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Depuis ses bureaux de Manhattan à New York, Sowore Omoyele dirige Sahara Reporters. ©Charlotte Alix
Depuis ses bureaux de Manhattan à New York, Sowore Omoyele dirige Sahara Reporters. ©Charlotte Alix

Les Etats-Unis, terre d'exil des journalistes africains

Fuyant des régimes corrompus et violents, des journalistes africains tentent de se reconstruire à New York ou dans d’autres villes américaines. Une liberté qui ne leur permet pas forcément de continuer leur métier.

Kassahun Yilma vivait réfugié à Nairobi depuis deux ans. Ce journaliste éthiopien de l'hebdomadaire Addis Neger, une des dernières voix indépendantes d'Ethiopie (la version papier a cessé de paraître fin 2009), est aujourd’hui un réfugié politique aux Etats-Unis. Depuis bientôt deux mois, il habite dans une petite ville du nord-ouest de la Pennsylvanie. Mais s’il est libre, Kassahun Yilma n’a pas fini de se battre pour autant. Car tout est à reconstruire. A commencer par sa carrière.

Au Kenya, dans l’attente de son visa américain, l’ancien «senior reporter» a pu continuer à écrire pour la version en ligne d’Addis Neger. Mais, à plus de 12.000 kilomètres de sa région, il ne sait pas s’il pourra encore exercer ce métier qu’il considère comme un sacerdoce.

«Certes, je n’ai plus d’attaques de panique. Il y a une lueur d’espoir et j’ai un droit nouveau: celui de pouvoir travailler en toute liberté. Mais je suis lucide, aujourd’hui c’est mon métier qui est menacé», confie Kassahun Yilma.

Un parcours du combattant

Pour beaucoup de journalistes africains censurés ou menacés dans leur région d'origine, les Etats-Unis symbolisent la terre d’asile rêvée, le pays de la liberté, l’espoir de pouvoir travailler sans risquer sa vie à chaque article. Le pays est d’ailleurs celui qui a accueilli le plus de journalistes en exil lors des dix dernières années (180 selon le dernier rapport du CPJ, le Committee to Protect Journalists). Toutefois, y arriver relève du parcours du combattant.

«Les démarches sont longues et compliquées», confirme Maria Salazar-Ferro, en charge du programme d’assistance des journalistes au CPJ à New York. «Dernier exemple en date: il s’agit là encore d’un Ethiopien. Son dossier de demande d’asile a été accepté il y a plus de trois mois, après plus de deux ans de démarches. Mais il attend toujours son visa... Les autorités américaines évoquent des raisons de sécurité. Malgré notre soutien et nos pressions, la procédure traîne encore.»

Une fois arrivé sur le sol américain, le soulagement est de courte durée. Aux difficultés financières s’ajoute une dure réalité: la probabilité de retravailler dans un média un jour est mince.

«Nous recevons 200 dollars chaque mois pour l’électricité, le gaz et autres frais fixes. Nous avons aussi droit à des coupons alimentaires à hauteur de 367 dollars et notre loyer est pris en charge pendant trois ou quatre mois. Enfin, nous bénéficions d’une assurance médicale pendant huit mois ».

Des aides provisoires, ce qui pressent les réfugiés à trouver rapidement un autre moyen de survie.

«Je savais que ce serait difficile, concède Kaddahun Yilma. Et j’ai bien conscience qu’il va bientôt falloir faire des choix en terme de carrière.»

C’est là que le bât blesse. Durant les dix dernières années, seuls 22% des journalistes exilés (toutes nationalités confondues) sont parvenus à garder un pied dans le métier. Les «success stories» font figure d’exceptions.

«La transition est difficile. Il y a d’abord la barrière de la langue , explique Mohammed Keita, le coordinateur du soutien aux journalistes africains au CPJ. Mais aussi leur état psychologique: certains ont subi des tortures, ou des peines d’emprisonnement, ils arrivent ici dans un état proche de la dépression.»

Quelques rares journalistes en exil sont parvenus à intégrer un média dans leur pays d’accueil, mais la plupart ont été contraints d’accepter de changer de carrière: des rédacteurs en chef sont aujourd’hui livreurs, et des reporters gardent les portes des clubs huppés de Washington.

Internet au secours des exilés

Quelques uns, toutefois, ont refusé d’abandonner leur métier coûte que coûte. Ils ont entrepris de repartir à zéro en créant leur site web d’information. C’est le choix qu’a fait Agnès Tailé. Journaliste reconnue au Cameroun pour avoir animé une émission de libre antenne traitant des affaires de corruption et de violation des Droits de l’Homme, la jeune femme a quitté son pays après avoir été victime de violences et d’intimidations.

En 2009, peu de temps après avoir reçu le Prix du Courage en Journalisme par l’International Women’s Media Foundation, Agnès Tailé s’est sentie plus que jamais en danger. Elle a choisi les Etats-Unis comme refuge. Une fois arrivée à New York, elle a pris contact avec les organisations de défense des journalistes. «Je ne m’imaginais pas vivre en enterrant le journalisme», se souvient-elle.

Quelques mois plus tard, elle a lancé son site web: le Septentrion. Dans cette entreprise, elle est épaulée par l’école de journalisme de The City University of New York (CUNY), où elle n’est autre que la «journaliste internationale en résidence» pour l’année 2011/2012, un programme lancé il y a quatre ans par le CPJ.

