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Manifestation à Dakar, le 24 février 2012. REUTERS
Manifestation à Dakar, le 24 février 2012. REUTERS

Sénégal : les raisons de la violence

Pourquoi le Sénégal, tant cité auparavant en Afrique pour son pacifisme, a vu ces dernières semaines le sang couler? Reportage à Dakar.

Mise à jour du 27 février: DAKAR - Le président sortant Abdoulaye Wade, candidat contesté à sa propre succession au Sénégal, a estimé aujourd'hui, au lendemain du scrutin sur la base de résultats provisoires, que tout est encore possible, sa victoire dès le premier tour ou la nécessité d'en disputer un second.

«Le recensement qui à l'heure actuelle porte sur 282 collectivités locales sur 551, soit la moitié, nous classe en tête avec 32,17%, et 25,24% pour mon suivant. Tout est donc encore possible, victoire ou second tour», a déclaré M. Wade au cours d'une conférence de presse.

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Mise à jour du 26 février: Les Sénégalais se sont mobilisés aujourd'hui pour l'élection présidentielle la plus tourmentée de leur histoire, après les violences meurtrières qui ont marqué la contestation de la candidature du chef de l'Etat sortant Abdoulaye Wade qui a voté sous les huées à Dakar.

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Bassirou Seck, lui, a toujours sa table en bois, sur lequel il étale ses articles de papeterie. Cet outil de travail, qu'il met maintenant à l’abri après le travail, les jeunes n'ont pu le brûler. Contrairement à tant d'autres tables consumées, ici sur l'avenue Lamine Gueye ou ailleurs dans Dakar, lors de leurs affrontements avec la police ces derniers jours, à l'issue des manifestations de l'opposition, qui jusqu'à la dernière minute a exigé le départ du président Abdoulaye Wade, dont la troisième candidature, contestée, a été validée par le Conseil constitutionnel.

« Les jours de manifestation, nous plions bagage. C'est Wade qui a amené tous ces problèmes (…) A côté de moi, il y avait une table. Ils l'ont brûlée. Son propriétaire étale sa marchandise à même le sol maintenant. Il était parti cultiver son champ à la campagne. Lorsqu'il est venu, il a vu sa table brûlée, cela l'a fait très mal. Et maintenant, pour avoir une autre table, il va devoir payer 8000-1000 FCFA. » Lorsqu'on lui demande les raisons de l'agitation qui secoue le Sénégal, ce chef de famille répond : « la vie coûte cher ».

Habillées pour la plupart de deux couleurs, en blanc pour la paix, en rouge pour dire stop à Wade, des dizaines de femmes, ce vendredi, ont décidé de se retrouver pour une marche en ville. Parmi les slogans chantés on retrouve les mêmes préoccupations chez ces ménagères : « tiébe bi cher ne » (le riz est cher). Outre la mort des 15 personnes [chiffre comptabilisée par l'opposition depuis la décision du 27 janvier dernier de valider la candidature de Wade], Maïmouna Badji, une des participantes de la marche, explique : « L'école ne fonctionne plus [avec la grève en ce moment des enseignants du secteur public, ndlr]. Tout est dur sous le régime d'Abdoulaye Wade. On n'en a marre. Il n'a qu'à dégager de notre pays. Il n'y a plus de santé. Parce qu'actuellement, si tu vas à l'hôpital, sans argent, tu es foutu, tu vas mourir. Tout est cher maintenant. Le gaz qui coûtait 900 F CFA en 2000 [l'année de l'arrivée de Wade], maintenant en 2012 ça coûte 4000 F CFA. On en a marre." A part l'envol des prix, Dierry Fall, étudiant dans une école privée de multimédia, venu pour la première fois participer en centre ville à une manifestation du Mouvement du 23 juin, le collectif regroupant des partis de l'opposition et des membres de la société civile, est convaincu que l'injustice est un des ferments de la contestation actuelle au Sénégal.

