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Un manifestant montre les cartouches d'armes à feu utilisées par la police à Dakar le 19 février 2012. Reuters/Joe Penney
Un manifestant montre les cartouches d'armes à feu utilisées par la police à Dakar le 19 février 2012. Reuters/Joe Penney

Sénégal: L'élection présidentielle aura-t-elle lieu?

A 24 heures de l'ouverture officielle des bureaux de vote, un flou total entoure la tenue effective du scrutin 26 février.

Mise à jour du 25 février 2012: L'ex-président nigérian Olusegun Obasanjo, chef des observateurs de l'UA au Sénégal, a proposé une "feuille de route" prévoyant que le président sortant Abdoulaye Wade, à la candidature contestée, quitte le pouvoir dans deux ans s'il est réélu dimanche 26 février, a indiqué l'opposition le 25 février.

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Dakar s’embrase, le Sénégal à feu et à sang, le Sénégal au bord de l’Apocalypse, etc. Les titres des  journaux renseignent sur l’état d’urgence dans lequel vit le pays. A 48 heures du scrutin du 26 février prochain, les scènes de violence se multiplient à Dakar et dans les autres régions du pays. Le mouvement du 23 juin (M23), qui veut lancer l'«assaut final» contre le régime de Wade, compte aller jusqu’au bout du combat même si la tentative de marcher sur le palais présidentiel a échoué. Les leaders de l’opposition ont été très tôt interceptés au niveau de la Corniche de Dakar par les forces de l’ordre qui avaient quadrillé la ville. 

Ils ne comptent pas, pour autant, lâcher du lest et continuent le combat pour le retrait de la candidature du président sortant, Abdoulaye Wade. Face au mutisme de ce dernier, certains promettent de saccager et de mettre le feu aux centres de vote pour empêcher tout bonnement la tenue du scrutin. De nombreuses sources laissent entendre que des tentatives de sabotage du processus électoral seront entreprises par des acteurs opposés à la participation de Wade au scrutin. Des leaders politiques ont même clairement exprimé leur souhait de voir reporter cette élection à date échue au vu de la tension politique. Aujourd’hui, la question qui taraude les esprits est de savoir si la présidentielle doit être reportée ou pas. Mais, d’ores et déjà, une seule alternative se pose aux Sénégalais pour ce 26 février c’est de prendre soit les urnes ou la rue.

Report or not? L'opposition divisée

J-2. Au fur et à mesure que l’on approche de l’heure fatidique du scrutin, l’incertitude plane de plus en plus. La classe politique sénégalaise est divisée quant au report des élections.

Cheikh Bamba Dièye, secrétaire général du Front pour le Socialisme et la Démocratie/Benno Jubel (Fsd/Bj), Idrissa Seck, leader du parti Rewmi et Ibrahima Fall, du mouvement Taxaw Temm, sont d’avis qu’il faut impérativement repousser le scrutin du 26 février. Car, avancent-ils, les conditions ne sont pas réunies pour aller à des élections apaisées. Ceux-ci ont conduit durant les quinze jours de campagne le combat du M23 pour le retrait de la candidature du président Wade, en multipliant les appels à manifester alors que les autres candidats parcouraient le Sénégal des profondeurs en quête de suffrages.

Cheikh Bamba Dièye a proposé le report de la présidentielle jusqu’au mois de juin prochain afin de la coupler aux élections législatives qui doivent se tenir dans la même période. Pour le professeur Ibrahima Fall, «le temps semble venu de s’asseoir autour d’une table, pouvoir et opposition, afin de dialoguer pour l’organisation d’une élection présidentielle». De son côté, Idrissa Seck pense que «c’est une évidence que la présidentielle ne doit pas se tenir dimanche». «Le climat n’est pas propice pour un scrutin apaisé», plaide-t-il. Même si les candidats Ousmane Tanor Dieng, secrétaire général du Parti Socialiste (PS) et Moustapha Niasse de la coalition Benno Siggil Senegaal, soutiennent le combat du M23 et sont foncièrement contre une présidentielle avec Wade, ils restent opposés à l'idée du report.

De même que Amsatou Sow Sidibé, candidate du Parti pour la Démocratie et la Citoyenneté (PDC). Selon elle, «rien ne justifie ce report» qui ne ferait qu’aggraver la situation du pays. Encore plus radical, Macky Sall, leader de la coalition Macky 2012, menace même de mettre en place un gouvernement parallèle si jamais l’opposition décide de boycotter les élections. «Je refuse d’être anarchiste, allons à la présidentielle», a-t-il tranché net dans les colonnes du site dakarois Nettali.

