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La Secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton et le ministre Saad Eddine Othmani à Rabat le 26 février 2012. AFP/JASON REED
La Secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton et le ministre Saad Eddine Othmani à Rabat le 26 février 2012. AFP/JASON REED

Hillary Clinton en famille au Maroc

En visite officielle au Maghreb pour parler de la situation en Syrie, la secrétaire d’Etat américaine a renoué avec ses amitiés chérifiennes. Tout un programme. Et surtout que de souvenirs!

Mise à jour du 11 décembre 2012: La secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton a annulé, en raison d'un "virus gastrique", son voyage prévu cette semaine au Maroc, où elle devait participer à une réunion sur la Syrie, puis en Tunisie et à Abou Dhabi, a annoncé le 11 décembre son conseiller au département d'Etat.

La chef de la diplomatie américaine ne se rendra pas comme prévu le 12 décembre à Marrakech pour la réunion internationale des "Amis du peuple syrien", ni à Tunis le lendemain et aux Emirats arabes unis vendredi, a indiqué dans un courrier électronique le principal conseiller et porte-parole de Mme Clinton, Philippe Reines.

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De Londres où elle devait participer à un sommet sur la paix en Somalie, la secrétaire d’État américaine s’est envolé pour un triplé maghrébin : en Tunisie, en Algérie, où elle a rencontré Abdelaziz Bouteflika, puis au Maroc. Au programme de cette visite : le Printemps arabe, la Syrie, le Sahara et, en ligne de mire, l’UMA.

Au Maroc, le protocole prévoyait qu’elle soit d’abord accueillie le 26 février par son homologue aux affaires étrangères, Saâd Eddine El Othmani, puis par le Premier ministre, Abdelilah Benkirane pour inaugurer le nouveau bâtiment de l’ambassade américaine à Rabat. Mais pour bien marquer sa prééminence sur la diplomatie, le Palais a fait en sorte que ce soit Taieb Fassi-Fihri, conseiller du roi et ancien ministre des affaires étrangères qui la reçoive en premier. Un camouflet pour le gouvernement islamiste qui illustre encore une fois la suprématie du «cabinet de l’ombre», mis en place Mohammed VI pour la gestion des affaires stratégiques du royaume.

Une rencontre avec Mohammed VI n’était pas inscrite dans l’agenda de la secrétaire d’Etat. Du moins pas officiellement, et rien n’a filtré sur une entrevue informelle qu’elle aurait pu avoir avec le souverain chérifien, qui aux dernières nouvelles, se trouvait justement aux Etats-Unis. N’empêche, au Maghreb, Mme Clinton a toujours eu un tropisme prononcé pour la monarchie alaouite. La presse algérienne ne s’y trompait pas comme «El Watan» qui a commenté sa venue dans la région en disant avec taquinerie que «les secrétaires d’Etat américains n’ont pas pour habitude de poser leurs valises à Alger comme ils le font cycliquement à Marrakech ou Rabat».

Consolée par Hassan II

L’histoire intime d’Hillary Clinton avec le Maroc remonte à 1999, lorsqu’elle était alors la première dame des Etats-Unis. A l’époque, en pleine tornade médiatique provoquée par l’affaire Monica Lewinsky, Hassan II l’avait invitée en son royaume pour, dit-on, la consoler des infidélités de Bill, le président volage.

La First Lady aurait accepté de bon cœur cette sollicitude royale, elle qui voulait faire du Maroc la dernière étape tranquille d’un long périple au Proche-Orient. La presse américaine avait fait ses choux gras de cette escapade presque privée, relatant avec délectation son crapahutage dans l’Atlas, son extase devant la beauté des paysages du grand sud marocain, ses pérégrinations dans les villages berbères et ses chevauchées à dos de dromadaire sur les célèbres dunes de Merzouga aux confins du Sahara. Le «Washington Post» avait dit que c’était au Maroc où elle s’était découvert une âme de diplomate.

Hillary et sa fille Chelsea, à l’époque agée de 19 ans, avaient été «les hôtes du palais à une longue soirée de réjouissances» avant de retrouver «[leur] suite confortable de la Mamounia à Marrakech» rapportait le Post.