«Une expérience riche en opportunités, dit-elle. Le programme offre la possibilité de participer à tous les cours dispensé sur le Campus: il y a de quoi se perdre en voulant tout apprendre à la fois!»

Agnès Tailé a choisi de suivre le programme «journalisme entrepreneurial» de l’école. Et c’est d’ailleurs en véritable chef d’entreprise qu’elle a monté le Septentrion. Malgré tout son enthousiasme, la journaliste reconnaît qu’il est difficile de vivre grâce à un site internet.

«C’est un suicide financier!  Après un an d’existence, nous avons toujours zéro revenu... Mais je reste confiante: je travaille avec une équipe jeune et efficace, et nous venons d’ailleurs de lancer un hebdomadaire en version papier. Nous avons en effet trouvé des partenaires pour nous aider à sortir l’information du fin fond des villages, et pour la relayer partout au Cameroun et dans le reste du monde.»

Agnès Tailé s’estime chanceuse: elle peut compter sur le soutien financier de son mari. La journaliste affirme d’ailleurs ne pas avoir créé le Septentrion pour gagner de l’argent.

«Il s’agit avant tout de jouer le rôle social qui est le mien, même loin des frontières de ce pays qui m'est cher.»

Internet représente en effet un outil formidable pour ces journalistes en exil. Mohammed Keita ne dit pas autre chose: «En plus de leur permettre de garder le contact avec les leurs, c’est souvent le seul moyen pour eux de faire entendre leur voix». A l’abri des menaces, ils ont enfin la possibilité d’écrire en toute liberté. Reste que le modèle économique est bancal, et que ces journalistes n’échappent pas toujours aux censeurs de leur pays d’origine, qui n’hésitent pas à lancer des attaques cybernétiques contre ces sites qui dérangent.

«Nous sommes une épine dans leur pied car nous visons juste!», lance le journaliste nigérian Sowore Omoyele.

Cette liberté d’expression n’est pas de tout repos, même depuis le sol américain. Sowore Omoyele le confirme, lui qui a créé Sahara Reporters depuis New York: «Nous sommes régulièrement victimes de piratage!»

Espoirs de retour

Son site, une sorte de plate-forme citoyenne, dénonce sans relâche la corruption et les malversations en cours au Nigeria. Avec près d’un million de visiteur par mois, Sahara Reporters est devenu un véritable phénomène au pays. Pays que cet ancien activiste anti-gouvernemental a quitté en 1999, après, affirme-t-il, avoir été torturé.

En costume sombre, Sowore Omoyele répond aux questions avec aisance, tout en jetant un œil au fil d’actualité du BlackBerry Messenger, son principal outil de travail. C’est de là qu’arrivent ses informations, relayées par plus de 1200 «citoyens-journalistes» au pays. En six ans, Sowore Omoyele s’est forgé une réputation de justicier. Il se défend de l’être, même s’il reconnaît que Sahara Reporters a bouleversé le paysage médiatique nigérian. Et peut-être même la société nigériane.

«Ce site a permis d’élever le niveau de conscience des citoyens, affirme le journaliste. Nous leur avons ouvert les yeux sur la corruption qui mine notre pays. Je pense d’ailleurs que nos enquêtes et révélations ne sont pas étrangères à la récente révolte au Nigeria

Mais si Sowore Omoyele est fier de son entreprise, qui emploie aujourd’hui une dizaine de personnes, il rêve de pouvoir exercer dans son pays.

«J’y étais encore pas plus tard qu’en novembre dernier, mais j’ai dû passer par des réseaux clandestins car je suis aujourd’hui l’ennemi public numéro 1 du régime. Je ne suis pas sûr de pouvoir y retourner, mais c’est mon vœu le plus cher. Si je fais ce travail ici, c’est justement pour créer les conditions qui me permettront un jour de travailler depuis le Nigeria sans craindre pour ma vie.»

Le mal du pays, comme le mal du métier, deux aspects non négligeables de l’exil. Fin décembre, le Committee to Protect Journalist s’est justement intéressé à ces problématiques inhérentes à l’expatriation des journalistes. A Nairobi, le CPJ a réuni des organisations de défense de liberté de la presse, des associations de défense des droits de l’homme et des journalistes en exil, pour discuter des moyens à mettre en œuvre pour mieux épauler les journalistes réfugiés sur le long terme.

«Notre point de vue est qu’il faut privilégier des solutions régionales, explique Maria Salazar-Ferro. A condition que ces journalistes ne soient pas en danger dans les pays voisins, nous voudrions monter des partenariats avec des écoles de commerce ou avec des grands médias africainsEn restant dans la région, il leur serait plus facile de se relever et de continuer à exercer leur métier, voire de créer de nouveaux médias. D’autant qu’avec les mouvements de population, notamment dans l’est du pays, il y a des diasporas importantes, et donc des besoins en information.»

Les journalistes membres de ces diasporas pourraient même représenter l’espoir d’une information de qualité dans la région, alors que des pays comme la Somalie ou l’Ethiopie balaient un à un les médias indépendants.

Charlotte Alix

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Charlotte Alix

Journaliste française basée à New York.

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