"Quand c'est la police qui est violente, ou un membre du gouvernement, qu'est-ce qu'on dit? On ne dit rien. Talla Sylla [célèbre opposant politique] a été frappé [en 2003] par des coups de marteau. Où est-ce que l'enquête a abouti? (...) L'impunité fait que les gens finissent par perdre leurs propres valeurs. Et quand il n'y a plus de repère, c'est dangereux. Le gouvernement, à force de se taire face aux injustices commises,  il devient complice. C'est une forme de violence. Qui ne dit rien consent."

Hadja Ba, co-organisatrice de la marche des femmes pour la paix, ingénieure de formation, cadre évoluant dans la finance, se définit elle-même comme « Sénégalaise très privilégiée ». Pour autant, elle veut la fin du système Wade. « Je pense que le pouvoir est acculé, dit-elle. Il essaye par tous les moyens de préserver ses acquis. En face il y a des gens, des jeunes, des citoyens qui sont sur les nerfs, qui sont désespérés et qui éprouvent un fort sentiment d'injustice. Moi, franchement, il y a cinq ans, on m'aurait dit "tu vas marcher dans la rue, tu vas être avec un mégaphone", j'aurais rigolé. Je ne suis pas une militante. Je n'ai jamais milité où que ce soit. Mais si je descends, c'est que quelque part, c'est qu'il le faut. »

Arrogance du président Wade

La suffisance, voire l'arrogance affichée par le président Abdoulaye Wade en a désolé plus d'un. A la suite des premiers affrontements entre la police et les jeunes et aux morts liés à la validation de sa troisième candidature, il relativisait la protestation en la qualifiant de « brise ». Auparavant il retirait sa promesse faite en public de ne pas aller au-delà d'un second mandat : c'est son fameux ma waxoon, waxeet (« si j'ai dit, je me dédis »).

"En 2000 j'ai fait parti des gens qui ont voté au deuxième tour pour faire partir Abdou Diouf, confie Hadja Ba. C'était la première fois que je votais. J'en avais marre, on se plaignait tous de l'immobilisme de la société. (...) Tout le monde avait plein d'espoir avec Abdoulaye Wade. Et je pense que c'est que tout le monde est fortement déçu. Et on ne voit en face qu'une réponse méprisante, les escarmouches qu'il fait, les petites déclarations assassines. Tout cela, c'est de la provocation. Et je pense que c'est pour cela que les gens se radicalisent. En face on avait toujours du respect, quelque soit le degré de frustration de la population. Quand on a dit à Abdou Diouf de partir, il est parti. Aujourd'hui on a quelqu'un qui a l'air de nous mépriser totalement et c'est peut-être cela qui fait que les Sénégalais sont aussi remontés."

 53% pour Wade dès le premier tour

Un score de 53%, c'est le résultat que le camp de Wade a estimé publiquement pouvoir atteindre. Ce qui fait dire à l'opposition qu'il prépare déjà sa victoire. Des résultats, toujours selon l'opposition, qui ne peuvent en aucun cas correspondre au souhait de la majorité des Sénégalais. Si Wade était convaincu de l'adhésion réelle de ses compatriotes, pourquoi aurait-il essayé de faire voter en cet épique jour du 23 juin une loi accordant la victoire à la présidentielle au candidat réunissant dès le premier tour 25% des suffrages? Autre argument de l'opposition: comment donner sa confiance aux cinq juges du Conseil constitutionnel, ceux-là même qui ont approuvé la troisième candidature de Wade et qui valideront les résultats des élections présidentielles ?

