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La Guinée va-t-elle faire sa cyber révolution?

La Guinée est très en retard en terme d'accès à Internet par rapport à des voisins. La connexion reste chère et lente avec d'importantes conséquences dans la vie des Guinéens.

Savez-vous quel verbe du premier groupe est le plus conjugué dans un cybercafé guinéen? Vous l’aurez probablement deviné, il s’agit de «Réactualiser».

De Conakry, la capitale, en passant par Labé, Kindia, Kankan ou N’Zérékoré, à l’intérieur du pays, il est difficile de fréquenter un cyber sans entendre le gérant lancer à un client «Réactualise la page!» pour tenter d’accélérer la connexion Internet qui rame avec un débit se mesurant en kilo-octet par seconde.  

Si en 2011 lors du Printemps arabe, les Tunisiens, Egyptiens et Libyens ont eu intensément recours à Internet à travers les réseaux sociaux pour déloger leurs dictateurs, un tel scénario est improbable en Guinée dans l’état actuel des choses.

Dans ce pays où il est fréquent de débourser 5 à 10.000 francs guinéens (entre 0,5 et 1 euro) pour batailler 30 minutes sans pouvoir accéder aux messages de sa boite mail, Internet est encore un luxe pour une frange importante de la population. Un luxe totalement inconnu à certains endroits du pays où le mot cybercafé peut être pris pour  une tasse de «café noir»!

Une accès à internet très limité

En décembre 2011, on y dénombrait quelque 95.800 internautes dont seulement 42.000 utilisateurs du réseau social Facebook et moins de 10 comptes Twitter actifs sur une population totale de 10,6 millions d'habitants. Le taux de pénétration d’Internet dans le pays est évalué  à  0,9%, au même rang que des pays comme le Niger (0,8%), la Sierra Léone (0,9%) ou le Libéria (0,3%).

Des chiffres bien loin de ceux de la Côte d’Ivoire (21,5 millions d’habitants) avec presque un million d’internautes (taux de pénétration de 4,5 %) ou du Sénégal (12,6 millions d’habitants), qui totalise près de 2 millions d’internautes (dont 620.000 comptes Facebook).

Pourtant, en 1997, un an avant la Côte d’Ivoire, la Guinée a accueilli en collaboration avec les Etats-Unis les premières installations pour construire son réseau Internet à travers le projet «Initiative Leland» avec un débit de 128kb/s. La société nationale des télécommunications de Guinée (Sotelgui) devenant le gestionnaire du nœud national.

En quinze ans et malgré le recours aux satellites avec le VSAT, ce débit a peu évolué fluctuant en 2010 entre 128 et 500 kb/s. Car contrairement aux affiches punaisées sur la façade de certains cybers, la connexion n’est pas de haut débit. Bien que la Guinée soit un pays côtier, elle n’est pas encore raccordée à la fibre optique offrant une meilleure qualité de connexion avec la technologie ADSL (Asymmetric Digital Subscriber Line, qui utilise les lignes téléphoniques).

Résultat: un débit faible, des connexions ennuyeuses et des prix de prestation onéreux; au grand dam des consommateurs, élèves et étudiants au premier chef.

«A cause de la mauvaise qualité de la connexion, je n’arrive pas du tout à télécharger des outils et logiciels comme PowerAMC et Windev qui sont très importants dans ma formation. C’est vraiment pénible», se plaint Mamadou Dian Sow, étudiant au Centre Informatique de Conakry.

Un coût trop élevé

Loin d’être une priorité pour les gouvernants, cette situation de faible débit est aggravée par la pénurie du courant électrique qui plombe le pays. Autre défi pour les dirigeants. Ce qui oblige les gérants de cybercafés à recourir à des groupes électrogènes pour assurer le service tant bien que mal.

Coincés entre un prix du litre d’essence qui ne cesse d’augmenter, un franc guinéen qui se déprécie et des abonnements prohibitifs auprès des fournisseurs d’accès à Internet, beaucoup finissent par mettre la clé sous le paillasson au bout de six mois, voire moins.

