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Symbole de l'euro à Francfort le 29 février 2012. Reuters/Alex Domanski
Symbole de l'euro à Francfort le 29 février 2012. Reuters/Alex Domanski

Comment l'Europe freine la croissance de la Tunisie

L'analyse des relations économiques entre l'Union européenne et la Tunisie révèle des échanges qui ne profitent pas au développement tunisien.

Mise à jour du 11 juillet 2012: La Tunisie connaît une reprise économique après la récession de 2011, dans la foulée de la révolution, mais elle est fragilisée par l'incertitude politico-sécuritaire et par la crise en Europe, a indiqué hier à l'AFP le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie. «Dès que nous verrons un renforcement de la sécurité, une stabilisation du climat social et politique, cela encouragera les investisseurs», a estimé Mustapha Kamel Nabli. 

«La situation économique en Europe a commencé à nous affecter de manière significative. Depuis mars, nous avons commencé à ressentir les effets sur les exportations de produits manufacturés», a-t-il notamment indiqué. En particulier, une baisse de l'ordre de «5 ou 6%» des exportations de textiles et cuirs, et une croissance anémique des exportations de l'industrie mécanique (3-4%).

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D’après le document intitulé «EuroMediterranean statistics» on peut constater que l’Europe à 27 représente 79,3% des exportations de la Tunisie.

Mais peut-on réellement qualifier l’Europe de partenaire efficace pour le développement économique de la Tunisie?

Quelles sont les conséquences des échanges commerciaux de la Tunisie avec les pays développés, dont l’Europe? Quelle est la nature des échanges commerciaux de la Tunisie? Quels sont leur évolution et leurs conséquences sur la balance commerciale?

Les échanges commerciaux de la Tunisie avec l’Europe

Si 79,3% des exportations tunisiennes sont expédiées en Europe, on peut observer, en consultant les données d’Eurostat, que seuls 0,8% des échanges commerciaux de l’Europe sont réalisés avec la Tunisie. Cette disproportion s’explique notamment par les volumes d’échanges de l’Europe qui sont bien plus importants que ceux de la Tunisie.

Lorsque l’on regarde de plus près ces échanges commerciaux, on s’aperçoit rapidement que la balance commerciale de l’Europe est toujours positive et celle de la Tunisie toujours négative. Dans ces conditions on peut considérer que la Tunisie est un réel partenaire de l’Europe qui permet son enrichissement, contrairement à l’Europe, qui elle, ne conduit pas à l’enrichissement de la Tunisie mais bel et bien à son appauvrissement du fait d’une balance commerciale toujours négative.

Les échanges commerciaux de la Tunisie avec les pays développés

Si l’on s’intéresse maintenant à la base de données de la Banque Mondiale, on peut observer l’évolution des échanges commerciaux tunisiens avec les pays développés.

On peut constater une moyenne voisine de 80% et précédemment nous avons pu voir que les pays européens sont majoritaires dans les échanges commerciaux de la Tunisie. On observe depuis 2002 une diminution des volumes d’échanges aussi bien au niveau des importations que des exportations. Cependant, comme le montre la figure suivante, le déficit de la balance commerciale se creuse pour atteindre environ 8 milliards de TND( Dinars tunisiens) pour l’année 2010.

Ainsi, on peut conclure que la Tunisie est un partenaire de la croissance économique des pays développés et ce, quel que soit les volumes d’échanges. Inversement, les économies développées appauvrissent la Tunisie par deux biais: d’une part ils entretiennent le déficit commercial du pays et d’autre part ils endettent la Tunisie pour que celle-ci puisse financer son déficit.

Évolution de la nature des importations et exportations tunisiennes

Dans les figures suivantes, on peut analyser l’évolution de la nature des importations et exportations tunisiennes dans le monde, exprimée en pourcentage des échanges.