Pour le journaliste et politologue sénégalais Babacar Justin Ndiaye, «la présidentielle doit bel et bien se tenir ce 26 février comme l’exige le calendrier républicain». Mais, il prévient toutefois que les réalités du terrain ne sont pas à négliger. «Il faut envisager une décrispation de la situation et que les acteurs fassent cap sur la paix», a-t-il proposé. Mais le politologue ne cache pas son pessimisme:  

«Au stade où nous en sommes, j’ai l’impression qu’on a atteint un point de non retour, il nous reste très peu de temps et le fossé s’élargit et se creuse. Mon optimisme est très limité pour ne pas dire faible quant à la tenue d’une élection apaisée et consensuelle», fait-il savoir.

Et de poursuivre, «ni le M23 ni l’Etat ne veut lâcher du lest. On est arrivé au temps des extrémismes. La confrontation est inévitable. Mais de quelle manière se fera-t-elle?»

De l’avis du politologue la stratégie de l’opposition est hybride, car avance-t-il, «elle veut une élection mais sans Abdoulaye Wade, et cela me semble difficile». A l’en croire, «il y a un risque d’embrasement au regard de la violence qui s’accumule».

Arrivée tardive d’Olésegun Obasanjo à Dakar

L’ancien président nigérian, Olésegun Obasanjo est arrivé à Dakar ce 21 février pour tenter une médiation entre le président Abdoulaye Wade et les différents acteurs de l’opposition afin de calmer le jeu politique. Il a été reçu par le président sortant Abdoulaye Wade dans la journée du 22 février. Il a également rencontré des leaders de l’opposition comme Idrissa Seck, Ousmane Tanor Dieng et Alioune Tine, coordonateur du M23. Mais jusque-là, la situation n’a pas évolué. Et, les deux parties continuent de camper sur leurs positions, même si elles se disent ouvertes au dialogue.

Ce qui pousse aujourd’hui bon nombre d’observateurs de la scène à penser que la médiation d’Obasanjo est un coup d’épée dans l’eau. Mais de l’avis du politologue Babacar Justin Ndiaye, «ce n’est pas une mission impossible ou raté». «C'est une mission qui commence un peu tardivement, certes, mais qui en est à ses balbutiements», analyse-t-il. Il émet, toutefois, quelques réserves quant à une issue heureuse de cette tentative de dialoguer avec le président Wade.

«Obasanjo est un homme d’expérience, qui a connu la même situation dans son pays. Il connait bien Wade aussi mais qui ne connait pas aussi bien le Sénégal. Il s’agit d’une démocratie différente de celle des autres pays et qui connait ses premiers hoquets. Il fait face à une nouvelle situation et il faut qu’il adapte son action à la réalité», prévient-il.

Le Sénégal,  risée des autres pays africains

Le Sénégal est dans l’impasse. Et c’est un véritable coup porté à l’image de la démocratie du pays, longtemps cité en exemple. «C'est Wade qui avait demandé à Obasanjo de ne pas briguer un 3e mandat. Aujourd’hui, c’est au tour d’Obasanjo de prendre sa revanche sur lui. Quelle ironie du sort», a laissé entendre Adama, un étudiant. «Le donneur de leçons reçoit une leçon», s’est exprimé un autre citoyen, visiblement gêné par la tournure des évènements. Et il n’est pas le seul d’ailleurs.

«C’est une honte pour le Sénégal, qui est devenu aujourd’hui un danger pour les pays voisins. J’ai honte quand je vois dans la délégation d’Obasanjo; Edem Kodjo, ancien bras droit d’un dictateur qui se penche aujourd’hui au chevet de la démocratie sénégalaise», lâche le professeur Ndiaye.

Pour le spécialiste des questions politiques, Wade, lui-même est gêné par cette situation.  

«J’entrevois une grosse gêne de Wade. Pendant longtemps, il s’est érigé en donneur de leçon. Il a même été jusque dans les eaux troubles de l’Océan Indien pour régler le conflit malgache. Je le vois mal aujourd’hui refuser ce qu’il a longtemps obtenu des autres», explique-t-il.

Mais, pour qui connaît bien le vieux président sait qu’il ne lâchera pas prise. «J’entrevois une obstination de Wade. Je le verrai mal reculer », soupçonne-t-il. Cet entêtement du président sénégalais lui vaut des comparaisons cruelles avec d'autres chefs africains tels que Laurent Gbagbo, Mouamar Kadhafi ou encore Robert Mugabe. Des dirigeants qu'il n'a jamais cessés de vilipender pour leur boulimie du pouvoir.

Lala Ndiaye

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Lala Ndiaye

Lala Ndiaye. Journaliste à Slate Afrique

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