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Le roi Mohammed VI fait un discours depuis le palais de Tétouan, le 31 juillet 2011. REUTERS/Handout
Le roi Mohammed VI fait un discours depuis le palais de Tétouan, le 31 juillet 2011. REUTERS/Handout

Tribune: à quand la désacralisation de la monarchie?

Le royaume chérifien, une exception dans un monde arabe en révolution? En réalité, les réformes en trompe-l’œil de la monarchie n’ont pas apaisé la contestation.

Il y a un an, alors que Ben Ali était chassé du pouvoir en Tunisie, la contestation n’était encore que balbutiante au Maroc. Les manifestations de soutien à la révolution tunisienne étaient dispersées à coup de matraque dans les rues de Rabat. Il faut dire que malgré une certaine compétition économique, les régimes marocain et tunisien avaient bien des caractéristiques en commun, une sorte de convergence presque idéologique.

Bien entendu, la comparaison serait réductrice si elle n’admettait pas que bien des choses par ailleurs différencient la monarchie chérifienne de la république de Ben Ali. Son histoire récente, sa géographie, son poids dans l’ensemble maghrébin, la vitalité de leurs sociétés civiles, sa scène politique et syndicale, l’état, bien que moribond aujourd’hui, de sa presse etc… Ceci-dit, les bourrasques parfumées au jasmin ont bel et bien traversé l’Atlas balayant en un an des années d’inertie politique. Une accélération de l’histoire qui tord le cou à la théorie de la transition démocratique en douceur que vivrait le Maroc depuis l’arrivée sur le trône du roi Mohammed VI en 1999.

Que d’idées reçues sur un Maroc «à part»

Les révolutions arabes ont paradoxalement servi à faire la propagande de certaines idées reçues. Le régime marocain, qui fait figure d’exception dans un monde arabe marqué par la déliquescence de ses Etats est invariablement dépeint sous les traits d’une monarchie avant-gardiste, concédant au gouvernement, au parlement et à la justice une once de son pouvoir. La nouvelle Constitution adoptée dans les conditions que l’on connaît aurait consolidé cette exception faisant du Maroc un pays modèle dans la région.

A l’instar de la Tunisie, le Maroc a fait la promotion de son essor économique de façade, mais le pouvoir hypertrophié du roi Mohammed VI est de plus en plus la cible de toutes les critiques. En cause: les vieilleries humiliantes de son protocole (en premier chef le baisemain), la sanctuarisation de son appareil sécuritaire répressif, ses fausses promesses de démocratisation et ses violations des Droits de l’homme. Sur ce dernier point, les récentes affaires du boxeur Zakaria Moumni, du rappeur Mouad Lhaqed, celle du colonel Terhzaz ou encore celles des procès extravagants intentés contre des jeunes pour lèse-majesté en sont l’illustration éloquente.  

Faut-il rappeler que le roi du Maroc n’était absolument pas disposé à réduire ses prérogatives, qu’il a cédé à la pression de la rue pour désamorcer l’élan venu de Tunis et qu’au final, il a pu verrouiller son pouvoir par d’innombrables artifices dont celui de maintenir l’essentiel des commandes du pays au sein de son cabinet en donnant l’illusion d’être le faiseur de réforme? Même la percée islamiste est maintenue sous contrôle dans un attelage qui suscite autant de déception que d’inquiétude, tant il fait figure de dernière carte abattue par le Palais. De tout cela, en quoi l’étincelle de Bouazizi a-t-elle changé la donne au Maroc?

 C’est un fait notoire, les révolutions arabes ont brisé le mur de la peur provoquant une forme de catharsis inédite chez l’homme de la rue. Bien sûr, le Maroc était déjà coutumier des manifestations, des poussées de fièvre contestataires, des émeutes, un état de fait qui a même servi d’alibi aux thuriféraires de l’ordre établi qui affirment que le droit de manifester pacifiquement au Maroc est acquis depuis que le pays s’est engagé dans un processus de démocratisation avec l’avènement du nouveau règne. Jusqu’ici, le désaveu populaire était plutôt de nature sociale tant ses acteurs s’en remettaient immanquablement à l’arbitrage royal pour obtenir gain de cause, arborant drapeaux nationaux et brandissant l’effigie de Mohammed VI comme un talisman.