En ce qui concerne les exportations, on constate une nette augmentation au profit des produits manufacturiers et au détriment de toutes les autres catégories que ce soient les matières premières agricoles, l’alimentaire, le pétrole ou les minerais et métaux. La question que l’on peut se poser est: Est-ce que ces exportations de produits manufacturés profitent à la Tunisie? Considérant que ce sont des industries étrangères implantées en Tunisie qui génèrent ces exportations essentiellement à leur profit, on peut considérer que ces exportations ont très peu d’impact sur l’économie tunisienne car les droits de douane qui leur sont appliqués sont quasiment nuls.

En ce qui concerne l’importation, on constate la forte proportion des produits manufacturiers. Ce constat est grave car il illustre la dépendance de la Tunisie aux produits manufacturés d’importations qui se fait au détriment de son industrie locale et surtout nationale.

Par ailleurs on peut constater une aberration monstrueuse concernant le pétrole: Comment se fait-il que la Tunisie soit en même temps importatrice et exportatrice de pétrole? Cette question fera l’objet d’une analyse dans un article à part entière.

 

Dans ce graphique on observe que pour l’année 2010, les produits pétroliers et les vêtements constituent la majorité du déficit de la balance commerciale de la Tunisie. Ce constat amène une conclusion: le déficit peut être évité, d’une part en limitant les exportations de produits pétroliers tunisiens pour subvenir aux besoins du pays et d’autre part en investissant dans l’industrie manufacturière textile locale, ce qui sera source d’emploi et de revenus.

Dans son document, l’Union européenne se félicite de la zone de libre-échange établie entre elle et la Tunisie:

«La Tunisie a été le premier pays méditerranéen à signer un accord d’association avec l’UE en juillet 1995, bien que, même avant la date de son entrée en vigueur, la Tunisie ait commencé à démanteler les tarifs pour son commerce avec l’UE. La Tunisie a finalisé le démantèlement tarifaire pour les produits industriels au 1er janvier 2008, étant ainsi le 1er pays méditerranéen pour lequel une zone de libre-échange avec l’UE est en vigueur.»

L’Union européenne peut se féliciter et pour cause, elle est gagnante sur tous les points dans l’établissement de cette zone de libre-échange. Du coté tunisien, on peut constater, que grâce à Ben Ali, la Tunisie est perdante à tous les niveaux.

Comparaison avec le Maroc et l’Algérie

Pour terminer, et à titre d’exemple, j’ai voulu comparer la répartition des échanges commerciaux extérieurs de la Tunisie avec ceux du Maroc, pays très proche de la Tunisie en termes de politique économique extérieure, et ceux de l’Algérie qui diversifie plus sa politique économique extérieure et réduit donc le risque de dépendance à l’Europe.

 

La Tunisie génère des profits aux pays développés grâce aux importations notamment de produits manufacturés et en pétrole qui ont pour conséquences de creuser le déficit commercial du pays.Les pays développés et particulièrement l’Europe ne sont pas des partenaires de la croissance économique de la Tunisie car ils entretiennent savamment le déficit commercial et engagent le pays dans un surendettement pour assurer la solvabilité des échanges.

Le déficit de la balance commerciale peut être réduit sinon éliminé en limitant les exportations de pétrole et en investissant dans l’industrie manufacturière textile ce qui aura pour autre avantage de créer des emplois locaux.

La Tunisie a intérêt à diversifier son commerce extérieur afin de réduire sa forte dépendance à l’Europe en établissant des échanges commerciaux plus sains avec des pays avec qui la Tunisie aura une balance commerciale à l’équilibre voire positive.

Le dictateur Ben Ali tunisien a engagé le pays dans une zone de libre-échange avec l’Union européenne dans laquelle la Tunisie est le partenaire unilatéral de la croissance de la zone «euro».

Mehdi Khodjet El Khil

(Cet article a déjà été publié sur le site ZelZel)

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Mehdi Khodjet El Khil

Spécialiste en économie.Chercheur au CNRS.

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