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Un Sénégalais vote pour l'élection présidentielle, le 26 février 2012, à Dakar. REUTERS/Youssef Boudlal
Un Sénégalais vote pour l'élection présidentielle, le 26 février 2012, à Dakar. REUTERS/Youssef Boudlal

Pourquoi le modèle sénégalais n'a pas droit à l'échec

En matière de démocratie, le Sénégal a toujours été le modèle à suivre d’Abidjan à Brazzaville. Son échec serait celui de toute l’Afrique francophone.

Nous sommes nombreux à craindre que le Sénégal, ce pays si proche affectivement du nôtre, ne tombe à son tour, victime du syndrome ivoirien, c'est-à-dire des violences post-électorales. Loin de nous l'idée d'émettre une opinion sur la candidature du président sortant Abdoulaye Wade.

Les constitutionnalistes sénégalais sont mieux placés que nous pour l’apprécier. Mais le fait est qu'une bonne partie de la population sénégalaise a estimé que cette candidature n'avait pas lieu d'être, et bon nombre d'adversaires du chef de l'Etat sénégalais ont passé le plus clair de leur temps durant la campagne à la dénoncer. On a déploré des morts et des blessés avant le jour du vote.

Quoi qu’il en soit, Maître Abdoulaye Wade a été candidat, le vote a bel et bien eu lieu, et au moment où nous écrivions ces lignes, les nouvelles que nous recevions du Sénégal indiquaient que le scrutin se déroulait dans le calme et que les incidents remarqués étaient mineurs. Au second tour organisé le 25 mars, Abdoulaye Wade affrontera Macky Sall.

Toute la question désormais est celle de l’après-élection. Comment les différents protagonistes prendront-ils les résultats? Les accepteront-ils ou se battront-ils? Après ce que la Côte d’Ivoire a vécu l’année dernière, avec ce que le Mali endure en ce moment avec la rébellion du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), avec ce que traverse le Nigeria en proie aux actes de terrorisme prêtés à la secte Boko Haram et aux affrontements interreligieux, avec la Guinée dont on ne sait trop où elle va, notre région ouest-africaine peut vraiment et doit faire l’économie d’un accès de violence à la suite des élections au Sénégal.

Faut-il désespérer de nos leaders? 

Si une telle crise devait éclater, il faudrait alors désespérer des leaders de l’Afrique ou peut-être des Africains tout court. Le Sénégal a été l’un des premiers laboratoires de la démocratie en Afrique francophone. Nous avions tous applaudi lorsque Léopold Sédar Senghor (au pouvoir de 1960 à 1980), le premier président du Sénégal indépendant, avait instauré le multipartisme avant de se retirer volontairement du pouvoir. Dans les années 90, plus de vingt ans avant les printemps arabes, d’Abidjan à Kinshasa en passant par Lomé, Cotonou, Brazzaville et Libreville, nous avions manifesté dans les rues de nos capitales et incendié des bus pour que nos dirigeants suivent l’exemple sénégalais.

Il y eut le discours de la Baule (en 1989, François Mitterrand avait appelé de ses vœux une démocratisation de l’Afrique), des conférences nationales par-ci, par-là, avec des succès divers, et des élections plus ou moins truquées.

Globalement, la majorité des pays francophones d’Afrique entrèrent dans la démocratie en traînant les pieds, sous les sourires narquois des Sénégalais. Nous applaudîmes encore lorsqu'en 2000 le président du Sénégal Abdou Diouf s’effaça avec élégance après la victoire de son adversaire Abdoulaye Wade.

Les clichés culturalistes pourraient resurgir

Pourquoi faut-il qu’aujourd’hui, nous ayons le cœur serré en pensant aux lendemains de l’élection sénégalaise? Quel que soient les arguments avancés par les uns et les autres, le fait est que la démocratie sénégalaise est en panne. Faut-il pour autant la laisser s’effondrer complètement? Assurément, non. Il incombe aux leaders politiques sénégalais et à l’ensemble de la société civile de ce pays frère, de transcender leurs antagonismes, pour que l’élection au suffrage universel reste le mode exclusif d’accès ou de conservation du pouvoir.

Si le modèle sénégalais venait à échouer, il faudrait s’attendre à voir resurgir les clichés culturalistes qui tenteront de faire admettre que la démocratie occidentale serait incompatible avec l’âme africaine.

La démocratie, un luxe pour nous Africains?

Après les drames post-électoraux en Côte d’Ivoire, avec les constitutions que l’on a modifiées ici et là pour maintenir indéfiniment dans leurs fauteuils des présidents qui n’ont pas réussi au bout de plusieurs décennies de pouvoir à faire sortir leurs pays de la pauvreté et de la dépendance, avec ce qui risque de se passer au Sénégal, et peut-être demain au Burkina Faso où un âpre débat est en cours sur une éventuelle modification de la constitution devant autoriser la non-limitation des mandats du président de la république, allons-nous donner raison à l’ancien président français, Jacques Chirac, qui disait il y a quelques années que la démocratie était un luxe pour nous Africains?

Sommes-nous vraiment des peuples immatures pour la démocratie ou sommes-nous seulement victimes de dirigeants politiques dépassés? Notre pensée et notre façon d'agir politiques, qu’il s’agisse des gouvernants ou des gouvernés, sont-ils en adéquation avec les exigences de la démocratie?

Il est peut-être arrivé le temps pour nous, intellectuels africains, de faire notre introspection pour déterminer si cette démocratie occidentale est vraiment un luxe ou si elle est simplement inadaptée à nos réalités et mentalités. Et si tel était le cas, il nous faudrait alors réfléchir sur la meilleure forme de gouvernance qui nous éviterait des bains de sang et de grands pas en arrière à chaque fois que nous devons changer de chef. 

Venance Konan (Fraternité matin)

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Venance Konan. Ecrivain et journaliste ivoirien. Il a notamment publié le roman Les Prisonniers de la haine.

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