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Marie Jesika Dalou représente l'île Maurice au championnat d'Athènes le 19 août 2004
Marie Jesika Dalou représente l'île Maurice au championnat d'Athènes le 19 août 2004

L'île Maurice: l'économie africaine qui monte

Quels sont les clés du miracle économique de cette île de l'Océan indien?

 Avouez: si vous avez déjà entendu parler de l’île Maurice, c’est probablement parce que vous savez que c’est là que vivaient les dodos. Il existe pourtant de meilleures raisons de se pencher sur le cas de ce petit pays insulaire de l’océan Indien, à près d’un millier de kilomètres au sud-est de Madagascar. Car en 2011, Maurice a (de nouveau) été classé en tête de l’indice Ibrahim de gouvernance des pays africains. Et ce n’est pas une coïncidence s’il continue de figurer parmi les pays à la meilleure performance économique de la région: en termes de pouvoir d’achat, son revenu par habitant dépasse 15 000 $—c’est plus que la Turquie ou le Brésil.

Comment expliquer le miracle économique?

Comment l’île Maurice a-t-elle réussi à décrocher le pompon là où tant d’autres dans la région ont échoué? Dans mes propres recherches, je n’ai pas pu découvrir le moindre ingrédient unique expliquant ce succès. Ce qui n’empêche pas de tirer de ce cas de figure de sérieux enseignements sur les moteurs du développement économique.

Personne n’aurait parié sur l’avenir économique de l’île Maurice avant qu’elle n’obtienne son indépendance de la Grande Bretagne en 1968. Bien au contraire: l’économiste britannique James Meade (futur prix Nobel) avait conclu que «les perspectives de développement paisible ne sont pas bonnes» à cause d’une forte densité de population, de la dépendance à une seule sorte de culture (la canne à sucre) et des conflits ethniques. Il aurait pu ajouter que l’île était loin des marchés pour ses exportations, et que les touristes européens en quête de soleil seraient découragés par la nécessaire journée d’avion pour s’y rendre. Quelles que soient les raisons du succès économique de Maurice (nous y reviendrons), il s’est produit à un rythme constant, et de manière à diffuser les richesses. Entre 1970 et 2010, son PIB a augmenté à un rythme moyen annuel de 5,4%, à comparer avec la moyenne africaine de 1% environ.

Il fait bon vivre à Maurice

Aujourd’hui, une poignée de petits pays africains gorgés de pétrole—la Guinée Équatoriale, par exemple connaissent une croissance plus rapide et affichent des revenus moyens plus élevés. Mais la Guinée Équatoriale est un cauchemar kleptocratique dans lequel seuls les types arborant uniformes de luxe et lunettes de soleil à effet miroir jouissent de niveaux de vie élevés. L’île Maurice, en revanche, est classée deuxième en Afrique (après les Seychelles) dans l’indice de développement humain des Nation Unies. Et ce classement se reflète dans des mesures de bon sens du niveau de vie, qui vont de l’espérance de vie (74 ans) à la proportion de population ayant accès à l’eau potable (99%).

L’engagement de Maurice envers le libre-échange et l’état de droit (illustré par son classement dans l’indice de gouvernance Ibrahim susmentionné ainsi que par l’Index of African Governance, moins subjectif, calculé à Harvard) est bien corrélé avec la croissance. Mais qu’est-ce qui a poussé l’île Maurice à choisir le bon chemin?

L’histoire humaine de Maurice n’a franchement pas débuté sous les meilleurs auspices. Les premiers occupants néerlandais dépouillèrent l’île de ses précieux ébéniers au début du XVIIe siècle (et provoquèrent l’extinction du dodo). Les Français qui leur succédèrent importèrent des esclaves africains pour cultiver la canne à sucre. Mais sous la férule anglaise (à partir de 1814), l’île commença à bénéficier de ce que l’on pourrait appeler la «bonne mondialisation.» L’esclavage fut aboli, et les plantations de sucre durent apprendre à se débrouiller avec des serviteurs inféodés [qui travaillaient pour payer leur voyage]; quelque 500 000 d’entre eux furent importés d’Inde. Au cours du siècle qui suivit, les Britanniques étendirent progressivement les droits politiques à tous les adultes sachant lire et écrire, tandis que la production de sucre croissait de façon constante.

