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Rachid Badouri ©Eric_Myre
Rachid Badouri ©Eric_Myre

Rachid Badouri: l’humour couscous-poutine

Star au Québec, Rachid Badouri s’attaque à la France. L’humoriste canadien d’origine marocaine a posé ses valises pour quelques mois à Paris au Théâtre Le Temple. Un drôle de one-man show où se côtoient Michael Jackson, blagues berbères et quelques pelletées de neige.

Tour à tour danseur de hip-hop, sosie d’Eddy Murphy dans Le Flic de Beverly Hills ou encore animateur de mariage, Rachid Badouri a plus d’un personnage en stock. Véritable homme élastique, il multiplie les grimaces et les chorégraphies. En costume et en baskets, il glisse d’un bout à l’autre de la scène. Après un moonwalk façon Michael Jackson, cette boule à zéro explosive se lance dans l’imitation d’une poule marocaine.

Dans la salle, les applaudissements fusent à chaque blague et les spectateurs pleurent littéralement de rire. Alors que le public découvre ce nouveau visage de la scène parisienne, l’humoriste québécois est pourtant déjà bien rôdé. Révélation du célèbre festival Juste pour Rire de Montréal en 2005, son show à l’américaine intitulé Arrête ton cinéma a attiré plus de 300.000 spectateurs dans la province francophone. Sur les pas de ses compatriotes Stéphane Rousseau ou Anthony Kavanagh, il s’est aujourd’hui lancé pour défi de conquérir la France.

Le Hollywood français

Installé depuis quelques semaines à Paris, le comique âgé de 35 ans a déjà pris ses marques dans la capitale. C’est d’ailleurs dans un petit café bien français du 2ème arrondissement qu’il donne rendez-vous aux journalistes.

«Cela fait quand même depuis janvier qu’on a commencé cette aventure. Le choc culturel n’a pas vraiment été présent car cela ressemble beaucoup au Québec, je me suis pas mal habitué à la vie parisienne», explique Rachid, avec une casquette de gavroche sur la tête.

Né à Montréal de parents marocains, le jeune homme a toujours été connecté avec le vieux continent:

«J’ai été élevé avec la culture québécoise autant qu’avec la culture française. Avec mon père a la maison, on était souvent branché avant l’arrivée des satellites sur TV5. J’ai grandi avec Louis de Funès, Gad Elmaleh, Djamel, les premiers sketchs de Smaïn. J’étais un grand fan de Pierre Richard, c’était un monde qui m’intéressait énormément».

Après avoir tourné avec succès pendant plus de trois ans sur les routes québécoises, c’est donc tout naturellement qu’il a décidé de se lancer dans le grand bain français. Alors que le Québec ne compte que huit millions d’habitants, la France et ses 65 millions d’âmes offrent un marché considérable. «C’est un Hollywood français. Le Québec, c’est la seule province ou l’on parle encore le français, alors qu’ici c’est un pays qui t’ouvre les portes du monde francophone », explique avec des étoiles dans les yeux, cet ancien agent de bord devenu humoriste.

Le pari est alléchant, mais rares sont ceux qui ont réussi à se faire une place dans l’hexagone. Pour ne pas se casser les dents, Rachid Badouri a méticuleusement préparé son séjour. Après avoir passé trois mois en 2011 au Théâtre Trévise, il s’est installé cette année jusqu’à fin mars dans la petite salle du Temple, qui compte 350 places:

«Faut pas être pressé pour percer en France, ce n’est pas parce que tu as un bon produit, et que les gens te disent qu’ils aiment bien, ça ne veut pas dire que d’ici trois semaines tu seras complet. Il y a plus de monde à convaincre. (…) En une fin de semaine, il peut y avoir 1000 spectacles à travers la ville de Paris. C’est important de s’intégrer et d’y rester, c’est minimum six mois ».

