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Antananarivo, by VisitingMadagascar via Flickr CC
Antananarivo, by VisitingMadagascar via Flickr CC

Pourquoi les noms malgaches sont-ils si longs?

Parce qu'ils en disent long sur ceux qui les portent. Une histoire, un destin, un vœu inscrit au plus profond de soi. Mais les temps ont changé.

Il est des noms incontournables, entrés dans l'Histoire, ou qui occupent l'actualité. Or même les journalistes trébuchent sur ceux de personnes, notamment politiques, dont ils traitent.

Si désormais on sait comment prononcer Gbagbo, à Madagascar, crise politique oblige, les noms de Marc Ravalomanana et de Andry Rajoelina causent également quelques soucis.

Dans leurs rapports avec les vazaha (étrangers), les Malgaches sont bien conscients et se gaussent du choc que peut susciter leurs noms. Mais parfois, rien n'y fait, ça coince, ça bute, ça écorche, ça gêne. Pourquoi les noms malgaches sont-ils si longs?

A chacun son nom, signe du destin

Parce qu’ils signifient beaucoup de choses —c’est le moins que l’on puisse dire. Un nom malgache a toujours un sens, littéral, mais il peut donner lieu à certaines interprétations. Sonder les noms malgaches, c’est pénétrer au cœur de la mentalité et des coutumes de l'île. Un univers qui diffère totalement des représentations occidentales.

Originellement, à Madagascar, il n’y a pas de noms patronymiques que l’on se transmet au sein d’une même famille: un nom se rattache à un individu unique. Il n'est pas rare de constater que des frères et soeurs ne portent pas le même nom. C' est surtout vrai au sein des anciennes générations de Malgaches.

Le choix et l’attribution d’un nom à un enfant, généralement par les parents, relève de divers critères et circonstances. Reste qu'il n’y a pas de règles communes partagées dans toute l’île, empreinte d’une diversité culturelle remarquable.

Le linguiste Narivelo Rajaonarimanana souligne que «le nom malgache n'est pas une étiquette. C'est un souhait, un destin, une parole qui contredit un mauvais destin, un souvenir du jour de naissance, une combinaison de noms de parents ou d'ancêtres». Autant de circonstances qui occupent une place primordiale à Madagascar, une île que ses habitants considèrent comme la «terre des ancêtres», tanindrazana.

Certains noms affichent une lignée d’un ascendant à qui l’on veut faire honneur, rendre hommage. Ainsi, les préfixes zafi- (petit-fils, petite-fille) et zana- (fils ou fille, étant donné qu’il n’y a pas de distinction de genre en malgache) sont souvent utilisés. Mais un nom peut aussi faire référence à la qualité de parent, d’où les préfixes rai- (père) et reni-, (mère).

Par ailleurs, sur les hautes terres centrales de l’île, le préfixe Ra-, qui est une marque de politesse, est souvent présent au début du nom. Autre récurrence dans les noms des gens des hauts-plateaux, le terme andriana qui signifie noble, prince.

«L'astrologie joue un rôle important pour l'attribution des noms», note Rajaonarimanana. Cette pratique est très vivace en milieu rural, où l'on peut faire appel à un ombiasy (devin) et où l'on a également souvent recours à l'horoscope.

Une étude réalisée par Samuel Rasolomano et publiée en 1905 par le journal Mitari-dàlana recense 24 sources d’inspiration pour les noms malgaches. Parmi elles, l’expression du caractère (physique ou moral), de l’amour filial (vœu d’un amour parfait, d’avoir un remplaçant etc.), le prestige (richesse, honneur etc.) sont les plus fréquentes, avec l'astrologie. Ainsi, «les noms sont à usage mnémotechnique pour se souvenir du destin d'une personne».

Record de longueur sur les Hautes Terres

Traditionnellement, les noms malgaches présentent une autre spécificité originale: ils ne sont pas forcément permanents. En effet, le Malgache peut tout au long de sa vie changer de nom: à sa naissance, lors de la circoncision pour les garçons, à l'âge adulte, après son mariage, à la naissance de son premier enfant, et même à sa mort. L’octroi d’un nom potshume était une tradition officielle dans la royauté merina mais aussi chez les Sakalava, vivant dans tout l'ouest de Madagascar.

Tous les noms malgaches ne sont pas aussi longs que certains veulent le croire. Des Rakoto et Rabe foisonnent, et peuvent être comparés à des noms français comme Dupont et Martin.

