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Hosin Moktar Shamli dans son bureau. Damien Spleeters
Hosin Moktar Shamli dans son bureau. Damien Spleeters

Libye: Dans la tête de ceux qui ont fait tomber Kadhafi

Quand Hosin Moktar Shamli organisait la résistance contre l'ancien régime libyen. Récit.

Mise à jour du 19 mars: Le colonel Abdallah al-Senoussi, beau-frère de Kadhafi, a été arrêté en Mauritanie dans la nuit du 16 au 17 mars. Ce chef des services de renseignement militaire de l'ex-Guide libyen a été condamné à perpétuité par contumace en France. Il est considéré comme le commanditaire de l'attentat du DC-10 d'UTA, qui fit 170 morts dont cinquante Français, en 1989 au Niger. Abdallah al-Senoussi était recherché par la Cour pénale internationale, pour crimes contre l'humanité. La Libye et la France ont demandé son extradition.

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Nous sommes le 27 juin 2011, la nuit déjà bien avancée, dans le quartier du Souk al-Jouma à Tripoli. Hosin Moktar Shamli, quarante-deux ans, remue machinalement la cuillère dans la poêle, ses yeux bruns clairs attirés par la flamme bleue. Il surveille la cuisson d'un plat très spécial dont il a appris la recette à la mi-mars. D'un geste précis, il ajoute encore un peu de sucre au mélange.

La gestion du feu est complexe: la concoction de la jelatina nécessite un savoir faire particulier. Encore quelques instants et il faudra couper la flamme, étaler sur le sol ce mélange de révolutionnaire alchimiste pour le faire refroidir. Puis le casser en morceaux, le réduire en poudre. A côté d'Hosin Moktar Shamli, plusieurs bouteilles de dix litres sont déjà pleines: les jelatinas, les bombes artisanales libyennes, sont prêtes pour l'opération de cette nuit.

Il y a une semaine que la surveillance avait commencé. Les moindres mouvements de Yussef Shakir étaient connus. Ceux qui devaient l'assassiner savaient qu'ils étaient eux-mêmes observés. Il fallait être discret, inventif, aussi. Shakir, une figure médiatique importante de l'ancien régime libyen, s'était établi dans une villa de Tripoli. La maison, située dans une rue poussiéreuse un peu à l'écart de la grand-route, avait été commandée par Muatassim Kadhafi lui-même.

La compagnie pétrolière qui la louait était partie au début de la révolution. Après quatre jours d'observation, une «équipe de nettoyage» confirmait la présence de Shakir à l'intérieur. Ce 27 juin 2011, Hosin Moktar Shamli avait reçu un appel. «Nous avons le job», dit la voix. «Ce soir, on repeint la maison». Il savait ce qui lui restait à faire. Plusieurs bouteilles de dix ou vingt litres de jelatina seront emportées dans la demeure à la faveur de la nuit. Les bombes seront actionnées grâce à des téléphones portables ou à des systèmes de verrouillage centralisé de voitures.

Les Snipers de Tripoli

Dans quelques heures, la mission sera avortée. Mais Hosin Moktar Shamli ne le sait pas encore. Ses yeux replongent dans la flamme bleue, dans l'odeur du sucre qui fond pour former ce mélange qui, en mars, constituait leur seule arme. Ils étaient cinq, le 23 février 2011, dans cette même pièce, dans cette même maison du Souk al-Jouma, sur la route côtière, dans les premiers jours de la révolution libyenne au coeur de Tripoli. Eamon Dorman procurerait au groupe ce dont il aurait besoin. Abdul Ahman Naas, un artiste diplômé d'une université américaine, écrirait les annonces, les discours, et financerait le groupe. Taha Misrati organiserait les missions. Ali, le cousin d'Hosin, ferait sortir des armes de la base aérienne de Mitiga toute proche, où il travaillait. Et lui, Hosin Moktar Shamli, serait leur porte-parole. Le groupe aurait un nom: «Les Snipers de Tripoli».

