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Le club d'Al Ahli, le soir du drame de Port-Saïd, le 1er février 2012. REUTERS/Stringer.
Le club d'Al Ahli, le soir du drame de Port-Saïd, le 1er février 2012. REUTERS/Stringer.

Pourquoi le football égyptien risque de mourir

La tragédie de Port-Saïd a mis le football égyptien sur pause: le championnat et les matches de la sélection sont annulés et de nombreux internationaux ont décidé de prendre leur retraite...

Le football égyptien n'oubliera jamais le 1er février 2012. L'année vient à peine de débuter, la CAN n'est pas tout à fait terminée que déjà le ballon ne tourne plus rond dans un pays fatigué par plus d'un an de luttes et de querelles intestines.

Quand le football tue

Al Masri-Al Ahly, simple match de football du championnat local, a tourné à l'affrontement politique. Soixante-dix-sept personnes, pour la plupart écrasées ou étouffées, trouvent la mort à Port-Saïd, cette charmante ville qui plaisait tant à Rudyard Kipling. L'auteur du Livre de la Jungle n'aurait pas reconnu la cité portuaire, au débouché du canal de Suez dans la mer Méditerranée.

La première défaite des champions d'Egypte est en effet passée en arrière-plan lorsque l’arbitre siffle la fin de la rencontre: des supporters locaux lancent des pierres, des bouteilles et des fusées éclairantes contre ceux d’Al Ahly, déclenchant des émeutes dans les tribunes et sur la pelouse, envahie par des milliers de personnes.

«Ce n’est pas du football, c’est la guerre. Des gens meurent devant nous. Il n’y a pas de dispositif de sécurité, pas d’ambulances», racontait après coup Mohamed Aboutreika, le milieu de terrain d’Al Ahly sur la chaîne du club.

En cause, le politisation des supporters d'Al Ahly, un groupe contestataire et farouchement opposé au régime de Moubarak. Le club cairote n'est pas une équipe comme les autres. Créé pour contrer la tutelle britannique, il fut le fer de lance du Printemps égyptien. Pendant la révolution, ils ont joué un rôle important en apportant leur expérience de la guérilla urbaine contre les forces de l'ordre, permettant aux révolutionnaires de tenir la place Tahrir.

«Après la chute de Moubarak, ils ont continué à s'en prendre à la police et au Conseil suprême des forces armées, qui ont, selon eux, confisqué le pouvoir. Ils se sont aussi distingués dans d'autres affaires. Ils seraient impliqués dans l'attaque de l'ambassade d'Israël et celle du ministère de l'intérieur. […] La passivité des policiers était frappante et montre au grand jour la position ambiguë de la police alors que l'état d'urgence vient à peine d'être levé», explique au journal Le Monde Sophie Pommier, spécialiste de l'Egypte à l'IEP-Paris et directrice du cabinet de conseil sur le monde arabe Meroe.

Une situation de crise

La suite de ce drame aura des conséquences pour l'avenir du football égyptien. Déjà éliminés de la CAN 2012, malgré leurs trois sacres consécutifs, de nombreux Pharaons décident de prendre leur retraite.

Si Mohamed Barakat, l'expérimenté milieu de terrain d'Al Ahly, est revenu sur sa décision, Amr Zaki (Zamalek), Hossam Ghaly (Al Ahly), Ahmed Hassan (Zamalek), Mohamed Aboutrika (Al Ahly) et Emad Moteab (Al Ahly) ont déjà annoncé qu'ils allaient raccrocher les crampons.

Dans la foulée de la dramatique rencontre, le championnat, l'Egyptian Premier League, était mis sur pause. Une situation qu'il avait déjà connu l'année dernière. Mis entre parenthèse fin janvier, la Premier League égyptienne devait reprendre en avril.

A l'époque, des troubles avaient heurté la rencontre entre le Zamalek et le Club Africain, en seizièmes de finale de la Ligue des Champions, et jeté un voile sur la possible tenue d'un tel événement. Le championnat s'était terminé, tant bien que mal, à huis clos.

Pour la deuxième fois, donc, la Premier League voit son déroulement perturbé. Mais, cette fois, cela semble plus grave. Dans la foulée, l'ensemble des dirigeants de l'EFA, la Fédération égyptienne, prenait la porte sur ordres du Premier ministre Kamal Al-Ganzouri.

La FIFA a, elle, tenu à intervenir en attribuant une aide financière de 250.000 dollars aux familles des victimes de la tragédie.

«J’ai dit après la tragédie que c’était un jour noir pour le football. Je suis toujours très choqué par ce qui s’est passé. Beaucoup de victimes étaient des jeunes, lesquels représentaient d’importants soutiens pour leurs familles. Ces familles doivent désormais être aidées. La communauté du football, dont la FIFA, doit soutenir ses frères et soeurs égyptiens», a ainsi déclaré le président de la FIFA, Joseph Blatter.

Un football malade

Mais la réalité inquiète: le football égyptien semble empêtré dans un marasme dont il peine à sortir. Les matches des Pharaons —contre la République centrafricaine pour les éliminatoires de la CAN 2013; contre l'Ouganda et le Kenya en amical— ont été annulés alors que la marque de sportswear Puma, dont le contrat avec la sélection courrait jusqu'en 2014, a décidé de rompre son sponsoring.

Mais le football continue sur le reste du continent. Et Zamalek, engagé dans la Ligue des Champions africaine, va devoir recevoir les Tanzaniens des Young Africans... à l'extérieur. Les autorités ont en effet refusé d'autoriser la tenue au Caire de la rencontre, qui pourrait finalement jouée en Algérie ou au Soudan.

Et, désormais, Bob Bradley, le sélectionneur américain débarqué en septembre 2011, le sait, il a plus que jamais du pain sur la planche:

«Nous allons devoir travailler dur pour reconstruire une équipe qui rendra le peuple égyptien heureux après la perte de nombreux amoureux de football. Les victimes resteront dans nos cœurs. Les gens doivent comprendre l'importance de ramener le football à la vie.»

Nicholas Mc Anally

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Nicholas Mc Anally

Nicholas Mc Anally. Journaliste spécialiste du football africain. Il a collaboré à Afrik-Foot.

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