Pour mettre toutes les chances de son côté, le Québécois a aussi remanié un peu son show. Mise à part quelques expressions bien de chez lui, «On cherchait pas le trouble», «Ça me faisait capoter!» ou encore quelques «tabernacles» bien placés, le Montréalais a modifié son vocabulaire. Mais pas question de perdre toute son identité: «Il ne faut pas nécessairement changer notre accent. Ils ne nous aimeront pas plus parce qu’on parle français de France. Ils vont nous dire:

«Mais qu’est ce que tu nous racontes ? Ce qui a été vendu, pourquoi on a eu une curiosité à venir te voir, c’est parce qu’on entend parler d’un Québécois marocain qui débarque en France, arrive nous pas avec un accent aiguisé à la française, on ne va pas y croire!».

Un Québécois d’origine marocaine

Elevé dans une famille d’immigrés débarqués au milieu des années 1970 au Canada, Rachid Badouri est d’ailleurs un partisan du mélange des cultures. Ses parents, des Berbères originaires d’Hadria dans le Rif marocain, lui ont inculqué le respect de sa terre d’origine, mais aussi de son pays d’adoption:

«Mon père ne voulait pas perdre les valeurs et les traditions marocaines mais en même temps il était un citoyen québécois exemplaire.(…) C’était la volonté de vouloir s’intégrer dans un pays qui t’accueille, mais en même temps, cela ne veut pas dire efface tes valeurs, et oublie d’où tu viens et tout d’un coup tu te regardes dans le miroir, t’as les yeux bleus, les cheveux blonds, tu t’appelles Christian, non tu t’appelles Rachid ! »

Avec dérision, il ne voit qu’un seul inconvénient à cette double identité: «En hiver, pelleter la neige en babouches, c’est froid !».

Dans son show, le Maroc tient ainsi une grande place. Avec de nombreux détails aussi hilarants les uns que les autres, le comique raconte son premier voyage dans le pays de ses ancêtres lorsqu’il avait 16 ans : le douloureux transport à dos de mulets, l’absence déroutante de toilettes ou encore les stridents youyous de bienvenue. Après son séjour parisien, Rachid compte d’ailleurs bien retourner dans le royaume et s’y produire pour la première fois sur scène. Une date à Marrakech est en projet pour le mois de juin:

«J’ai hâte. Cela va être une fierté. Mon père attend cela avec impatience. La journée où il va me voir sur scène au Maroc, je ne sais pas s’il va pleurer ou s’évanouir. C’est quelque chose d’énorme. Imagine-toi un fils d’immigrant. Son papa qui débarque au Québec avec rien dans ses poches, avec un rêve pour son fils, et tout d’un coup, il se retrouve des années plus tard avec des gens qui vont voir son fils en spectacle!».

Hyperactif, l’humoriste vise aussi une carrière dans le cinéma. Après avoir participé à plusieurs émissions télévisées en France dont celle de TF1, Vendredi tout est permis avec Arthur, il court de casting en casting pour décrocher un rôle:

«Je ne peux pas me permettre de faire neuf ans ici, comme un humoriste qui est né ici, lui il s’en fout. Moi j’ai une carrière qui ne doit pas se faire oublier au Québec (…) Si après quatre ans, on est encore en train de faire du deux jours semaines et que les choses n’avancent pas comme on veut, il y a un problème. Mais pour l’instant, les résultats dépassent les attentes, on est très content ».

Après ces débuts prometteurs, Rachid savoure chaque instant. A des milliers de kilomètres de chez lui, il n’avoue manquer que de deux choses, sa famille et son public québécois. Pour le reste, pas de signe de mal du pays : « J’ai beau m’imprégner de la culture québécoise, de dire que je suis québécois, l’hiver je m’y ferai jamais. Je suis pas capable, je n’ai pas de sang, je suis toujours gelé au bout des doigts. En plus j’ai perdu mon teint. Mon père me disait que quand j’étais jeune j’étais plus brun, j’avais l’air d’un indien. Les gens m’appelaient le Tamoul! Le froid, ça doit faire ça!»

Jusqu’au 31 mars au Théâtre Le Temple.

Stéphanie Trouillard

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Stéphanie Trouillard. Journaliste française spécialiste du Maghreb et du Canada.

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