Dès le 15 mars 2011, grâce à l'aide de chimistes professionnels, le groupe apprend à fabriquer des bombes artisanales, des jelatinas. Et, toutes les nuits jusqu'à la libération, il organise des opérations de sabotage et harcèle les forces du régime dans la capitale. La désorganisation, la déstabilisation devait prendre racine au coeur du régime de Muammar Kadhafi, à Tripoli. Si Hosin Moktar Shamli avait été désigné porte-parole, c'est parce qu'il travaillait à ce moment pour l'appareil médiatique du régime et avait accès à internet dans ses bureaux. Il pouvait ainsi faire passer les annonces et les rapports du groupe aux agences de presse comme Reuters. Le message de propagande serait cassé: non, tout ne se passe pas normalement à Tripoli.

Monsieur Communication de la résistance libyenne

Les Snipers auront une cible favorite: la 32e Brigade de Khamis Kadhafi, unité d'élite du régime, et les mercenaires qu'elle recrutait. Leurs voitures, leurs camions seraient systématiquement visés par des opérations coup de poing. Les check-points seraient la cible d'attentats. Les officiers feraient l'objet de manoeuvres d'intimidation, seraient victimes de kidnappings, d'assassinats. Il fallait occuper le régime, et tenter de convaincre les soldats eux-mêmes d'entrer en résistance.

Hosin Moktar Shamli était aussi responsable de la communication entre la capitale et Benghazi, d'où les membres du Conseil National de Transition soutenaient le groupe. Il leur signalait ce dont la résistance avait besoin, ce qu'il fallait envoyer. Benghazi, à son tour, était en contact avec les forces de l'OTAN qui fournissaient les rebelles en armes. Des bateaux de contrebande s'approchaient de Tripoli depuis la capitale rebelle de l'est. Les armes étaient larguées en haute-mer. Les endroits et les moments où il faudrait aller repêcher la cargaison étaient convenus par code, régulièrement changés.

Les outils de la communication

Plusieurs fois par semaine, le groupe sortait en mer avant le levé du soleil, emmenant sur un petit bateau plusieurs enfants, pour une partie de pêche. Une fois à l'endroit désigné par l'OTAN et Benghazi, Taha Misrati, qui était plongeur, allait récupérer les quelques FN FAL belges, les poignées de munitions qui étaient ensuite cachées avec précaution dans des sacs, dans des caisses sous les poissons, calamars et autres fruits de mer attrapés par le reste du groupe. De retour au port, les pêcheurs, leurs enfants et leurs caisses remplies d'armes passaient les contrôles des soldats affamés au prix de quelques poissons.

En avril, le groupe d'Hosin Moktar Shamli obtient de l'OTAN des téléphones satellitaires Thuraya qui lui permettent, jusqu'à la libération, de donner aux forces de la coalition des indications sur les bâtiments à bombarder. Avec les talkies-walkies qu'ils ont également obtenus, les membres du groupe peuvent se coordonner en évitant que leurs communications ne soient interceptées, comme c'était le cas avec les téléphones portables. De cinq membres, les Snipers de Tripoli sont passés à trente-cinq en quelques semaines, continuant d'attirer de nouvelles recrues des quartiers de Fashloom, Souq al-Juma, Tajura.

Le goût de la victoire

A quelques heures de l'attaque qui devait viser la maison de Yussef Shakir, le groupe compte plusieurs centaines de membres, dont beaucoup sont infiltrés au sein du régime et de l'armée, donnant ainsi accès à de nombreuses informations sensibles. A quelques heures de l'opération qui devait liquider Shakir, Hosin Moktar Shamli prépare les jelatinas qui seront installées, à la faveur de la nuit et des coupures d'électricité, dans l'imposante maison. Il ne sait pas encore que l'opération sera avortée, que des voisins signaleront de potentielles victimes collatérales, du matériel qui pourrait être récupéré. Assis dans la pénombre, devant la flamme bleue du bec à gaz, Hosin Moktar Shamli ne sait pas encore qu'il sera arrêté vingt jours plus tard.

