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Eric Gerets, à Libreville, au Gabon, le 25 janvier 2012. REUTERS/Thomas Mukoya.
Eric Gerets, à Libreville, au Gabon, le 25 janvier 2012. REUTERS/Thomas Mukoya.

Football: le salaire de Gerets, un secret d'Etat?

Depuis la contre-performance du Maroc à la CAN, le sélectionneur est la cible préférée des médias du pays. Et le salaire mirobolant du Belge n'arrange pas les choses. Le cas Gerets est devenu une affaire politique.

Mise à jour du 23 septembre 2012: L'actuel entraîneur du FAR Rabat, Rachid Taoussi, a été nommé sélectionneur du Maroc en remplacement du Belge Eric Gerets, démis de ses fonctions il y a une semaine, a annoncé le 22 septembre la Fédération royale marocaine de football (FRMF).

M. Taoussi, qui a notamment connu le succès en tant qu'entraîneur du Moghreb de Fès, aura pour première mission de qualifier les Lions de l'Atlas pour la CAN-2013 en Afrique du Sud. La tâche s'annonce ardue puisque le Maroc devra s'imposer par trois buts d'écart, le 13 octobre à Marrakech, face au Mozambique, en raison de leur défaite 2-0 en match aller à Maputo.

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C’est au roi du Maroc qu’il doit encore sa tête, à défaut d’avoir su garder ses crocs, disent de lui ses détracteurs. Eric Gerets, hier adulé comme le messie depuis que l’équipe nationale avait étrillé son homologue algérienne à Marrakech, est plus que honni.

Il faut dire que tout un peuple y croyait à cette Coupe d’Afrique des nations. On ne parlait plus que de cela dans les chaumières marocaines, refaire le coup de 1976, revenir tout en haut de l’affiche, retrouver sa place de grande nation du football africain. Et pour ça, cette génération de virtuoses du ballon rond, celle de Marouane Chamakh ou Adel Taarabt, allait rejoindre le panthéon de ses aînés.  En 2004, ils ont fait tourner la tête de leurs supporters survoltés lorsqu’ils avaient atteint le stade ultime de la finale lors de la Coupe d’Afrique tunisienne.

Le sacre continental tant attendu était à portée des crampons. On leur a pardonné d’avoir buté si près du but sur des Tunisiens coriaces qui jouaient à domicile. Inexpérimentés, trop jeunes, encore immatures, toutes les raisons étaient bonnes pour leur trouver des circonstances atténuantes. Ils avaient mouillé le maillot et on s’en félicitait. Et puis, pour avaler la pilule et crâner la tête haute, on racontait que Mohammed VI avait cédé à ce «Videla du Maghreb» qu’était Ben Ali qui ne pouvait supporter un affront dans son chaudron de Radès…

Depuis, bien de l’eau a coulé sous les ponts. Les lions de l’Atlas avaient rejoints leur tanière, manqué leurs rendez-vous africains, replongé dans les tréfonds des classements… jusqu’à l’arrivée du lion de Rekem.

Quelle «belge histoire» que celle de cette légende du football européen! Quel palmarès aussi du temps où les Diables rouges étaient des feux-follets… Et individuellement, joueur chevelu et barbu, Gerets est le seul Belge à avoir gagné la coupe des clubs champions, en 1988, avec le PSV Eindhoven. Il en a eu lui aussi des moments d’exception dans sa carrière, mais aussi de longues traversées du désert…

Cool et rigoureux, et avec cet accent de terroir du plat pays qui cache mal quand il s’emporte, un caractère rugueux, il était pour un Maroc en mal de coach et de victoires, l’homme de la situation.

Des Lions pourris gâtés

La bérézina de la dernière CAN au Gabon et en Guinée-Equatoriale a tué le mythe. Edenté le lion de Rekem, humiliés ses lionceaux gâtés chez qui l’on redécouvre les pires défauts: pourris gatés dans le confort de leurs clubs européens, pas assez patriotes les francophones, les néerlandophones! La presse aussi prompte à les porter au firmament, les descend alors en flamme.

Le contexte s’y prête dans ce Maroc embrûmé par les révolutions arabes. Les chants patriotiques, le drapeau écarlate frappé du pentagramme vert est trop associé au clan des monarchistes. Les défaites donnent du carburant aux détracteurs du trône et de sa propagande. Et comme partout ailleurs, lorsque le football n’agit plus comme un opium du peuple, le sport s’invite en politique.  

Et parfois à juste titre: Eric Gerets a été recruté dans des conditions opaques. Son salaire, que l’on dit exorbitant focalise les débats. Un pont d’or de près de 200 000 euros par mois dit-on. Une hérésie pour ceux qui battent le pavé tous les jours pour réclamer dignité et emploi dans un royaume à deux vitesses où le salaire de base ne dépasse pas les 200 euros. Populisme? Certainement, mais pourquoi cache-t-on le salaire du sélectionneur national, si ce n’est pour des raisons inavouables au petit peuple miséreux?

