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Sommet de l'Union africaine à Tripoli le 29 novembre 2010. Reuters/Francois Lenoir
Sommet de l'Union africaine à Tripoli le 29 novembre 2010. Reuters/Francois Lenoir

Mugabe, l'automne du patriarche

Figure complexe et paradoxale, il a longtemps fait figure de héros national avant d’être considéré comme l’un des pires dictateurs du continent africain. Il a fêté le 25 février ses 88 ans.

Mise à jour du 25 février 2012: Des milliers de personnes se sont rassemblées le 25 février dans un stade de la ville de Mutare, dans l'est du Zimbabwe, pour fêter les 88 ans du président Robert Mugabe, qui entend bien participer à la prochaine présidentielle.

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Mugabe aurait pu être placé au rang de combattant pour la liberté et l’égalité au même titre que Nelson Mandela. Il fait parti du triste club des tyrans africains aux côtés de l’Ougandais Idi Amin Dada, du Congolais Mobutu Sese Seko ou encore du Libyen Mouammar Kadhafi. Comment un homme à la volonté de libérer son peuple opprimé peut-il être le même chef d’Etat qui a conduit à la ruine de son pays, le Zimbabwe? Le président zimbabwéen fête le 21 février ses 88 ans. Il n'a aucune intention de quitter le pouvoir.

Mugabe, le mal-aimé

Robert Mugabe naît dans le village de la mission de Kutama le 21 février 1924, un village créé par des missionnaires à l’ouest de Salisbury, le nom de la capitale Harare du temps de la Rhodésie du Sud. Troisième d’une famille de six enfants, le jeune Robert est abandonné par son père en 1934. Agé de dix ans, il endosse alors le rôle de figure paternel de la famille après la mort tragique de ses deux frères aînés. Sa mère, Bona Mugabe, une femme dépressive et profondément pieuse, place tous ses espoirs en lui. Ne voulant pas la décevoir, Robert dès son plus jeune âge, accorde une place très importante à la religion. Une rencontre cristallise cette importance: le Père Jérôme O’Hea, à la tête de la mission de Kutama et que l’historien Andrew Norman décrit comme «un fervent défenseur de l’égalité raciale».

Le journaliste et historien britannique Martin Meredith précise :

«Le Père O’Hea lui transmit le goût pour les légendes irlandaises et la révolution en lui décrivant le combat mené par les Irlandais pour acquérir leur indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne».

Des légendes qui ne sont pas sans rappeler au jeune Mugabe qu’il est, à cette époque,  un sujet de la Grande-Bretagne, la Rhodésie du Sud étant une colonie britannique – bien qu’autonome – jusqu’en 1965. Des récits qui éveillent en lui une volonté de justice, d’équité et de liberté. Dès lors, il devient le chouchou du Père O’Hea, qui dit de lui qu’il a « un grand cœur et un grand esprit ». Dans le même temps, il devient aussi la risée du village du fait de n’avoir ses livres pour seuls amis. Il est source de moquerie, - même de la part de ses frères et sœurs -, pour agir comme si quelqu’un lui avait confié une mission de la plus haute importance: celle qui sera de libérer son pays.

L’importance de ses mentors

Robert Mugabe étudie au Kutama College, l’une des premières institutions qui offrait à l’époque la possibilité aux Noirs de Rhodésie du Sud d’accéder à l’enseignement. Élève assidu, Robert Mugabe est décrit comme étant un petit garçon en avance sur son âge. Figure austère, il se méfie des autres et mène en grandissant un train de vie ascétique: il ne fume pas, ne boit pas, prie beaucoup.

Après des études à l’Université de Port Hare, en Afrique du Sud, (la même où Nelson Mandela étudia en 1939), Robert Mugabe s’envole pour le Ghana en 1958, premier pays du continent africain à accéder à l’indépendance, en 1957. Là-bas, il y rencontre Kwame Nkrumah, le Président du Ghana, considéré comme le père du panafricanisme et qui, dans l’optique d’élargir l’indépendance aux autres pays africains, invite les étudiants à étudier librement dans son pays. Une rencontre qui conforte Robert Mugabe dans ses idées et le combat qu’il s’apprête à mener. Car depuis 1965 et jusqu’en 1980, le Zimbabwe, - appelé Rhodésie du Sud -, est dominé par le régime raciste et ségrégationniste du Rhodesian Front de Ian Smith. Un parti d’extrême droite créé par des colons rhodésiens qui fit sécession avec la Grande-Bretagne pour se maintenir au pouvoir.

Au Ghana, Mugabe fait donc la rencontre d’activistes noirs qui deviendront plus tard des leaders panafricains. Il y fait aussi et surtout la rencontre de sa première femme, Sally Hayfron, une collègue enseignante qui, tout comme Bona, la mère de Robert Mugabe, a une grande influence sur lui. Ils se marient en 1961, ont un fils, Nhamo, et dès lors, la jeune femme soutient tous les faits et gestes de son époux. Elle s’occupe de mener la lutte pour son pays notamment depuis la Grande-Bretagne lorsque Robert est emprisonné, de 1964 à 1974. De ses années de détention, tous sont unanimes pour décrire un homme réfléchi, calme, loin de l’image de tyran sanguinaire d’aujourd’hui.  Il en profite même pour obtenir trois nouveaux diplômes universitaires. Avant de s’envoler au Mozambique rejoindre la guérilla armée pour délivrer son pays.

