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Ange Badou, le 23 août 2008.
Ange Badou, le 23 août 2008.

La France a-t-elle tout fait pour retrouver Ange Badou?

Le 14 septembre 2009, Ange Badou, jeune français de 20 ans disparaissait dans des conditions obscures au Cameroun. Ses proches sont toujours en quête de la vérité.

C’est à Nkongsoung (province du Littoral), un village verdoyant du Cameroun, auréolé de forêts et baigné par un fleuve qu’Ange Badou a été vu pour la dernière fois. En vacances depuis trois semaines dans le pays d’origine de sa mère, le francilien qui séjourne alors à Douala, dans l'ouest du pays, décide de découvrir le «village» de sa famille, situé à environ 200 kilomètres de la capitale économique. Il se rend dans l’ouest montagneux de la région de Littoral en compagnie de sa mère avec qui il a fait le voyage depuis la région parisienne.

Une disparition troublante

Le séjour se serait déroulé sans anicroche. Vient l’heure de rentrer sur Douala, le 14 septembre 2009 en fin d’après-midi. Ange se serait écarté du domicile familial peu avant le départ. La suite de l’histoire est un imbroglio invraisemblable.

Alertée deux jours après la disparition de son frère, sa sœur ainée qui vit à Paris s’entend dire au téléphone que son petit frère se serait suicidé en se jettant dans le fleuve Nkam qui court le long du village.

Un drame bien peu vraisemblable pour un jeune homme en vacances et plein de projets, puisqu’il a prévu de reprendre dès son retour en France, des études en hôtellerie-restauration.

Incrédule, elle se rend immédiatement sur place pour découvrir une histoire rocambolesque dont elle n’a toujours pas fini, deux ans après les faits de dénouer les fils… L’oncle maternel abandonne ainsi la thèse du suicide pour celle de la noyade. Le frère aîné parle «d’ensorcellement».

Des villageois croient avoir vu le jeune homme se diriger vers le fleuve. Des versions qui évolueront parfois avec le temps. Plus étrange encore, un voisin affirmera plus tard aux enquêteurs avoir revu Ange, le lendemain de sa disparition, hagard, en slip, trempé. Le temps d’aller prévenir la famille et Ange aurait disparu à nouveau…

Parmi les scénarii les plus souvent évoqués par la famille: la noyade et la sorcellerie pratiquée dans tout le Cameroun. Mais comment expliquer qu’Ange soit réapparu le lendemain matin, dans un état second avant de s’évaporer à nouveau?

Que cachent les témoignages discordants des témoins et de la famille? Les fouilles sommaires du fleuve d’abord effectuées par les pêcheurs, comme celles plus approfondies de patrouilles de gendarmes quelques semaines plus tard ne donneront rien.

Une enquête au point mort

Deux ans après les faits, le Procureur de Nkongsamba (région du Littoral) en charge de l’investigation avoue que l’enquête est au point mort en attendant d’éventuels nouveaux éléments. Il explique que le fleuve a été fouillé en vain, mettant à mal la thèse du suicide ou de la noyade.

«Une patrouille de gendarmes a patrouillé sur une distance de 20 km, puis des plongeurs sont aussi intervenus grâce au concours de l’Ambassade de France. Cela n’a rien donné.»

Le Procureur visiblement embarassé par le dossier, indexe le comportement suspect, «bizarre», de certains membres de la famille d’Ange Badou.

«Une tante du village nous a confié que lors de la battue pour retrouver Ange, le lendemain de sa disparition, elle l’a aperçu au bord du fleuve. Mais une fois sur place avec le Consul général et le chef des gendarmes français de Yaoundé, nous avons trouvé au lieu-dit une falaise totalement inaccessible entourée de forêt. La famille ne nous dit que ce qu’elle veut bien qu’on sache. Peut-être que si nous avions pu les confronter nous aurions obtenu plus de résultats».

Quant aux autorités françaises sur place, elles affirment que le cas Ange Badou reste ouvert. Un diplomate de l’Ambassade de France à Yaoundé en charge du dossier précise être en contact régulier avec les gendarmes camerounais et le Procureur de Nkongsamba.

Citoyen de second zone?

En plus de ces circonstances mystérieuses, la disparition d’Ange Badou s’est heurtée dans les premiers jours, à un mur administratif. Saisies dès l’incident par la sœur du jeune homme, les autorités françaises au Cameroun ont mis du temps à se mobiliser.

«Des Camerounais qui disparaissent au Cameroun, il y en a tous les jours», s’entend-elle rétorquer par l’astreinte de l’ambassade de France dans le pays.

De retour à Paris, ce sont cette fois les suspicions du Ministère des affaires étrangères lui demandant d’apporter la preuve de la nationalité d’Ange Badou qui ont retardé la prise en compte de la gravité de la disparition estime encore la sœur d’Ange.

Cette dernière, de retour à Paris, n’a cessé d’inciter les autorités à prendre à bras le corps le problème, notamment en appuyant les recherches sur place. Quand un drame survient à un français hors du territoire national, il revient bien sûr officiellement aux autorités locales d’être en charge.

Mais comment oublier la très médiatique libération de la franco-colombienne Ingrid Betancourt? En 2009, le président français a multiplié les «interventions auprès de tous ceux qui peuvent exercer une influence» pour libérer Clotilde Reiss, une jeune française jugée en Iran, son “objectif prioritaire” précise encore l’Elysée.

Dans ces cas – et la liste n’est pas exhaustive -, les autorités tricolores n’ont pas épargné leur peine. Est-ce à dire que le cas Ange Badou, français d’origine camerounaise, n’a pas assez été pris au sérieux? Sa famille se pose encore la question.

Un diplomate de l’Ambassade de France à Yaoundé reconnait que lors d’un drame à l’étranger, la charge émotionnelle est déterminante, expliquant en substance que plus il y a de publicité autour de la disparition d’un français, plus les autorités sur place se saisissent de l’affaire avec diligence. Or, dans le cas d’Ange Badou aucun corps n’a été retrouvé explique-t-il et «rien ne nous prouve qu’il est mort».

En France, la soeur du jeune homme ne baisse pas les bras. Elle a porté plainte contre X aux côtés de son père pour arrestation, enlèvement, séquestration ou détention arbitraire. Seule nouveauté en perspective: un juge d’instruction devrait être désigné d’ici quelques semaines. Un mince espoir pour les proches d’Ange de percer le secret de sa disparition et peut-être enfin de faire leur deuil.

Sarah Sakho

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Sarah Sakho

Sarah Sakho. Correspondante de RFI au Cameroun.

Ses derniers articles: Cameroun: la chasse aux sorcières fait rage  Sida: Comment les Camerounais luttent contre la stigmatisation?  La France a-t-elle tout fait pour retrouver Ange? 

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