Un salaire devenu secret d’Etat

Des voix, de plus en plus nombreuses s'élèvent alors pour réclamer la tête du Belge recruté en 2010 pour ramener au pays le trophée continental. Après tout, c’est lui-même qui l’a promise au roi, cette coupe!  Des parlementaires de gauche, passés dans l’opposition depuis la victoire des islamistes enfourchent la cause et répercutent sous l’hémicycle les clameurs du peuple. Ils s’indignent du refus de la Fédération royale de football (FRMF) et du ministère de tutelle de dévoiler son salaire, argant d'une clause de confidentialité dans le contrat.

«Il y a une nouvelle constitution au Maroc qui garantit le droit à l'information. La transparence est essentielle dans ce cas de figure et le gouvernement est obligé d'informer les contribuables marocains sur le salaire de cet entraîneur» s’enflamme Ahmed Zaïdi, le député socialiste de l’USFP au micro de l’AFP.

Il n’a pas tort sur le fond, même si la Constitution ne garantit rien du tout en réalité, sauf le bon vouloir du souverain chérifien. D’ailleurs, le parti de la justice et du développement (PJD) dirigé par l’islamiste Abdelilah Benkirane  était en flèche pour réclamer que lumière soit faite sur les émoluments de l’entraîneur, lui qui a fait de la «bonne gouvernance» son thème de campagne favori. C’était avant les élections… Depuis, le PJD a refilé la patate chaude au premier cercle du Palais qui garde la haute main sur le sport national, enjeu stratégique pour le pouvoir.

Dans une interview accordée au très officiel Matin du Sahara et commentée par la radio Aswat, le président de la FRMF, un proche du Palais, a annoncé que Gerets est maintenu à son poste, rappellant que le coach des Lions a signé jusqu’en 2014. Il a contre toute attente, salué «son excellent travail». La défaite de Libreville? Un simple «accroc» pour Ali Fassi-Fihri soulevant un tollé général. Il n’en fallait pas plus pour provoquer une bronca politique. 

Fassi-Fihri a même été accusé d’avoir pris en charge Georges, le dogue allemand de Gerets pendant son périple africain, une information qui s’est révélée fausse, mais qui a fait tout de même son effet auprès du public, qui  ulcéré, se rappelle au bon souvenir de Baddou Zaki, le mythique portier de Mexico 86, le selectionneur «bien de chez nous», qui lui ne touchait que 30 000 euros par mois pendant la CAN 2004. Ses protégés avaient bien failli rééditer l’exploit de leurs aînés à Addis Abeba en 1976 …

«Il s’est foutu de notre gueule!»

Une séance consacrée à ce sujet au Parlement a tourné à la foire d’empoigne, sur les ondes des radios, comme Radio Mars, spécialisée dans le sport, c’est la curée. On ouvre l’antenne a des auditeurs en furie. Des anciennes gloires du football y vont eux aussi de leur pique assassine contre Gerets:

«Il s'est foutu de notre gueule (…).Tout le peuple marocain lui en veut», éructe Aziz Bouderbala, une des icônes de la Coupe du Monde mexicaine de 1986, où le Maroc avait touché les étoiles.

Perte de moral, indiscipline, préparation délétère sur la Costa Del Sol, les arguments n’ont pas manqué pour tirer à boulets rouges contre Eric Gerets.

On ne le sait que trop bien, les jeux du cirque tournent souvent au lynchage des perdants. Même le tout-nouveau ministre des Sports s’en lave les mains lui qui a affirmé adhérer aux vœux du peuple:

«Il est difficile que je rende des comptes sur un contrat au sujet duquel je n'étais pas partie prenante lors de sa signature. Il existe effectivement une clause de confidentialité et après ma nomination, j'ai déclaré que les Marocains ont le droit de savoir combien touche cet entraîneur», a-t-il affirmé au journal Al Massae.

Mais Eric Gerets semble avoir la baraka, lui qui rappelle à qui veut bien l’entendre que «ceux qui décident en haut» lui font encore confiance.

«Les vrais décideurs me concernant sont des personnes qui jouent un rôle de premier plan au Maroc, des personnes qui croient au travail à long terme que je suis en train d'accomplir» a-t-il déclaré sans ciller à la presse sportive belge.

Il livre d’ailleurs la clé de son maintien:

«Sans le roi du Maroc, j’aurais déjà quitté le Maroc».

Il a avoué également que sa révocation serait une catastrophe pour lui, car il vient d'investir dans une maison de luxe au Maroc. De quoi relancer la polémique de plus belle.

Ali Amar

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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