Alors que la culture du débat autour des institutions et des libertés était confinée à des cercles d’initiés comprenant intellectuels, politiques, journalistes, artistes et acteurs associatifs, celle-ci est désormais aussi l’apanage du citoyen qui réfute sa condition de simple sujet du roi. Si aux premières semaines de la contestation les revendications se faisaient avec une certaine tempérance (le premier rassemblement du 20 Février 2011 à Rabat avait des allures de garden party suivie de happening artistique, un an plus tard, les affrontements avec les forces de l’ordre virent souvent à l’émeute. On est bien loin de la vision qui s’accommodait de l’idée que la révolution pouvait se faire avec le roi.

Une opinion publique clivée

 Avant les révolutions arabes, ce qui caractérisait l’opinion générale des Marocains était un consensus admis presque de tous (à l’exception des opposants déclarés) : celui de l’acceptation que la monarchie même imparfaite, est consubstantielle à l’identité marocaine. Les arguments ne manquaient pas. Après tout, cette monarchie ancestrale a toujours eu plus d’attraits que les républiques héréditaires, les autocraties militaires, les régimes unipersonnels ou fondés sur des liens de tribalité. Force est de constater qu’une partie désormais visible de la population est convaincue que le trône est incapable de se réformer sans pression, voire est incapable de se réformer tout court, tant son génome est caractérisé par l’autoritarisme, la sacralité et les liens de courtisanerie. Il existe désormais une ligne de démarcation nette entre ceux qui ne fondent plus aucun espoir sur le régime pour accéder à la démocratie et les autres qui continuent de croire qu’il serait insensé de le mettre à plat  par crainte de la fitna, ce chaos social qui naitrait de la désagrégation de la Couronne. Une hantise alimentée par la peur irrationnelle de voir le pays basculer dans des conflits ethniques.

Monarchistes et antimonarchistes se font face et les réseaux sociaux sont leur lieu d’affrontement de prédilection. Tribunes incendiaires sur internet, prises de paroles sur Facebook et Youtube se font avec une liberté de ton jusqu’ici inégalée, faisant fi de la répression et surtout de la cyber-police qui traque les militants et n’hésite pas à les jeter en prison.

Une nouvelle conscience politique est née

C’est certainement le plus grand bouleversement que connait actuellement le Maroc. Le Mouvement du 20 Février (M20F) à l’origine de la contestation est un véritable phénomène de société. Il est le meilleur antidote contre le conservatisme ambiant et l’obsolescence de la classe politique. Il est aussi le marqueur d’un changement tant attendu, celui de l’émergence d’une jeune élite politisée, véritable aiguillon du pouvoir. Le mouvement n’est certes pas homogène, parfois désarticulé, tant il représente une large diversité d’opinions de l’ultragauche jusqu’à certains islamistes (qui l’ont pour la plupart déserté), il a cependant l’avantage de s’être affranchi d’un carcan qui faisait justement l’exception du Maroc, celui de considérer que la monarchie est le plafond de verre des revendications populaires.

Il faut cependant admettre que jusqu’ici, «la critique s’est concentrée sur les hommes du sérail, le non représentativité des instances élues et des processus électoraux, l’absence de constitution démocratique, c’est-à-dire sur les formes légales du régime autoritaire, sa cuirasse extérieure, sans remise en cause des fondements réels du pouvoir absolu», comme l’affirme avec justesse Chawqui Lotfi.

N’empêche, le Mouvement du 20 Février a définitivement désacralisé la figure tutélaire du roi au point que l’option révolutionnaire n’est plus ni un tabou, ni une utopie pour le peuple en colère, désabusé par les réformes en trompe-l’œil concédées par le Palais.

Ali Amar

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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