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Manifestation à Rabat le 19 février 2012. AFP/ABDELHAK SENNA
Manifestation à Rabat le 19 février 2012. AFP/ABDELHAK SENNA

Pourquoi Tahar Ben Jelloun n'écrit rien sur le Maroc?

L'écrivain a récemment écrit une tribune dans le Monde sur Bachar al Assad. Mais pourquoi est-il aussi peu prolixe sur son pays d'origine?

Voilà qu’il recommence! Voilà qu’il inflige encore aux lecteurs du quotidien Le Monde une soupe inodore et tiède à propos des méfaits d’un dictateur arabe (Bachar Al-Assad, intime, 19 février 2012).

«A l’heure où le régime syrien réprime dans le sang les révoltes de son peuple, un écrivain s’immisce dans le cerveau du dictateur pour tenter de comprendre sa logique implacable», est-il écrit en préambule de ce texte qui fera certainement date... Assad, tremble, Tahar Ben Jelloun a scanné ton cerveau d’assassin.

Commençons par préciser une chose: l’auteur de cette chronique n’a aucune sympathie pour le régime syrien et se déclare ouvertement solidaire de celles et ceux qui manifestent contre le dictateur et son clan de mafieux sanguinaires. Mieux, il n’a aucune empathie pour les tenants de la thèse du complot qui veulent nous faire croire que la Syrie d’Assad serait la victime de je ne sais quelle tentative de déstabilisation de puissances occidentales voire d’Israël. Refermons la parenthèse et revenons-en à l’écrivain marocain.

Rien sur le Maroc?

Ben Jelloun est un multi-récidiviste et un spécialiste de la manoeuvre dilatoire. Il ne cesse de se mêler des affaires du monde arabe. Ben Ali, Kadhafi, Moubarak et aujourd’hui Assad. Il les a tous auscultés et jugés. On dira que c’est normal, que c’est le rôle de tout écrivain de prendre la parole et de dénoncer les folies des dictateurs. Problème: Ben Jelloun ne parle jamais ou presque du Maroc de Mohamed VI. Comment alors le prendre au sérieux? Comment lui concéder la moindre légitimité? En janvier 2011, alors que le régime tunisien de Zine el-Abidine Ben Ali vient de tomber, il publie un texte dans Le Monde où il passe en revue les «sociétés dans le monde arabe où tous les ingrédients sont réunis pour que tout explose» et où trois Etats entrent, selon lui, dans cette configuration: La Libye, l’Algérie et l’Egypte (Un printemps en hiver, 23 janvier 2011).

Rien sur le Maroc. Rien sur les monarchies du Golfe (lesquelles ont proposé au Maroc de faire partie de leur Conseil de coopération). Rien non plus sur les premières manifestations qui conduiront à l’émergence du mouvement du 20 février. Rien sur un climat social extrêmement tendu, rien sur l’aggravation des inégalités dans le royaume chérifien, rien sur l’affairisme au plus haut-niveau qui gangrène le pays, rien sur le comportements des néo-colons européens qui se comportent au Maroc comme si sa population et sa dignité n’existaient pas.

Le Maroc n'est pas une exception dans le printemps arabe

Au fil de l’actualité du Printemps arabe, Ben Jelloun va toujours appliquer la même règle de conduite propre aux intellectuels du Makhzen. Parler des autres pays arabes, à commencer par l’Algérie sur laquelle il est effectivement très facile et très justifié de cogner, mais silence à propos du Maroc. On pourrait penser que la situation actuelle dans le Royaume devrait lui inspirer une saine colère. Des jeunes qui s’immolent par le feu, des manifestants qui se font violemment tabasser par les forces de l’ordre, des protestataires embastillés pour un oui ou un non comme au bon vieux temps des lettres de cachet. Mais chut… Ben Jelloun a d’autres combats à mener. Les violents affrontements entre la population de Taza et les forces de l’ordre début février? Il n’est peut-être pas au courant…

D’ailleurs, comment lui en vouloir puisque la presse française ne parle guère de ce qui se passe au Maroc. De même, Ben Jelloun n’a-t-il peut-être jamais entendu parler de Walid Bahomane, ce jeune homme de 18 ans qui vient de comparaître devant le tribunal de Rabat, au Maroc, pour avoir publié sur Facebook des photos et vidéos satiriques du roi Mohamed VI. Peut-être aussi n’a-t-il jamais entendu parler de l’ex-champion du monde de boxe thaïe Zakaria Moumni, séquestré et torturé par les services marocains de sécurité pour avoir voulu tenter de s’approcher du roi? Peut-être aussi, n’a-t-il jamais entendu parler de ces désespérés qui se sont immolés par le feu au cours des dernières semaines en divers points du Royaume?

Tahar Ben Jelloun a tout à fait le droit d’être un défenseur de la monarchie marocaine. Mais, de grâce et par décence, qu’il ne se pare pas de l’habit de l’écrivain arabe engagé. Qu’il continue donc à servir son onctuosité ampoulée au tout Saint-Germain des près et qu’il cesse de faire croire à ses lecteurs que le Maroc est une exception dans un monde arabe qui n’en finit pas de se battre pour ses droits et sa dignité.

Akram Belkaïd

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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