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Burkina: le mécano qui fait tomber le ministre

Dans une ambiance délétère, lâcher rapidement les copains indélicats semble être la nouvelle règle au sommet de l’Etat.

 «Le mécano et le ministre». Ça pourrait être le titre d’une fable de La fontaine. En effet, l’histoire ne manque pas de morale…

Adma Kima, âgé de 32 ans, est mécanicien de poids lourds dans une grande entreprise de BTP de Ouagadougou. Le 19 février dernier, il marche sur la longue avenue de Boinsyaaré qui surplombe le grand canal de la capitale burkinabè. La rue est peu fréquentée le dimanche. Un véhicule arrive à son niveau et manque de le renverser en voulant pénétrer dans une cour. Le piéton ne sait pas que l’automobile transporte Jérôme Traoré. Ce dernier occupe le poste de Garde des sceaux depuis moins d’un an, suite au lourd remaniement ministériel qui avait suivi les mutineries au Burkina Faso. À l’époque, le nouveau Premier ministre entendait mettre fin aux vieux réflexes issus de l’Etat d’exception. Mais…

Habitué des poids lourds, le mécano n’est pas impressionné par un petit châssis. Comme tout bon usager de la voie publique, il gesticule au passage du véhicule imprudent, marmonnant, sans doute, une de ces injures que l’on ne se permet que dans ces circonstances. Le bolide ministériel s’arrête, une vitre est baissée et on demande des comptes au piéton. Ce dernier administre une leçon de conduite à l’homme qui tient le volant. La discussion s’envenime et Adma décide de couper court. Il change de direction. Un homme, pistolet automatique à la main, le rejoint et lui intime l’ordre de revenir vers la cour où se rendait le véhicule.

Là, on demande au mécanicien de s'asseoir à même le sol et on téléphone à la police, ainsi qu’à la Garde de sécurité pénitentiaire. Quatre agents de la G.S.P. arrivent sur les lieux, demandent à Adma s’il sait à qui il a affaire, le menottent, le frappent au visage avec sa propre ceinture et le conduisent à un Land Cruizer de couleur bleue. Les yeux tuméfiés, l’homme est transporté jusqu’au commissariat central de la capitale.

Hésitants, les policiers de garde indiquent aux membres de la G.S.P. qu’il n’était pas dans leurs prérogatives de mettre le mécanicien dans cet état. Ils commencent par refuser de le mettre au frais, avant de se raviser. Sans doute pour ne pas remettre le sort d’un torturé entre les mains de ses bourreaux, la police décide finalement d’enfermer l’homme jusqu’au matin, laissant au ministre le soin de solder ce dossier. Ce n’est qu’à cet instant qu’Adma aurait compris que la “grosse légume” du véhicule était le titulaire –peu connu– du portefeuille de la Justice et des Droits humains.

Le mécanicien déshabillé et jeté dans un cachot

Le mécanicien est interrogé, déshabillé et conduit à l’intérieur du cachot où il passera la nuit, sans avoir pu prévenir sa femme et sa fille de six mois. On lui aurait signifié qu’il lui aurait mieux valu «être pris pour vol qu’avoir affaire à un ministre». Le lendemain matin, la victime est libérée sur instruction du même membre du gouvernement.

Le jour même, manifestement choqué, Adma Kima expose ses blessures aux photographes du quotidien L’observateur Paalga. Une source proche du ministre de la Justice confirme que ce dernier aurait demandé au procureur de faire «garder  monsieur Kima au cachot pour des propos désobligeants», afin qu’il «retienne la leçon».

Les autorités politiques, toutefois, déclinent toute responsabilité du garde des sceaux par rapport aux coups et blessures d’Adma.

Les forums de lecteurs se déchaînent, notamment celui de l’Observateur paalga du mercredi : «Pour qui ce ministre ce prend-il?! Même le président du Faso ne se prend pas pour un Dieu», «Si nous sommes dans un état de nature, dites-le nous, nous allons laisser un peu notre éducation et gérer ensemble le pays», «Ce ministre devrait être poursuivi en justice, fût-il ministre de la Justice».

Dans la même édition du quotidien, un article évoque la tenue d’un atelier sur le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, atelier à la cérémonie d’ouverture duquel, le mardi 21 février, le ministre Jérôme Traoré déclarait «Notre pays est attaché à la promotion et à la protection des droits humains»; deux jours après la ratonnade de l’avenue Boinsyaaré.

Jeudi se tient un traditionnel point de presse du gouvernement. Le ministre de la Communication, Alain Edouard Traoré, indique que les autorités regrettent ce qui s’est passé. Il précise qu’une délégation a rencontré la victime et sa famille pour les réconforter et que chacun assumera ses responsabilités «à tous les niveaux». Le jour même, frileux et/ou ferme, le président Blaise Compaoré, président du Conseil des ministres, signe un décret portant remaniement de l’équipe gouvernementale. Jérôme Traoré est remplacé et un ministère “cosmétique” est créé, celui des Droits humains et de la promotion civique.

Le régime Compaoré, en place depuis 25 ans, n’avait pas habitué à une telle célérité. Mais l’affaire du “mécano” a éclaté la veille du premier anniversaire du décès, à Koudougou, de l'élève de troisième Justin Zongo, mort le 20 février 2011. Cette affaire, déjà teintée de maltraitances policières, était la première secousse qui avait ébranlé le “pays des Hommes intègres”. Les autres soubresauts vaudront aux bâtiments publics des incendies, au maire de la capitale une agression physique, au ministre de la Défense une descente musclée et à une quinzaine de ses collègues –parmi lesquels le premier d’entre eux– un changement de trajectoire professionnelle. Chat échaudé craint l’eau froide. Le Premier ministre d’aujourd’hui, Luc Adolphe Tiao, préfère ne sacrifier  qu’un seul membre du gouvernement…

Ambiance délétère au «pays des hommes intègres»

Dans cette ambiance délétère, lâcher rapidement les copains indélicats semble être la nouvelle règle au sommet de l’Etat. Le 2 janvier dernier, le chef tout-puissant d’une institution toute-puissante l’a appris à ses dépens. Cinq ans après avoir échappé de peu à une première arrestation, et quelques jours après avoir été décoré au grade d'officier de l'Ordre national, le 11-décembre, Ousmane Guiro, Directeur Général des Douanes, est relevé de ses fonctions par un décret présidentiel. La gendarmerie nationale venait de saisir deux cantines lui appartenant et contenant de l’argent liquide pour une valeur d’un milliard neuf cent six millions de francs cfa (2,9 millions d’euros). Il médite toujours à la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou.

Longtemps, pour un fonctionnaire de haut rang, l’administration –ses hommes et ses francs cfa- était comme «le champ de son père». Plus rien ne sera-t-il jamais comme avant au Burkina? Combien de temps faudra-t-il pour que chacun le comprenne? Combien d’yeux de mécano tuméfiés? 

Damien Glez

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Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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