L'originalité a payé

À l’aune des histoires coloniales africaines, cet héritage n’est pas si mauvais. Mais deux réussites ultérieures, survenues après l’indépendance, sous-tendent le succès économique de Maurice. Tout d’abord, contrairement à tous les autres pays africains, le secteur industriel s’y est rapidement développé (spécialisé en textiles et vêtements). Deuxièmement, Maurice a négocié avec succès les caprices de l’économie mondiale dont il est si dépendant. Le pays a réussi à limiter les dégâts des chocs pétroliers des années 1970, et a su digérer les pertes successives de l’accès préférentiel de son sucre et de ses vêtements aux marchés des pays riches.

Ces ajustements ne nécessitaient pas de politiques originales. L’île Maurice se concentra sur la croissance de ses exportations, maintint un climat propice aux entreprises, poursuivit une diplomatie efficace pour préserver son accès aux marchés mondiaux critiques, prit soin d’empêcher sa monnaie de se surévaluer et dépensa suffisamment dans l’éducation pour créer une main d’œuvre productive. Mais écouter les conseils de la Banque mondiale et consorts ne suffit pas. Si les politiques mises en œuvre ne sont pas en accord avec la culture politique locale et les institutions, elles n’ont que peu de chance de s’implanter. C’est là que l’on peut voir la synergie puissante entre démocratie et croissance économique.

Contrairement à de nombreux pays africains indépendants depuis peu, l’île Maurice a créé des institutions politiques qui donnaient voix au chapitre à la fois aux pauvres des zones rurales et aux minorités ethniques. Et ce qui compte aussi, Maurice (comme le Costa Rica, autre grand gagnant dans une région regorgeant de perdants) a choisi de se passer d’armée. Ce qui l’a probablement sauvé des coups d’État militaires—et lui a certainement fait économiser beaucoup d’argent, dépensé en éducation et infrastructure.

Le hasard de l'histoire et l'ingéniosité des acteurs

Je pars toujours d’une hypothétique prémisse: de bonnes institutions ont conduit à la prospérité. Mais comment Maurice, contrairement à tant de pays décolonisés, s’est-il retrouvé avec de bonnes institutions? Les réponses les plus valables mettent en évidence des accidents historiques et le leadership.

Les descendants des émigrés français qui développèrent les plantations de canne à sucre et les créoles dont les ancêtres y avaient été esclaves s’opposèrent initialement à l’indépendance car ils craignaient la domination de la majorité indienne. Ils finirent par accepter de céder le pouvoir politique en échange de garanties qu’ils ne seraient pas expropriés. Pendant ce temps, le Premier Ministre, Sir Seewoosagur Ramgoolam, réussissait à convaincre ses électeurs d’abandonner les tentatives de nationaliser les plantations de canne à sucre en échange de cette reconnaissance de leur statut politique majoritaire (son fils, Navin Chandra Ramgoolam, est le Premier Ministre actuel; ce sont ses supporters que l’on voit sur la photo en haut de cet article, en train de célébrer sa victoire lors des dernière élections il y a deux ans).

Il faut aussi accorder quelque crédit aux administrateurs coloniaux sortants—et au fait que la Grande Bretagne n’avait pas franchement d’enjeu dans cette histoire. Très peu de colons britanniques vinrent prendre la place des planteurs français quand la France perdit l’île au cours des Guerre napoléoniennes. Ainsi, contrairement à ce qui se produisit au Kenya, par exemple, la Grande Bretagne ne se sentit pas tellement obligée de protéger les colons isolés. En conséquence, les Britanniques eurent une certaine crédibilité en tant que médiateur honnête entre groupes ethniques. Et ils établirent le précédent selon lequel les gouvernements doivent être composés de coalitions de partis—qui a fait jurisprudence jusqu’à aujourd’hui.

