telle déclaration. Certains ont estimé que l’Iran ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Si cette théocratie, particulièrement rétrograde quant à l’égalité des sexes, ne régissait pas l’habillement des femmes, le problème ne se serait jamais posé. Mais ce problème dépasse l’Iran. Trois joueuses de l’équipe nationale de Jordanie ont-elles aussi quitté le terrain en refusant d’enlever leurs hijabs pour disputer le match.

Contrairement à l’Iran, qui est un cas extrême —dans tous les sens du terme, ou presque— la Jordanie est plus représentative des pays à majorité musulmane (ils sont plus de cinquante dans le monde). Le hijab n’y est ni imposé, ni interdit. La décision appartient aux citoyennes, pas au gouvernement. (Seul l’Iran et l’Arabie Saoudite légifèrent sur la tenue des femmes, et cette dernière ne compte aucune équipe de football féminine —ce qui n’est guère surprenant).

Et oui, de fait, des pressions sociales (et même patriarcales) pèsent sur les femmes dans de nombreuses régions. Mais en Jordanie, comme dans la plupart des pays à majorité musulmane, le hijab ne concerne qu’une partie de la population féminine. En choisissant de légiférer sur la question, la FIFA a, d’un simple trait de plume, privé 650 millions de femmes musulmanes de compétitions internationales. Ce problème ne se résume donc pas aux envolées anti-impérialistes du président iranien. La véritable question est de savoir si la FIFA va continuer de discriminer et d’exclure les femmes musulmanes qui choisissent de porter le hijab sur le terrain.

Reflet de l'islamophobie ambiante

Revenons sur l’élément qui a déclenché l’affaire. Le football international (et, de façon plus importante, les athlètes musulmanes) sont pris au piège entre la montée de l’hostilité anti-musulmane et les guerres culturelles qui font rage dans le monde —et ce tout particulièrement en Europe et en Amérique du Nord. En 2007, la Fédération de soccer du Québec a interdit le port du hijab et de tout symbole religieux ostentatoire sur le terrain. Peu après, ce règlement s’est étendu aux petites filles de 11 ans; toute équipe comportant une joueuse refusant d’enlever son hijab se voit désormais obligée de déclarer forfait. Cette même année, l’International Football Association Board (IFAB) a appuyé la décision du Québec, lui donnant ainsi une portée planétaire.

Il y a deux ans (en mars 2010), la FIFA est revenue sur cette position pour autoriser le port d’un couvre-chef permettant de couvrir les cheveux —mais ne devant pas descendre sous les oreilles ou couvrir le cou. Or pour les femmes qui portent le foulard, ce dernier sert principalement à recouvrir les cheveux et le cou. Ce n’est pas un symbole religieux explicite (les différentes communautés du monde arabe ne se sont jamais mis d’accord sur le hijab) ; il s’agit avant tout d’une question de culture, et d’une certaine conception de la pudeur. De nombreuses femmes musulmanes,des millions en réalité, choisissent de ne pas couvrir leurs cheveux. Mais des millions d’autres portent le hijab.

Le problème: un simple foulard

Et le type de hijab en question n’est qu’un foulard, rien de plus. Il ne doit pas être confondu avec les accoutrements contraignant couvrant l’ensemble du corps, qui sont imposés aux femmes dans certaines sociétés, comme le tchador en Iran et les burqas bleues de sinistre mémoire, associées à l’Afghanistan des talibans. Vous n’entendrez personne dire que les athlètes féminines devraient porter le tchador, la burqa ou tout autre type de voile. Et personne ne propose de contraindre les femmes à porter le hijab, que ce soit par leur pays d’origine ou lorsque leur équipe est en déplacement dans un pays musulman. L’objectif est de permettre à toutes les femmes de faire un choix culturel et personnel, sans qu’aucune autorité (essentiellement masculine, que ce soit celle de la FIFA ou des Etats concernés) ne leur impose quoi que ce soit.

Mais si le problème se résume à un simple foulard, où est ce problème, au juste? Les premières objections soulevées à l’encontre du hijab trouvent leur source dans une série de malentendus ; sur l’Islam, la religion et la culture. Mais on a vite transformé la question en un problème de sécurité. Dans un match brutal et particulièrement physique, des joueuses pourraient être tirées par le hijab, s’exposant ainsi à des blessures sérieuses. Mais si un hijab pourrait être agrippé dans le feu de l’action, les cheveux ne seraient-ils pas encore plus susceptibles de servir de cible?

Si l’on s’en tient à cette logique «de sécurité», les cheveux longs et les queues de cheval sont bien plus dangereux que le seul foulard. D’ailleurs, un hijab bien ajusté pourrait même être le plus sûr moyen de protéger les cheveux et la tête des joueuses. Le mouvement qui demande la levée de l’interdiction du hijab n’a cependant jamais rien dit de tel. Ses membres se contentent de souligner l’incohérence et l’éventuel caractère fallacieux de l’argument sécuritaire.