Face à ce processus qu'ils estiment être une mascarade, les candidats de l'opposition (en particulier Ibrahima Fall, Cheikh Bamba Dièye et Idrissa Seck), rejoints par le chanteur Youssou N'Dour (dont la candidature a été rejetée par le Conseil Constitutionnel) n'ont cessé pendant la dizaine de jours précédents le jour du vote de demander à rejoindre avec leur foule la Place de l'Indépendance. Manifestation, à chaque fois, interdite par le pouvoir, pour des raisons de sécurité : le lieu est à moins de 400 mètres du Palais présidentiel. Empêchés d'atteindre le lieu que certains auraient certainement, secrètement, voulu devenir la place Tahrir de la révolution sénégalaise, les cortèges des manifestants finirent quasi inéluctablement leur procession face aux cordons de policiers.

Qui, aux jets de pierres lancés par les jeunes, essentiellement, répliquaient par des tirs nourris de grenades lacrymogènes ou même de balles en caoutchouc. L'opposition a-t-elle eu raison d'insister, d'exiger « son droit à manifester dans tout le territoire national pendant la campagne », y compris sur cette place, au risque d'être comptable aussi de blessés, voire de morts?

 "On peut toujours épiloguer sur cette question, répond Fadel Barro, le coordinateur du mouvement civique Y en a marre : ils pouvaient ne pas aller à la Place de l'Indépendance, choisir d'autres coins. Mais du fait qu'on leur a interdit cela, il ne faut pas renoncer à un droit. On ne renonce pas à un droit. On ne renonce pas face à l'injustice. On ne baisse pas les bras face à l'injustice. C'est une injustice qui a été opérée. Il fallait s'y opposer jusqu'au bout. Et prouver que nous sommes là et que nous existons. Mais si on vous interdit et que vous laissez [faire], on vous interdit et vous laissez [faire], si on vous empêche d'exprimer vos libertés, si vous laissez tomber, finalement vous devenez comme cet esclave à qui on remet la liberté et qui ne sait pas où aller. Non, il faut se battre pour le principe. Se battre jusqu'au bout. »

Y' en a marre affiche son pacifisme

Le mouvement Y en a marre, qui continue d'afficher son pacifisme, s'est vu également interdit de manifestation les jours précédents le vote, alors qu'il avait fait la démonstration de sa capacité à regrouper et dissiper des jeunes, à la Place de l'Obélisque, sans violence, ni bagarre avec les forces de l'ordre. Cette obstination du pouvoir est une erreur, selon Fadel Barro.  « Quand l'individu n'a plus les moyens de s'exprimer de manière libre et non violente, il s'exprime de mille autres manières, prévient-il. Même un chat si vous l'enfermez dans une chambre et que vous continuez à le torturer, il va se jeter sur vous. C'est la même chose qui est arrivé au Sénégal. Les gens, à un certain moment, ils ont eu l'impression que leur liberté était menacée. Parce que la liberté de manifester est inscrite dans sa constitution. C'est une conquête du peuple Sénégalais. Donc quand elle est remise en cause, les gens se battent pour le reconquérir. C'est ce qui est arrivé ces derniers jours. »

Jets de pierres contre les convois des leaders de l'opposition comme celui du chef de l’État, bagarres entre militants, brutalités de certains gardes du corps de candidats : la campagne à travers le pays a manqué de sérénité.

 Dans cette ambiance de peur, Fadel Barro accuse la police d'avoir maltraité les membres de Y en a marre, d'avoir torturé certains lors de leur détention. Il montre la photo de Sidi Sarr, arrêté alors que le mouvement avait appelé à un sit-in nocturne non autorisé: son t-shirt ensanglanté témoignerait de mauvais traitement.

Sur une image, on voit un autre Y en a marriste, photographié en plongée, la tête marqué par un point de suture «Il a reçu des coups de matraque pare qu'il a refusé de dire Vive Wade. »

Et de poursuivre : «Dans les régions, c'est pire. Certains Y en a marristes ont été menottés, accrochés en hauteur. On les a battus (…) Nous sommes en contact avec toutes les organisations des droits de l'homme. Et le moment venu, les autorités vont payer. On rassemble des témoignages, des images. Nous tenons Abdoulaye Wade et le ministre [de l'intérieur] Ousmane Ngom comme responsables de tout ce qui arrive. Et ils seront poursuivis. On n’a rien à reprocher à la police. Au contraire, dans certaines situations ils sont obligés de faire [ainsi]. Ce sont aussi des jeunes. Un policier aussi est mort. Il fait partie du dossier. »

«Ils n'ont qu'à vendre de l'eau !»