Maurice, la cosmopolite

Même si l’île Maurice a cessé d’être le carrefour de l’océan Indien à l’ouverture du canal de Suez en 1869, elle a gardé une mentalité cosmopolite—l’un des nombreux aspects qui lui font ressembler à des cités-États entrepôts comme Singapour, Hong Kong et Dubaï. Ce cosmopolitisme s’est avéré bien utile pour favoriser le développement économique. Les liens ethniques avec la Chine et l’Inde ont conduit tout droit respectivement à la croissance du secteur du textile et de l’habillement et à la naissance d’un centre financier.

Quand les chocs extérieurs ont frappé—les augmentations des cours du pétrole, la perte des préférences commerciales et la concurrence chinoise qui en a découlé—l’île Maurice a su s’adapter à l’aide de politiques qui ont permis à l’économie de se diversifier et de prospérer. Ce qui est frappant est que les réactions politiques nécessaires furent mises en place par les administrations successives alors même que le gouvernement était empêtré dans de furieuses luttes politiques personnelles et factionnelles.

L’île Maurice est unique sous bien des aspects. Et ce curieux petit pays offre trois leçons indiquant la manière de pérenniser la croissance dans d’autres pays africains—à défaut d’indiquer la marche à suivre pour y parvenir. Tout d’abord, le commerce est la clé de la croissance. L’ouverture force les intérêts économiques à concourir sur les marchés mondiaux et décourage ce que les économistes appellent «la recherche de rente»—c’est-à-dire, la création de poches de privilèges économiques auxquelles s’accrocher. Ensuite, les conséquences économiques néfastes des profondes divisions ethniques peuvent être modérées par une structure politique créant une réelle intégration et qui empêche les situations où les gagnants raflent toute la mise en laissant les autres sur le carreau. Enfin, même dans des pays relativement sous-développés, les démocraties peuvent mettre en œuvre avec succès des réformes économiques douloureuses car un sentiment d’inclusivité permet d’imposer plus facilement des sacrifices collectifs.

Les clés du miracle

Pourtant, on reste tenté de chercher le petit je-ne-sais-quoi qui a donné à Maurice son efficacité économique. Pourrait-il s’agir des valeurs culturelles de la majorité indienne? Probablement pas. En effet, pendant que l’île Maurice s’industrialisait, l’Inde elle-même se traînait à une allure qui s’est valu le qualificatif péjoratif de «taux de croissance hindou.» Et une poignée de pays africains, comme le Cap Vert, s’en sont très bien sortis sans Indiens.

Mon explication personnelle de ce petit je-ne-sais-quoi est simplement que tous les Mauriciens descendent de gens qui venaient d’ailleurs depuis une période relativement récente. Quand les migrants réussissent, peut-être parce qu’ils ont par définition le sens de l’initiative, les indigènes ont tendance à regarder leur succès d’un mauvais œil. Mais il y a trois siècles encore, Maurice était inhabité (c’est aussi vrai, soit dit en passant, des Seychelles et du Cap Vert, également en tête des classements pour la gouvernance des pays africains). Sans oublier que dans un pays où nul n’est vraiment indigène, personne ne peut revendiquer les privilèges d’une position qui sont des obstacles puissants au compromis et au changement. Ce qui importe est que tout le monde se sente intégré.

Ce système se vérifie quand on compare d’autres îles entre elles: Maurice contre Fidji, Singapour contre le Sri Lanka. À chaque fois, l’île dont tous les groupes sont des immigrants réussit bien mieux que celle où les conflits ethniques tirent leurs racines dans la compétition entre indigènes et nouveaux-venus. Il semblerait que les économies les plus enclines à accueillir des immigrants très performants partent avec un gros avantage.

Jeffrey Frankel [Traduit par Bérengère Viennot]

Foreign Policy

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Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

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