Le hijab version sport

Ceci dit, l’initiative pour l’autorisation du hijab a pris au sérieux les premières objections de la FIFA ; elle y a répondu, et propose une solution à la question de la sécurité des joueuses: une nouvelle version du hijab, spécialement conçu pour les athlètes. Ils ne demandent pas la simple levée de l’interdiction, mais l’introduction d’un hijab pensé pour le sport —et tout particulièrement pour le football. Le hijab sportif couvre les cheveux et le cou ; il est près du corps, mais il est réalisé à base de matériaux laissant la peau respirer, et il se fixe à l’aide d’une bande de type Velcro. Ce hijab est conçu pour se décrocher dès qu’il est agrippé, ce qui permettrait d’éviter les blessures. Les nouveaux designs ont été présentés lors de la réunion de l’IFAB.

La décision coïncide également avec une période d’importants changements au sein de la FIFA. L’organisation a été ébranlée par divers scandales éthiques, dont l’interdiction à vie de l’ancien président de la Confédération asiatique de football, Muhammad Bin Hammam. Cette réorganisation au sommet de la FIFA a permis un apport de sang neuf —voilà plusieurs décennies que la chose ne s’était pas produite. En janvier 2011, aux termes d’une élection particulièrement serrée, Ali Ibn al-Hussein, prince de Jordanie, a été nommé vice-président de la FIFA et représentant de l’ensemble de l’Asie. Il a supplanté le Sud-Coréen Chun Mong Joon, candidat pourtant mieux implanté au sein de l’organisation, et ce par 25 voix contre 20. A peine nommé, le prince hachémite a promis d’œuvrer pour faire évoluer la FIFA dans un sens progressiste, en commençant par lancer une campagne pour populariser le football auprès des jeunes et des femmes dans toute l’Asie.

Ce sport est pratiqué dans le monde entier, mais l’Europe et l’Amérique Latine dominent largement le reste de la planète (et ce particulièrement dans le cadre de la Coupe du monde). Aussi l’objectif premier est-il d’aider le football asiatique à accéder à un niveau de jeu comparable aux meilleurs. Il est bon de souligner que dans le football féminin, le déséquilibre géographique vis-à-vis de l’Europe et de l’Amérique Latine est moins important que dans le football masculin: les Etats-Unis, la Chine (et, plus récemment, le Japon) comptent parmi les vainqueurs de la Coupe du monde. 

Le combat du prince de Jordanie

Le prince Ali a constitué une équipe jeune et professionnelle —comprenant d’anciens diplomates jordaniens particulièrement talentueux— pour promouvoir le changement, en commençant par l’Asie. Ils tentent aujourd’hui de faire annuler ce qui n’est —probablement— qu’une forme de discrimination sexuelle involontaire au sein du football international. Parmi leurs différents projets, on peut notamment citer une campagne de sensibilisation intitulée «Let Us Play» [«Laissez-nous jouer»], dont le groupe Facebook a vite attiré plus de 65.000 membres.

En novembre 2011, à Kuala Lumpur (Malaisie), la proposition visant à mettre fin à l’interdiction du hijab a été acceptée par le comité exécutif de la Confédération asiatique de football (CAF). La CAF a alors chargé le prince Ali de soumettre cette proposition au comité exécutif de la FIFA, qui se réunirait à Tokyo en décembre 2011. L'étape suivante s'est déroulé en Angleterre: la réunion de mars 2012 de l’IFAB, à Londres, chargée de promulguer et de modifier les règles du football international, et dont les décisions doivent être respectées par toutes les associations et les confédérations régionales.

La dynamique du changement initiée en Asie progresse vers l’Occident ; au fil des mois, elle a recueilli de nombreux soutiens chez les sportifs non-musulmans, comme Ryan Nelson (capitaine de l’équipe masculine de Nouvelle-Zélande) et Michele Cox (ancienne milieu de terrain de l’équipe féminine de Nouvelle-Zélande). Le syndicat international des joueurs de football (FIFPro) a soutenu la campagne, bientôt suivi par les joueuses de l’équipe nationale du Japon (ou Nadeshiko).

L’équipe du prince Ali a mené une campagne extrêmement approfondie, en mettant l’accent sur trois points: l’éducation, l’élargissement de la participation des femmes et le recueil de soutiens —chez les musulmans comme chez les non-musulmans. La FIFA et l’IFAB doivent désormais prendre une décision de très grande importance. En rendant leur verdict, ils auront sans doute à l’esprit la mission que la FIFA s’est donnée: populariser la pratique du football —et par conséquent, permettre au plus de femmes possible de le pratiquer.

La levée de l’interdiction a cet effet salutaire. Elle permet à de nombreuses femmes de pratiquer le sport le plus populaire au monde. C’est une situation rare ; l’une de celle où les conservateurs culturels et les progressistes sociaux peuvent et doivent se battre pour la même cause. En levant l’interdiction et en autorisant le port d’un hijab conçu pour le sport —uniquement destiné aux femmes qui désireraient le porter— le monde du football œuvre pour l’émancipation des femmes. Lever l’interdiction permet aux femmes de choisir, plutôt que de voir la FIFA choisir pour elles.

La balle est dans le camp de la FIFA. Il ne lui reste qu’à assurer la passe. Pour les laisser jouer.

Curtis R. Ryan [traduit par Jean Clément Nau]

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