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Manifestation de travailleurs immigrés sans papiers, à Paris en 2010. Reuters/Benoit Tessier
Manifestation de travailleurs immigrés sans papiers, à Paris en 2010. Reuters/Benoit Tessier

La face cachée de la solidarité africaine

Une idée très répandue présente l’Afrique comme la terre de la solidarité. Souvent opposée à l’individualisme occidental, elle cache pourtant des zones d’ombres dont il est tabou de parler.

Plus qu’une option, l’entraide est un devoir. Très jeunes, nous apprenons à nous dévouer pour le bien-être de la famille, avant de penser à notre épanouissement personnel. Les Africains de la diaspora le savent bien. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils émettent tous les mois des mandats au bénéfice du «bled».

Les transferts d'argent de la diaspora africaine ont atteint un montant de 21,5 milliards de dollars (15,4 milliards d'euros) en 2010, selon un rapport de la Banque mondiale. Cette somme équivaut à quatre fois le budget annuel de la République démocratique du Congo (RDC). Une preuve éloquente de solidarité de la part de ceux qui sont partis et qui sont obligés d’assister les leurs, restés dans des pays pauvres et gérés de manière calamiteuse.

Depuis son deux pièces au 14e étage d’une tour HLM à Melun (région parisienne), Rolly arrose sa famille restée à Kinshasa (capitale de la RDC). Arrivé en France en 1998, il a vécu dans la clandestinité pendant neuf ans. Régularisé en 2008, il travaille actuellement comme vigile dans une grande surface. Ce job lui permet d’empocher un peu plus que le salaire minimum (1.400 euros). «J’aide mes parents et mes quatre frères et sœurs restés au pays», confie t-il. Tous les mois, c’est en moyenne 500 euros qui transitent par les agences de transfert de fonds.

«Je paie pour les études de mes frères et sœurs et pour le loyer de mes parents. J’essaie dans la mesure du possible d’aider les cousins et les oncles qui sont nombreux à m’appeler au secours.»

Une fois les transferts effectués, Rolly se débrouille avec le reste, en attendant la fin du mois suivant. Il ne sort presque jamais et fait très attention à ses dépenses.

N’en déplaise à Monsieur Guerlain qui émit un jour des doutes quant à la «capacité du nègre à travailler», ils sont nombreux ces Africains qui peinent, cherchent et frottent pour entretenir la famille. Ils le font si bien qu’ils oublient de s’occuper d’eux-mêmes, obnubilés par la soif de servir.

Et c’est bien tard qu’ils se rendent compte qu’ils ne sont plus que des porte-monnaie sur pattes, au service de frères, cousins et oncles qui en demandent toujours plus et qui ne se rendent pas compte de la peine éprouvée pour gagner les euros qui entretiennent le village.

Pressions familiales et chantage

«Le jour où j’ai appelé mon père pour lui dire que je n’en pouvais plus de la clandestinité et que je voulais rentrer au pays, j’ai cru qu’il aurait une attaque», se souvient Céhinah. Actuellement nounou dans une bonne famille du XVIe arrondissement de Paris, cette Ivoirienne a débarqué en France il y a une dizaine d’années pour poursuivre ses études en droit. «Alors étudiante, j’étais quand même obligée de travailler pour envoyer de l’argent au pays.» Elle arrête les études et c’est là que les choses se gâtent. Injonction de quitter le territoire, passage à la clandestinité, travail au noir, bref l’enfer.

«Je me souviendrai toute ma vie de cette conversation avec ma mère. Elle était en larmes. Elle m’a dit que je n’avais rien à faire au pays. Ma place était en France. Je devais y rester, travailler et aider la famille. Je me suis sentie seule. Personne n’avait l’air de se soucier de mon sort. Mes propres parents n’avaient pas l’air de comprendre que c’était très dur la vie de sans-papiers.»

Que penser lorsque vos parents vous font comprendre qu’ils préfèrent votre argent à votre présence? «Lors de mes visites au pays, j’ai la bizarre sensation d’être culpabilisée pour avoir payé très cher un billet d’avion. Je ferais peut-être mieux d’envoyer l’équivalent de l’argent dépensé, plutôt que d’aller rendre visite à ma famille», regrette Céhinah.

Avoir un enfant, un frère ou une sœur dans l’hémisphère Nord est un motif de fierté. Pas besoin de travailler, le «Parisien» assure. Ainsi, les jouisseurs de la filière «famille à l’étranger», ceux qui fréquentent régulièrement les agences de transfert d’argent, ont plus de chances de séduire la gent féminine qu’un travailleur local. Cela sans compter les mariages arrangés entre maris du Nord et femmes du Sud. La preuve même qu’on peut s’aimer et se faire des cadeaux sans s’être jamais vu!

Certaines familles poussent le vice jusqu’au chantage. Les ancêtres maudiraient leurs descendants qui s’écartent du chemin de la solidarité. Il faut également tenir compte du fait que, dans bien des cas, la famille cotise pour payer le billet d’avion ou les passeurs. Quoi de plus normal que d'attendre un retour sur investissement?

La provenance des fonds n’a aucune importance

La pression familiale pousse certaines filles à la prostitution. Il suffit de traîner autour des quartiers chauds du XVIIIe arrondissement de Paris —de la gare du Nord à la porte de Clignancourt— pour croiser le chemin de ces péripatéticiennes venues d’Afrique. Les bisous exotiques se bradent ici pour des sommes allant de 10 à 30 euros. Il en faut des passes pour réunir les centaines d’euros à envoyer au bled.

Les bénéficiaires de la solidarité sont très peu regardants sur la provenance de l’argent. Ce qui compte, c’est de recevoir ses euros. Ils sont prêts à inventer des besoins pour recevoir une enveloppe plus importante. C’est ce que vit Romain, échafaudeur d’origine congolaise:

«Il y a quelques années, mon frère m’a appelé pour m’annoncer que sa femme était très malade. Il avait besoin d’argent pour l’emmener à l’hôpital. Pris de panique, j’ai couru vers une agence pour effectuer un transfert. J’apprendrais plus tard que ma belle-sœur n’avait jamais été malade. Mon frère avait inventé une histoire pour me soutirer de l’argent.»

Il ne faut surtout pas se plaindre lorsqu’on se rend compte de la supercherie. Vivre à l’étranger, c’est un peu comme avoir une source intarissable d’argent.

Il est fréquent qu’un émigré célibataire et sans enfants entretienne la famille de son frère qui a deux femmes et une flopée d’enfants.

Une solidarité qui reste informelle

Dans la chaîne de la solidarité, il vaut mieux être du côté de l’arrosé. Etre solidaire, c’est en quelque sorte accepter de se faire ruiner sans broncher. Les milliards des expatriés viennent combler un déficit causé par une gestion catastrophique de la chose publique sur tout le continent. Plutôt que de s’insurger et demander des comptes à ses dirigeants, l’Afrique fait porter le fardeau à sa diaspora.

Les millions de dollars envoyés de l’étranger ne créent-ils pas une culture de la dépendance plutôt que du travail et de la réalisation personnelle?

La question se pose sérieusement quand on sait que l’essentiel des fonds transférés sur le continent par les rescapés du bateau africain financent les petits besoins du quotidien, dans le cercle familial. Il n’a jamais été question d’investissements de masse sur des projets d’envergure, susceptibles de sortir le continent d’un marasme économique quasi-endémique.

Cédric Kalonji

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Cédric Kalonji

Journaliste et blogueur congolais. Il est aussi chroniqueur sur RFI (Radio France internationale).

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