Ce sont les habitants des hauts-plateaux, issus des ethnies merina et betsileo, qui détiennent la palme de la longueur. Et parmi eux, les souverains et lignées royales se distinguent nettement. Le plus illustre d’entre eux, qui a unifié l’ensemble des princes merinas et, au-delà, étendu fortement son territoire par conquête ou par alliance au XVIIIe siècle, est connu sous le nom d’Andrianampoinimerina, «le prince désiré par l’Imerina».

Mais le champion toutes catégories est un prince qui a régné de 1650 à 1670, répondant au nom d'Andriantsimitoviaminandriandehibe. Trente et une lettres qui signifient «le prince qui n’est pas semblable aux autres grands princes» —comprendre qu'il est «mieux». Quant à sa fille aînée, elle s’appelle Ranavalontsimitoviaminandriana, un nom qui présente un air de famille évident. Pourtant, les femmes malgaches, notamment en pays merina, ne portent pas le nom de leur père.

La prononciation qui tue, une question de caractères

Outre la longueur, la prononciation des noms malgaches représente une énigme supplémentaire pour les non-malgachisants, puisque cela relève de la phonétique. Pour les Ocidentaux, la familiarité que laisse supposer l’usage de l’alphabet latin n’est que façade. La langue malgache fait partie de la famille des langues austronésiennes, et plus précisément de la branche des langues malayo-polynésiennes.

L’accentuation joue une place importante et toutes les syllabes ne se prononcent pas avec la même intensité, voire s’effacent dans la langue parlée. C’est le cas de la dernière syllabe: ainsi Rajoelina se prononce «radzouel» et, comme l’a précisé avec humour l’enseignant-chercheur Jean-Pierre Domenichini, le nom du président français Nicolas Sarkozy se prononcerait en malgache «sarkouj».

En fait, la langue malgache de l’Imerina sur laquelle fut basée le malgache moderne s’écrivait jusqu’au premier tiers du XIXe siècle en caractères arabes; c’était le sorabe ou arabico-malgache. L’introduction de l’alphabet latin découla d’une décision royale sous la pression des missionnaires qui voulaient traduire la Bible dans la langue nationale, mais dans leur propre alphabet. Est-ce à dire que ce changement de graphie a eu un impact sur le nombre de caractères? On peut le penser, mais sans en tirer de conclusion significative.

L'avènement du patronyme et le règne des sobriquets

Dans ces conditions, comment retenir l’identité de personnes portant des noms malgaches excessivement longs et difficilement prononçables —d'autant plus que les noms varient au cours de leurs vies ?

En fait, la colonisation puis l'Etat malgache post-colonial ont imposé peu à peu la mise en place d'un Etat civil moderne. Si les prénoms choisis pendant la période coloniale étaient systématiquement issus du calendrier chrétien, ceux attribués après l'indépendance de 1960 sont typiquement malgaches. On le remarque par exemple dans le couple Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina. L'autre grande mutation concerne l'émergence d'un nom patronymique, transmis de génération en génération, même si la tradition résiste mieux à la campagne.

Cela dit, en dépit du fait que l'Etat civil moderne a figé les noms malgaches, devenus patronymiques mais aussi dépersonnalisés, une certaine créativité demeure avec l'usage répandu de sobriquets. Une personne qui s'est rendue célèbre sous un nom particulier demeure attachée à celui-ci: des noms d'artistes, des pseudonymes, ou des surnoms qui collent à la peau et qui détrônent le patronyme.

Rajoelina est ainsi devenu «TGV» grâce à sa vitesse d'ascension dans les affaires, puis dans la politique. Ravalomanana a déjà plusieurs surnoms dont «Ramose» (Monsieur), plutôt ironique, et «Dada» (père), paternaliste.

Autre exemple, le célèbre avocat malgache Willy Razafinjatovo, ténor du barreau de Madagascar, qui s'était fait remarquer quand en 1972 il avait pris la tête du mouvement de contestation qui aboutit à la chute du régime du président Tsiranana. Aujourd'hui encore, on salue en lui Maître «Olala», une onomatopée qu'il affectionne particulièrement.

Philippe Ramasombazaha, Ralahifotsy, Randrianarimanana

L'explication remercie le professeur Narivelo Rajaonarimanana et la section malgache de l'Institut national des langues et civilisations orientales à Paris.

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Philippe Randrianarimanana est Franco-malgache, il est spécialiste de Madagascar et la Russie.

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