Aux funérailles d'Hassan II

Quelques mois plus tard, cette fois-ci avec Bill et toujours Chelsea, elle devait assister aux obsèques de son hôte consolateur. Evènement planètaire, les funérailles de Hassan II avaient donné lieu à une scène des plus surréalistes. Submergés par une marée humaine, les services de sécurité américains avaient été contraints de faire une entorse à leurs règles très rigides. Avec l’assentiment de son épouse, le président avait tenu à  prendre part, à pieds, à la procession qui suivait le catafalque du roi jusqu’à son mausolée. Le voyant faire, Jacques Chirac l’imita sur le champ. «Le roi aurait voulu que je fasse ça, alors je l’ai fait» avait rapporté Bill Clinton dans ses mémoires. On apprendra par ailleurs qu’Hillary l’avait enjoint de s’y astreindre par respect au monarque défunt, comme il se doit dans la tradition musulmane. Pour elle, quelque part, c’était un proche qu’on enterrait ce jour-là.

En 2002, le couple présidentiel et leur fille unique étaient de nouveau en partance pour Rabat, mais cette fois-çi pour une occasion plus joyeuse. Ils étaient les invités de marque de Mohammed VI, l’héritier du trône, pour son mariage fastueux avec la princese Salma.  

Cinq caftans brodés d’or

Deux ans plus tôt, en juin 2000, lors de sa visite officielle à Washington, Mohammed VI avait offert cinq caftans brodés d’or à Hillary Clinton. Elle devait porter l’un d’eux lors du dîner officiel offert au roi à la Maison-Blanche, elle qui ne tarissait pas d’éloges sur le tapis marocain qu’elle venait d’acheter sur Internet. Dans son ouvrage The Finals Days, la journaliste Barbara Olson, une des célèbres victimes du crash du vol American Airlines 77 du 11-septembre, rapportait que, conformément à la coutume, les présents reçus par le couple présidentiel devaient être déclarés à la fin du mandat de William Jefferson Blythe III. Olson avait révèlé que «les caftans de Mohammed VI ne figuraient pas sur la liste des Clinton».

En retour, la secrétaire d’Etat saura être généreuse. Hillary Clinton devait offrir des années plus tard un tableau de l’artiste américaine d’origine arabe Helen Zughaib au roi, et des boucles d’oreille en or à la princesse Salma. C’est ce qu’affirme le Washington Post qui rendait compte d’une émission spéciale d’Inside the State Department, diffusée sur National Geographic Channel. Et c’est mieux, semblait dire le Post, que le iPod offert à la reine Elisabeth II ou la compilation de films américains qu’a reçue l’ex-Premier ministre britannique Gordon Brown.

Hillary et ses aïeux marocains

La légende voudrait que ses visites répétées au Maroc soient justifiées par l’existence d’un membre éloigné de sa famille qui vivrait dans la région de Marrakech. Une fiction devenue si populaire que certains guides touristiques en ont fait un argument de choix pour convaincre les Américains en goguette à «Kech» à quitter leurs riads de la médina pour s’aventurer sur les traces de supposés aïeux juifs d’Hillary qui auraient vécu à Rissani, une oasis pittoresque chargée d’histoire. La secrétaire d’Etat aurait même visité la maison de son ancêtre qui avait, selon la fable, épousé une belle touriste américaine avant d’immigrer aux Etats-Unis. Mieux, aidée par une des sœurs du roi, elle aurait rencontré au mausolée Moulay Ali Cherif, fondateur de la dynastie alaouite, une cousine qui serait revenue sur la terre de ses origines. Mariée à un guide berbère, elle vivrait dans une kasbah nichée dans les contreforts de l’Anti-Atlas. Un bien joli conte oriental sur Hillary Rodham Clinton qui inspira la presse locale qui l’a surnommée depuis «Notre tante d’Amérique». En réalité, Hillary Rodham Clinton est issue d’une vieille famille protestante méthodiste…

Des liens d’argent tenus secrets

Mais plus sérieux sont les liens d’argent qui existent entre les Clinton et la monarchie marocaine. La Fondation Clinton compte en effet parmi ses heureux donateurs le roi du Maroc. Longtemps tenus secrets, ces liens ont été rendus publics lorsque Hillary a été choisie par Barack Obama pour diriger sa diplomatie, même si les montants versés par Mohammed VI n’ont jamais été divulgués avec précision. Le New York Sun a toutefois estimé que le monarque faisait partie de la troisième catégorie des donateurs en termes d’importance à la Fondation Clinton, sans compter les versements effectués lors des différentes campagnes politiques des époux. Après les «trustees», où l’on compte la famille royale saoudienne, les émirs du Qatar, du Koweït et de Dubaï, qui ont versé plusieurs millions de dollars, suivis des «philanthropes», le roi du Maroc se retrouve dans ce troisième groupe: celui des «humanitaires», dont le don est estimé dans une fourchette de 100000 à 500000 dollars pour la seule bibliothèque qu’a fait édifier la fondation de l’ancien président des États-Unis à Little Rock. Une bagatelle.