Avec l’arrivée des sociétés de téléphonie mobile et des connexions VSAT, le marché s’est ouvert progressivement à la concurrence, faisant grimper les bits. Selon une enquête de l’Autorité des postes et Télécommunication (ARPT), l’instance qui régule les  télécoms, on dénombrait en 2010 une dizaine de fournisseurs d’accès à Internet boostant le nombre de connexions mobiles.

L’opérateur Areeba Guinée, filiale du Sud-africain MTN, domine le marché de l’Internetmobile avec 54% des parts du marché, devenant ainsi leader devant la Sotelgui, Orange Guinée et Cellcom, toujours selon la même enquête.

Si ces opérateurs GSM ont permis la connexion mobile à travers les technologies 3G, et depuis peu 3G+, il reste encore du chemin à faire. En effet, il faut être un «boss», un «grand quelqu’un» (entendez un riche) pour souscrire à un abonnement Internet mobile. Car il faut débourser jusqu’à près de 50 euros pour un forfait illimité d’un mois avec une qualité de connexion souvent poussive.
Fodé Sanikayi Kouyaté, l’un des deux blogueurs actifs connus de la Guinée en sait quelque chose :

«Non seulement je n’ai pas de courant pour alimenter mon ordinateur tous les jours, mais aussi je paie trop cher la connexion Internet3G qui est d’ailleurs de mauvaise qualité. C’est pourquoi, je me borne simplement à faire chaque jour un rapide tour sur les réseaux sociaux et mes comptes mails.»

Encore faut-il disposer d’un ordinateur et d’un téléphone portable dit de troisième génération pour profiter de cette connexion. Ce qui est loin d’être à la portée du premier venu.

Avec un salaire mensuel moyen qui tourne autour de 50 euros, beaucoup de Guinéens préfèrent déguster un bon plat de riz à la sauce poisson qu’envoyer un mail à l’autre bout du monde. Ainsi, à l’image de la fracture numérique entre le Nord et le Sud, la rareté et la cherté de l’Interneten Guinée crée une fracture sociale. L’Internet c’est dans les centres urbains et pour les aisés.

Cet «enclavement numérique» du pays freine le développement de business autour de l’outil Internet et les opportunités qu’il peut offrir. Geek, Twittosphère, Blogosphère, Blog-camp ou Apéro-Facebook y sont encore des néologismes qui écorchent même les oreilles des jeunes.

Des solutions encore incertaines

De 2003 à 2008, le fonds Aden (Appui au désenclavement numérique) s’adressait à 12 pays africains. Avec huit millions d’euros financés par le Ministère français des Affaires Etrangères, il ambitionnait de renverser la vapeur en installant des centres publics d’accès à Internet dans des zones reculées avec comme crédo: connexion, formation, production.

Peu de Guinéens en ont entendu parler, la mauvaise qualité de la connexion décourageant plus d’un internaute. Le centre Aden de la ville de Labé (centre du pays) par exemple aura végété, en quelques cinq ans d’existence, dans un état de ni vie ni mort.

Le salut viendra probablement du câble baptisé ACE (Africa Coast to Europe). Long de plus de 14.000 km.  Il doit relier le Maroc aux côtes sud-africaines desservant quelques 23 pays africains. Le 18 janvier, il a atterri sur les plages de Kipé (quartier de Conakry) grâce à un financement de la Banque Mondiale de 34 millions de dollars. Localement, le marché est detenu par Orange Guinée. 

A terme, cette fibre optique devra permettre d’améliorer la qualité de la connexion Internet et des communications téléphoniques en apportant le vrai haut débit (jusqu'à 5,12 Terabits par seconde). Une perspective qui enchante un grand nombre d'internautes guinéens.

Encore faut-il que les autorités gagnent le pari du courant électrique et les infrastructures qui accompagnent la technologie de la fibre optique. Un vrai challenge. En attendant, on réactualise.

Alimou Sow et Annabelle Creuzé


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Annabelle Creuzé est journaliste française. Alimou Sow est journaliste blogueur guinéen.

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