Le 17 juillet, alors que son groupe planifiait l'attaque du 21 juillet à laquelle réchappera Abdullah Senussi, chef du renseignement, Hosin Moktar Shamli est arrêté à Fashloom avec son cousin Ali. Si les soldats étaient entrés dans sa maison, ils y auraient trouvé des armes, des munitions, et trois cents kilo de dynamite. Enfermé à la prison de haute sécurité d'Abou Salim, Hosin Moktar Shamli est accusé d'avoir fondé un conseil militaire, d'avoir mis sur pied une milice privée et d'avoir organisé un trafic d'armes. Il est torturé par ses geôliers. Ceux-ci voulaient des noms, des aveux. Ils voulaient savoir comment les armes arrivaient.

Nu sur le sol, Hosin Moktar Shamli est fouetté. Il est frappé à coups de marteaux. De l'eau est versée sur le sol. Des fils électriques sont glissés dans l'eau. La meurtrière de la porte de la cellule s'ouvre régulièrement, laisse passer la bouche d'une Kalashnikov. Coups de feu. Ceux qui sont morts sont sortis, les autres restent. En cellule d'isolement, sans nourriture, sans lumière, Hosin Moktar Shamli peut à peine se tenir debout, à peine s'asseoir, à peine se coucher. Mais les prisonniers qui continuent d'arriver gardent leurs prédécesseurs informés de l'évolution de la situation. Et ils savent que la victoire est proche. Hosin Moktar Shamli aura participé au processus qui mena à la libération de la capitale. Il ne fera pas partie de l'opération finale.

Un an après...

Aujourd'hui, un an après la naissance de son groupe de résistants, assis dans son vaste bureau, Hosin Moktar Shamli regarde quelques photos sur l'écran de son ordinateur. L'une d'elles, datée du 19 août 2011, montre plusieurs rebelles absorbés dans la préparation des jelatinas qui seront utilisées le lendemain. D'Abou Salim, Hosin Moktar Shamli n'est sorti que le 23 août, après que les prisonniers aient été abandonnés sans nourriture pendant quatre jours. Hosin Moktar Shamli se rappelle du goût de la victoire, de celui de l'honneur.

Fin août, de nouveau au complet, les Snipers de Tripoli finissent de libérer leur ville, quartier par quartier. Dans les hôtels, les combattants retrouvent de nombreuses armes et munitions. C'est là que l'armée les entreposait pour les protéger des bombardements. Les camions qu'Hosin Moktar Shamli voit sortir de l'hôtel Rixos sont chargés d'armes de toute sorte.

Après avoir fait tomber Bani Walid et Sirte, le groupe retourne à la capitale et change de nom. Les Snipers de Tripoli deviennent la Katiba du Martyr Youssef el-Bouni. Les cinq cent trente cinq combattants sont enregistrés auprès du gouvernement de transition, pour faire respecter leurs droits. Deux cent soixante d'entre eux veulent rejoindre la future armée. Le reste est déjà retourné au civil.

Aujourd'hui, Hosin Moktar Shamli, quarante-trois ans, directeur d'un société de production médiatique, est assis dans son vaste bureau et il pense à ces mois de combat. Dans un coin de la pièce, un magnétoscope, une antiquité, sert à regarder les vieilles cassettes récupérées dans le pillage de Bab al-Aziziya. L'une d'elle porte une étiquette datant de 1999: une interview de Muammar el-Kadhafi par les étudiants d'un institut de beauté. La guerre est terminée, le tyran est mort. Hosin Moktar Shamli a déposé les armes et pris la plume.

A la libération, il a demandé et obtenu des autorités cette grande villa, commandée par Mutassim Kadhafi lui-même et située dans une rue poussiéreuse, un peu à l'écart de la grand-route. Il y a installé ses bureaux.

Damien Spleeters, de Tripoli

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Damien Spleeters

Damien Spleeters. Journaliste indépendant belge

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