Pour mieux marquer son attachement au Maroc, Hillary Clinton a tenu a donner son nom à un centre de promotion de la femme rurale du Moyen-Atlas au sein d’une université privée financée par des fonds saoudiens. En 2009, en marge du 6ème Forum for the future  tenu à Rabat, elle a du subir des critiques acerbes sur sa proximité avec la monarchie alaouite: elle fut accusée «d’hypocrisie envers une dictature». Pour son mariage en 2010, sa fille Chelsea se fera livrer des milliers de fleurs rarissimes du Maroc pour la bagatelle de 380000 euros. On chuchottait alors qu’elles étaient la création des laboratoires des domaines agricoles de Sa Majesté…  

Le Maroc, «pays modèle»

Et la diplomatie dans tout cela? Hormis quelques câbles de diplomates zélés envoyés de l’ambassade américaine de Rabat au Département d’Etat dont personne n’aurait soupçonné l’existance sans ces empêcheurs de tourner en rond de Wikileaks, rien ne saurait ternir la belle amitié de la secrétaire d’Etat avec la famille règnante du Maroc. Accord de libre-échange, aides économiques du programme Millenium Challenge Account récompensant les plus fidèles alliés du monde arabe, soutien sans faille dans le dossier du Sahara Occidental, coopération militaire et sécuritaire, ventes d’armes, le renvoi d’ascenseur tourne à plein régime.

Faut-il alors s’étonner que sur les révolutions arabes et le Maroc, Hillary Clinton, qui a évidemment loué la nouvelle Constitution marocaine, ait donné son avis avant de fouler à nouveau le sol si hospitalier du royaume? :  «Le peuple syrien mérite les mêmes transformations politiques réussies opérées dans certains pays arabes, dont le Maroc» a-t-elle déclaré quarante-huit heures avant sa venue. La messe était dite: pas un mot ne sera prononcé sur le Mouvement du 20 Février qui réclame à tue-tête depuis un an des réformes politiques concrètes, ni sur la poussée de fièvre des autorités autour de la sacralité du trône, realpolitik oblige.

Presse et société civile marginalisées

Ce n’est donc pas par hasard que l’ONG Human Rights Watch a demandé à la Secrétaire d’Etat de presser Rabat pour amender «ses lois qui infligent des peines de prison pour des actes d’expression pacifiques». L'ONG cite notamment les articles de la loi punissant de peines pouvant aller jusqu'à cinq ans de prison des propos jugés offensants concernant la religion musulmane, la monarchie et l'intégrité territoriale. L’a-t-elle fait alors qu’elle venait d’annuler sa rencontre prévue avec la société civile marocaine immédiatement après celle qu’elle a tenue avec le conseiller royal aux affaires diplomatiques? Beaucoup en doutent, surtout la presse marocaine qui aurait tant voulu la questionner sur ce sujet et bien d’autres. Elle n’en a pas eu l’occasion, comme le rapporte le site d’information indépendant Febrayer qui raconte comment les médias marocains ont été marginalisés lors de la conférence de presse où seules des questions sécuritaires ont été abordées.

«Même lors du déjeuner, seuls les journalistes américains ont eu le privilège d’être attablés, la presse marocaine n’a eu droit qu’à un sandwich, debout dans les travées de la salle», rapporte Febrayer.

 

Exclus des débats, les journalistes locaux ont surtout eu maille à partir avec le service de sécurité de Mme Clinton, comme le rapporte Omar Brouksy, le correspondant de l’AFP sur sa page Facebook:

«Dans l’enceinte du ministère des Affaires étrangères à Rabat, temple de la soi-disant souveraineté marocaine, les journalistes indigènes, dont je fais partie, ont été copieusement fouillés par les gorilles -tenez-vous bien- américains, venus protéger Mme Hilary Clinton. (…) Ils ont fouillé mon sac-à-dos comme si j'étais un terroriste, un vrai. D'autres gorilles américains ont fait la même chose à tous les autres journalistes indigènes. Comme moi. Dans mon sac-à-dos, ils ont "découvert" un stylo à encre (…). Ils ont voulu le "démonter" mais ils n'y sont pas parvenu. Je ne sais pas s'il l'ont reconnu comme étant un stylo, c'est-à-dire un objet avec lequel on peut écrire -ou dessiner- des choses sur un papier».

«Beaucoup de choses ont changé depuis ma dernière visite au Maroc il y a quelques années, sauf notre engagement dans notre amitié envers ce pays» dira Hillary Clinton lors de ce point de presse.

Ali Amar

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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