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Plage le 15 août 2010. Reuters/Zoubeir Souissi
Plage le 15 août 2010. Reuters/Zoubeir Souissi

La nouvelle Tunisie rêve d'un autre tourisme

Plus d'un an après la révolution, le secteur du tourisme tunisien se relève avec peine, mis à terre par la crise la plus grave de son histoire.

Si l'objectif affiché est de retrouver les niveaux atteints en 2010, la Tunisie souhaite en profiter pour abandonner le modèle du tout-balnéaire, et mise désormais sur l'intérieur des terres.

Deux millions de touristes en moins, 3.000 emplois supprimés, une baisse de recettes de 33%... Le bilan de la saison touristique 2011 est désastreux. En cause, le sentiment d'inquiétude diffus provoqué par les révolutions arabes, qui a poussé de nombreux touristes européens à annuler leurs vacances en Tunisie l'été dernier.

La situation politique est pourtant stable et aucune agression contre des touristes n'a été rapportée. Malgré une campagne de communication audacieuse, la Tunisie n'est pas parvenue à sauver la saison touristique l'an dernier. Pas de quoi décourager le nouveau ministre du Tourisme, Elyes Fakhfakh, qui a récemment effectué une tournée en Europe pour relancer la destination et annoncé un budget promotionnel de plus de 65 millions de dinars (33 millions d'euros) en 2012, soit le double de l'an dernier. Son objectif est de remonter cette année aux niveaux atteints en 2010. L'enjeu est de taille, dans un pays où le secteur du tourisme est l'un des piliers de l'économie: il représente 7% du PIB et emploie environ 15% de la population active.

Le bras de fer qu'engage aujourd'hui la Tunisie avec cette crise conjoncturelle s'accompagne également d'une réflexion en profondeur sur le modèle du secteur tunisien tel qu'il a été instauré dans les années 1960 sous Habib Bourguiba: un tourisme héliotropique, à 80% balnéaire. Selon une étude du ministère du Tourisme tunisien publiée en 2009, sur les 239.890 lits que compte le parc hôtelier tunisien, plus de 40% d'entre-eux sont concentrés rien que sur l'île de Djerba et dans les stations balnéaires de Zarzis, Nabeul et Hammamet.

Reconquérir le patrimoine naturel et culturel

La Tunisie veut donc désormais vanter les charmes des régions situées à l'intérieur du pays, telles que le Kef, au nord, le désert, au sud, et la quinzaine de parcs nationaux répartis sur l'ensemble de son territoire. Elle souhaite également mettre l'accent sur ses sept sites classés au Patrimoine mondial de l'Unesco, tels que le site archéologique de Carthage, la Grande Mosquée de Kairouan ou la cité punique de Kerkouane.

«On ne va naturellement pas abandonner le tourisme balnéaire, mais on va diversifier l'offre. On se dirige de plus en plus vers la promotion du produit culturel, du patrimoine, du produit désertique. Il faut prendre en considération les attentes des nouveaux touristes. Les Japonais par exemple sont plus tentés par le désert, la nature, les randonnées pédestres et équestres», explique Abir Fares, journaliste à Tunisie.co, un site d'informations dédié au tourisme.

Parier sur le tourisme vert

L'éco-tourisme est aujourd'hui en vogue, et le gouvernement veut soutenir le développement de ce secteur de niche encore balbutiant. Quelques gîtes ruraux ont été créés ces dernières années à l'intérieur du pays, à l'instar de Dar Zaghouan, une ferme située au pied de la montagne, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Tunis. Quand elle a ouvert cet établissement de neuf chambres il y a cinq ans, Sihem Mlika Zribi passait pour une originale:

«Tout le monde me demandait si j'avais toute ma tête. Les gens voyaient que j'investissais, que je construisais, et ils ne savaient pas si j'allais vraiment avoir une clientèle, parce qu'on est habitué au tourisme balnéaire, et que ce type de tourisme n'était pas très connu en Tunisie à l'époque», se souvient cette ancienne employée de la Lufthansa, qui propose à ses hôtes de déguster des produits de la ferme, d'aller à la rencontre d'artisans de la région ou encore de découvrir la montagne voisine à travers des promenades spéléologiques.