Mugabe: dictateur né ou produit fabriqué?

C’est en 1980 que Mugabe gagne son combat. Une fois au pouvoir, il parvient à réaliser la dure tache de réconcilier son pays: il accorde le droit aux fermiers blancs de rester au Zimbabwe et de conserver leurs fermes. Y croit-il vraiment à cette réconciliation nationale ou est-ce une stratégie pour maintenir une puissance économique installée par les colons ? A cette période, il a toutes les clés en mains pour faire de son pays un pionner du continent africain: il possède des infrastructures développés héritées de la période coloniale et dispose de terres fertiles. Jusqu’en 1998, quelques 4 500 fermiers blancs contrôlent 65% des terres. Il a pourtant toutes les raisons d’en vouloir aux Blancs et de les chasser de son pays. A commencer par Ian Smith, le Premier ministre de Rhodésie du Sud de 1964 à 1979. 

A la mort de son fils Nhamo, âgé de trois ans en 1966, Ian Smith lui interdit une autorisation de sortie de prison exceptionnelle pour assister aux funérailles de son enfant. Un traumatisme qui pourrait expliquer l’une des raisons de sa haine à l’égard des Blancs. Mais paradoxalement, à l’indépendance du Zimbabwe, Robert Mugabe autorise Ian Smith à vivre aussi longtemps qu’il le désire dans le pays, sans contraintes ni conditions. Et ce, alors même que Ian Smith critique ouvertement Mugabe et que les Rhodésiens nostalgiques de l’ère Smith, - partis vivre en Afrique du Sud pour la plupart -, tentent de le décrédibiliser et de le renverser par tous les moyens.

Plusieurs de ses proches expliquent que c’est à cette période qu’il commence à être de plus en plus paranoïaque. Et il a des raisons de l’être au vu de la tentative d’assassinat lors de la cérémonie d’indépendance du pays le 18 avril 1980. C’est ainsi que les années 1990 marquent une rupture brutale avec la première décennie de Mugabe au pouvoir.

Zimbabwe/Mugabe: un destin croisé

Tant pour Mugabe que pour le Zimbabwe, la décennie 1990 est synonyme de déchéance. En 1992, la femme de Robert Mugabe meurt. Le président du Zimbabwe est dévasté. Mais la désillusion prend rapidement le pas sur la dépression.

«Quand elle mourra et qu’il découvrit qu’elle avait légué toute sa fortune à sa sœur jumelle restée au Ghana, Mugabe était tellement furieux qu’il projeta une chaise à travers une vitre en verre au palais présidentiel » explique la journaliste Heidi Holland dans son livre Dinner with Mugabe.

Dès lors, tout semble précipiter la chute de Mugabe et de son pays. Blessé, humilié, Mugabe perd non seulement la seule personne en qui il avait entièrement confiance, mais réalise qu’il a été trahi. Dans le même temps, le pays fait face à de graves difficultés économiques. La sécheresse de 1992 ravage l’économie du pays. Elle conduit à la faillite de multiples entreprises, à l’appauvrissement des couches sociales, et le pays devient tragiquement importateur de céréales, lui qui jusque là, été surnommé le grenier à grain de l’Afrique australe. Mugabe apparaît de plus en plus corrompu, son parti politique, le Zanu-PF, ne supporte aucunes critiques, nie le résultat des urnes, et réprime l’opposition dans la violence.

Les changements régionaux de l’époque jouent également en la défaveur de Mugabe. La fin de l’apartheid chez son voisin sud-africain porte sur le devant de la scène le combat de Nelson Mandela, lui, le héros de la lutte contre le colonialisme. L’Afrique du Sud devient un poids lourd économique et diplomatique, ne laissant au Zimbabwe que l’ombre d’elle-même. Mugabe, devant toute la gloire récoltée par Mandela, a-t-il été jaloux de ne pas avoir eu droit à autant d’éloges? Lui qui a consacré sa vie à son pays, s’est battu pour les siens armes en main, a enfoui toutes les frustrations que les Blancs lui avaient infligé. Est-ce un besoin de reconnaissance à l’échelle internationale qui l’a poussé à mener sa politique raciste contre les Blancs qui caractérise les années 2000? La même politique raciste dont il avait tant souffert et qu’il combattit durant des années. A –t-il alors toujours été un tyran incapable de supporter la critique ou a-t-il perdu la tête en fonction des événements?

Ironie du sort, Mugabe reste accroché au pouvoir de la même façon que celui qu’il a combattu pendant plus de quinze ans.

Audrey Lebel

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Audrey Lebel

Audrey Lebel. Journaliste à SlateAfrique

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