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Maison criblée de balles à Misrata.  Damien Spleeters
Maison criblée de balles à Misrata. Damien Spleeters

Libye, un an après: à Misrata la guerre n'est pas finie

Tripoli Street, l'artère principale de Misrata montre à elle-seule la violence de la guerre. Reportage au cœur d'une cité dont les plaies restent ouvertes.

La cité libyenne de Misrata, à deux heures de route à l'est de Tripoli, porte le stigmate d'une guerre brutale. En grattant la poussière de la ville, cependant, on trouvera plus que les douilles qui font aujourd'hui partie intégrante du sol: il existe à Misrata une déchirure qui, si l'on n'y prend pas garde, pourrait hanter la Libye pour de nombreuses années.

Tripoli Street, l'artère principale de la ville, montre à elle-seule la violence de la guerre: pas un bâtiment qui ne soit criblé de balles, ouvert d'explosions, brûlé par le feu; pas un mur qui ne soit marqué des noms des martyrs tombés pendant la guerre. Dans un petit musée de fortune, les morts de Misrata regardent les visiteurs s'étonner de l'ingéniosité dont ils ont fait preuve pour résister à l'assaut des forces du colonel Mouammar Kadhafi. Sur les étagères, des grenades faites avec des morceaux de robinet, des lance-roquettes en bois, des mitrailleuses installées sur des voitures téléguidées et, dehors, l'énorme faucon qui trônait à l'entrée de la base de la 32e Brigade à Salahaddin, au sud de Tripoli. C'est cette brigade, sous les ordres de Khamis Kadhafi, qui menait le siège de la ville portuaire. Les armes que la Belgique lui avait vendues en 2008-2009, destinées officiellement à «sécuriser un convoi humanitaire», sont aujourd'hui autant de trophées pour les combattants des trois cents, une katiba de Misrata.

Musée des martyrs de la guerre à Misrata.  Damien Spleeters

A l'aube d'élections libres

Le 20 février prochain, Misrata sera la première ville libyenne à organiser des élections libres dans l'après-guerre. Vingt-huit personnes seront choisies pour représenter leur cité au niveau national. Des observateurs de plusieurs villes libyennes seront présents. Misrata, qui avait il y a dix mois un pied dans la tombe, se relève aujourd'hui comme le phénix libyen. La ville a soif de démocratie: dans le musée de Tripoli Street, un siège bardé de clous porte une inscription: «Pense, avant de t'asseoir». Cette chaise symbolique est destinée au futur Premier ministre libyen.

Mais si Misrata représente la liberté et l'indépendance de la Libye nouvelle, la ville porte aussi en elle une blessure profonde qui symbolise les défis que le pays devra affronter s'il veut se reconstruire. Les villages occupés un peu plus au sud par la tribu Tawergha, aujourd'hui complètement vidés de leurs habitants, en sont la preuve.

«Le lapin Tawergha a réveillé le lion furieux de Misrata»

Tous les soirs, d'anciens combattants de Misrata se réunissent sur les hauteurs, en banlieue de la ville. Là, ils partagent le bazeen, ce plat traditionnel libyen. Ils réchauffent leurs mains aux charbons ardents et, les pieds dans la poussière, discutent des affaires de la ville. C'est là, dans un conteneur de trois mètres sur cinq, qu'habite l'un des hommes les plus importants de la cité portuaire: Anwar Alsiwan. Cet «homme d'affaires» a directement financé la résistance. Nourriture, eau, cigarettes, armes et munitions: Anwar Alsiwan est, comme le décrit l'inscription à l'entrée de sa chambre, «au service des thuwars» (des combattants armés ndlr).

Il est près de minuit ce 13 février 2012. M. Alsiwan s'assied sur un matelas, recouvre ses jambes d'une couverture. Plusieurs passeports libyens trainent sur quelques caisses d'équipement hi-fi. A côté de l'homme, une kalachnikov. Dans sa main, un téléphone satellite. M. Aliswan, qui se considère comme «un combattant parmi d'autres», bénéficie du respect des hommes que l'on entend rire derrière la fine paroi de la chambre. C'est ici que le cadavre de Muammar Kadhafi a été apporté depuis Sirte, le 20 octobre 2011. M. Aliswan ne craint pas pour l'avenir de la Libye: 

«le gouvernement de transition a toute ma confiance», affirme-t-il, «parce qu'il a vu ce qui est arrivé à Kadhafi. Quand les membres du Conseil National de Transition sont venus ici pour voir le corps du dictateur, je leur ai dit: voilà ce qui arrive à ceux qui attaquent mon pays et mon peuple. Nous sommes prêts à recommencer s'il le faut.»

La guerre n'est pas finie

Pour M. Aliswan, «ce n'est pas parce que le combat est fini que la guerre est finie. La guerre sera finie quand la Libye sera reconstruite, quand nous aurons vraiment la liberté et la démocratie.» Mais Misrata cultive une rancoeur profonde à l'encontre de la tribu des Tawergha, qu'elle accuse d'avoir collaboré activement avec le régime de Kadhafi et d'avoir perpétré contre elle les crimes qui se commettent dans toutes les guerres.

«Comment les enfants vont-ils réagir lorsqu'ils vont apprendre en grandissant que ces personnes ont violé leurs mères ou leurs soeurs, ont tué les membres de leurs familles? Combien d'enfants doivent aujourd'hui grandir orphelins?», demande Anwar Aliswan.

Le futur de la Libye passe-t-il par la réconciliation? Pour M. Aliswan, la réponse est simple et définitive: «non. Le lapin Tawergha a réveillé le lion furieux de Misrata ».

Quittant Misrata par la route du sud, le voyageur passera par ce qui était autrefois le territoire de la tribu Tawergha dont les membres sont aujourd'hui éparpillés dans des camps de Tripoli et de Benghazi, réfugiés au sein de leur pays, en attente d'un sort incertain. Ils ne peuvent plus retourner dans leurs maisons brûlées, pillées, criblées des balles vengeresses de Tripoli Street. Le désert libyen mange doucement ces villages fantômes. Ce même désert recouvrira-t-il les déchirures ouvertes par la guerre de 2011? Et la Libye nouvelle pourrait un jour se réveiller endolorie par les blessures qu'elle refusa un jour de soigner.

Damien Spleeters, de Misrata

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Damien Spleeters

Damien Spleeters. Journaliste indépendant belge

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