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Le Rafale dans le ciel de la Méditerranée. REUTERS/ Jean-Paul Pelissier
Le Rafale dans le ciel de la Méditerranée. REUTERS/ Jean-Paul Pelissier

Libye: le Rafale s'exporte. Merci Kadhafi

Au lendemain de l’intervention occidentale en Libye, le Rafale parvient enfin à s'exporter.

Mise à jour du 3 mai 2012: L'ex-Premier ministre libyen al-Baghdadi al-Mahmoudi, emprisonné en Tunisie, a affirmé que le régime de Mouammar Kadhafi avait financé la campagne 2007 du candidat Nicolas Sarkozy, ont rapporté le 3 mai à Tunis ses avocats.

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Personne ne niera que le secteur de l’armement est un des joyaux de l’industrie nationale pour toute puissance qui se respecte et entend se faire respecter par les autres, qu’elle soit grande, moyenne, ou infiniment plus modeste. Mais exercer son sacerdoce dans ce domaine ô combien rentable n’est pas des plus simples.

En effet, comment faire pour, en temps de paix, vendre des équipements qui, après tout, ne sont destinés qu’à une seule chose : la guerre? Comment convaincre les acheteurs potentiels de l’efficacité hors pair d’un char, d’un canon ou d’un avion de combat en l’absence dudit combat? Bien sûr, il y a toujours ces grands rendez-vous des constructeurs que sont les salons internationaux, comme celui du Bourget, Farnborough en Grande-Bretagne, l’Idex à Abu Dhabi ou Eurosatory à Paris, pour n’en citer que quelques-uns parmi les plus importants. Mais il est évident que s’il peut être divertissant pour des acquéreurs potentiels d’assister à de beaux loopings dans un ciel radieux, c’est loin de suffire à prendre des décisions dont va ensuite dépendre l’orientation de toute la défense d’un pays.

Mieux que les salons, les appels d’offres sont l’occasion, pour les poids lourds du secteur, de vraiment se mesurer les uns aux autres. Un Etat, suite à des déconvenues sur le terrain ou parce que son matériel commence à vieillir, choisit de se doter de nouveaux équipements. Il émet donc un appel d’offres, et c’est là que les ennuis commencent, car, comme le rappelle The Hindu dans un éditorial justement consacré à l’accord sur le Rafale sur lequel nous allons revenir,

« il serait naïf de croire que les ventes d’armes, en particulier quand elles portent sur d’énormes contrats proposés par de grands pays comme l’Inde, sont dépourvues de considérations et d’implications stratégiques ».

 

L’acheteur se retrouve très vite tiraillé entre des pressions multiples, tant internes qu’externes, où nous dirons avec pudeur que l’honnêteté et le fair-play ne sont pas forcément toujours au rendez-vous.

En fin de compte, pour emporter la décision, la meilleure solution est encore de pouvoir faire effectivement la démonstration des capacités réelles du matériel. Autrement dit, pour vendre des équipements militaires, rien ne vaut une bonne guerre.

Trop cher, le Rafale?

C’est à peu de choses près ce qui vient d’arriver au Rafale français. D’ailleurs, qu’est-ce que le Rafale? Laissons à Dassault Aviation le soin de nous présenter leur produit:

« Rafale est le seul avion de combat omnirôle au monde. Premier avion à formule aérodynamique du type “delta-canards”, conçu pour pouvoir se poser sur un porte-avions, il peut effectuer, simultanément au cours d’une même mission, des actions de supériorité aérienne, de défense, mais aussi de reconnaissance et d’attaque de surface. ».

A l’unité, un de ces joujoux coûterait la modique somme à l’exportation d’environ 70 millions d’euros, beaucoup plus cher que les appareils de la génération précédente comme le F-16 américain, qui continue de se vendre, parvenant même à supplanter le Rafale auprès de certains acquéreurs dont l’économie ne pourrait sans doute pas supporter la charge financière qu’impliquerait l’adoption d’avions de combat plus moderne.

Trop cher, le Rafale? L’Eurofighter Typhoon, construit par un consortium allemand, britannique, espagnol et italien, était évalué en 2007 à 88 millions d’euros. Outre qu’il équipe les armées de l’air de ses quatre pays producteurs, il a également été vendu à l’Autriche et à l’Arabie Saoudite. Piqué au vif par la décision indienne, le groupe européen envisage d’ailleurs de baisser le prix de son appareil.

De toute façon, New Delhi appréciait déjà les équipements français dont elle disposait, et dont elle avait pu juger de l’efficacité. Ainsi les Mirage 2000 de l’Armée de l’Air indienne s’étaient-ils acquittés haut la main de leurs missions dans un environnement difficile pendant la guerre de Kargil contre le Pakistan en 1999. Mais l’appel d’offres pour le MRCA, le nouvel avion de combat multirôle indien a traîné en longueur. Lancé en 2001, il a fallu attendre 2009 pour que commence la sélection parmi les six candidats (le Rafale, le Typhoon, le F-16 C/D Falcon, le F/A-18E/F Super Hornet, tous deux américains, le Saab JAS 39 Gripen suédois et le MiG-35, version modernisée du MiG-29 russe.

Rien de tel que les guerres

Puis, quasiment au lendemain de l’intervention occidentale en Libye, le Rafale qui, jusque-là, ne parvenait pas à s’exporter et essuyait échec sur échec, au point que Dassault envisageait sérieusement de mettre fin au projet, sort vainqueur de la compétition. Ne pas y voir une relation de cause à effet serait faire preuve d’un angélisme déplacé dans ce secteur économique. Car le Rafale, durant le conflit contre les forces du colonel Kadhafi, aurait largement fait ses preuves, si l’on en croit le bilan plus que satisfaisant des autorités françaises.

L’affaire de Libye a été, il est vrai, une bataille fort inégale, entre une armée des années soixante-dix, qui plus est fragilisée par une insurrection, et des forces de l’OTAN largement supérieures en nombre et en technologie. Mais apparemment, cette démonstration de force du Rafale, même si l’adversaire n’était pas à la hauteur, s’est avérée payante. Après l’Inde, c’est au tour du Brésil, qui s’était jusqu’à présent montré très réticent, de manifester un regain d’intérêt.

Ne nous leurrons pas. Pour bien vendre des équipements de combat, il n’y a effectivement rien de tel que les guerres. La Guerre des Six Jours avait été l’occasion pour le Mirage III de faire la démonstration de ses qualités.

Et alors que l’on s’apprête à marquer bientôt le trentième anniversaire de la Guerre des Malouines, comment oublier que ce conflit fut pour le missile antinavire Exocet une formidable vitrine? Ajoutons qu’en France, l’industrie de l’armement représente environ 170 000 emplois et 15 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Un tiers de ce dernier serait tributaire des exportations, et ce n’est pas un hasard si la France compte parmi les quatre principaux intervenants sur le marché mondial, avec les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie.

Alors, oui, c’est une constatation sinistre, mais il faut des guerres, il faut tuer, pour vendre et donc pour permettre à d’autres de vivre. Cette triste réalité ne résume-t-elle pas elle seule toute l’ambiguïté de notre malheureuse humanité?

Roman Rijka

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Roman Rijka

Roman Rijka. Journaliste. Spécialiste de l'histoire militaire.

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