Près de la Place de l'Indépendance, dans leur camion, des jeunes recrues attendent. Certains ont encore sur leur béret rouge les signes de l'ENP, l'Ecole nationale de police, qui auraient déjà dû être remplacés par ceux du GMI (Groupement mobile d'intervention) auquel ils appartiennent. A travers les mots qu'ils concèdent, ils ne montrent pas de compassion  vis à vis des autres jeunes, victimes, contrairement à eux, d'un chômage élevé (à 50%).

«Ils n'ont qu'à vendre de l'eau !», dit l'un avec un petit sourire. « Il n'y a pas de sot métier », complète son collègue. Le premier estime qu'au Sénégal, au moins, la répression n'est pas aveugle : « Dans les pays arabes comme la Syrie, tu fais le con, on te tire dessus. » Et s'ils recevaient l'ordre de tirer des balles réelles sur la population, le feraient-ils ?  Après avoir expliqué que les balles utilisés servent essentiellement à propulser les grenades lacrymogènes ou à tirer dans le vide « pour apeurer les gens », leur chef de détachement rappelle: « Nous ne sommes pas l'armée. Nous sommes la police. Nous devons maintenir l'ordre. » « Nous ne tirerons pas sur nos sœurs et nos frères », finit-il de dire.

Parmi les bavures de la police il y a celle qui a enclenché une situation quasi insurrectionnelle le week-end dernier à travers le Sénégal : le lancer volontaire d'une grenade de police dans une mosquée de Dakar connue et appartenant à la confrérie tidiane, l'une des deux plus importantes du pays. Ce fut lors d'affrontements avec des jeunes près de l'édifice religieux. Au moins deux mairies ont été brûlées, un ministre de l'Intérieur, venu s'excuser à Tivaouane auprès du chef religieux, pris en otage par des jeunes disciples excédés, des bagarres de rue dans divers villes...

 A cette occasion, les langues se sont déliées pour rappeler le favoritisme décomplexé que le président Wade a démontré pendant ces deux mandats vis à vis de la confrérie mouride aux dépends des autres communautés religieuses du Sénégal, contrairement à ses prédécesseurs Diouf (mouride lui aussi) et Senghor (chrétien).

Les femmes de la marche pacifique, chrétiennes et musulmanes, veulent croire que la religion ne sera pas plus que par le passé une entrave à la paix dans leur bien-aimé Sénégal.

Selon, une des organisatrices, fille d'un homme politique et qui veut garder l'anonymat, le problème justement, c'est le pacifisme supposé des Sénégalais.

« On a laissé faire trop longtemps. Comme on dit, le Sénégal, c'est le pays de la Téranga [hospitalité], le pays de la paix. On a laissé faire. Et [Wade] a cru qu'il pouvait tout se permettre. Alors que ce n'est pas le cas. Nous ne voulons pas que notre pays ressemble à d'autres en guerre, car nous sommes quand même un pays stable, même si notre économie n'est pas à un niveau élevé. (…) Wade n'a pas compris que nous voulions qu'il se ressaisisse, qu'il avait fait une erreur : en 2007 [lors d'élections contestées], il s'est fait réélire, on ne sait comment. En 2012, il veut encore se faire réélire. Et cela, nous ne le laisserons pas passer. Plein de gens sont morts et nous n'accepterons plus que cela se refasse. » A plus de 86 ans, Wade a-t-il encore une ouïe assez bonne pour entendre le message?

Moctar Kane à Dakar

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Moctar Kane. Journaliste spécialiste de l'Afrique.

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