Jusqu'à présent, le gîte est surtout fréquenté par une clientèle tunisienne familiale, urbaine et aisée, attirée par la promesse de vacances au vert.

En diversifiant l'offre touristique, la Tunisie espère ainsi allonger sa saisonnalité, à l'image du Maroc –qui attire chaque année plus de 9 millions de touristes, contre 7 millions en Tunisie avant la révolution, dont la saison touristique s'étale presque sur toute l'année, alors qu'elle se concentre sur les mois d'été en Tunisie.

Monter en gamme

Une des clefs du succès réside également dans un repositionnement de l'hôtellerie.

«Les hôtels quatre et cinq étoiles représentent 40% du parc hôtelier. Beaucoup d'entre-eux sont aujourd'hui bradés, valent des trois étoiles au Maroc ou en Égypte au niveau prix. Il faut monter en gamme, développer des produits à haute valeur ajoutée, et surtout éliminer cette étiquette de tourisme bon marché», estime Abderraouf Tebourbi, directeur général de l'école supérieure de commerce et de gestion Vatel Tunis.

A rebours du tourisme de masse, des initiatives originales voient le jour. Le Dar El Médina est le premier hôtel à avoir ouvert ses portes au cœur de la vieille ville de Tunis. Salah Belhaouane, employé de banque à la retraite, a transformé il y a quelques années la maison familiale en petit hôtel de luxe. Au début, il s'est lui aussi heurté à l'incompréhension:

«Pour les banquiers, 12 chambres, c'était inconcevable, il fallait faire 500 lits ou pas », se souvient sa femme, Zeyneb Belhaouane.

Estampillée du label «résidence de charme», cette belle demeure des années 1830 accueille une clientèle étrangère fortunée, mais a vu son chiffre d'affaires baisser de plus de 80% la saison dernière.

Investir le web

De plus en plus de touristes organisent aujourd'hui leur séjour via le web, sans passer par une agence de voyage. Par exemple, 38% des Français, qui continuent de faire partie des nationalités les plus représentées parmi les touristes qui se rendent en Tunisie, ont réservé leur voyage en ligne en 2010. La Tunisie continue pourtant aujourd'hui de fonctionner en grande partie avec les tour-opérateurs.

«On fait encore du tourisme d'il y a 40 ans, parce que les hôteliers tunisiens ne connaissent pas d'autre forme de commercialisation. On a toujours besoin des tour-opérateurs, mais il ne faut pas que ça soit un monopole. 60% des hôteliers tunisiens n'ont pas de sites web dynamiques aujourd'hui, parce qu'ils n'en ont pas eu besoin. Il faut aujourd'hui les pousser à créer leur site web, afin qu'ils aient accès aux centrales de réservations sur Internet», considère Abderraouf Tebourbi.

Ouvrir le ciel

Le grand enjeu de 2012 réside enfin dans l'ouverture du ciel tunisien aux compagnies aériennes européennes. Les accords d'Open Sky auraient normalement dû être signés en novembre dernier, mais le ministère du Transport tunisien a préféré reporter les négociations au premier semestre 2012, au motif que «la conjoncture économique ne permettait pas aux compagnies tunisiennes de faire face à cette nouvelle concurrence». Si les compagnies low-cost sont autorisées à investir le ciel tunisien, comme c'est déjà le cas au Maroc ou en Égypte, la plupart des professionnels du secteur tablent sur une hausse significative et une diversification de la clientèle touristique. Reste à voir si ce ne sont pas que les destinations touristiques traditionnelles qui en profiteront.

Annabelle Georgen

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Annabelle Georgen

Journaliste

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